Tensions et renouveaux militaires en Europe de l’Est

Zone de tension historique entre l’Est et l’Ouest, les pays d’Europe orientale sont aujourd’hui les plus exposés aux frictions récentes entre la Russie et l’Alliance Atlantique, notamment depuis la deuxième guerre d’Ossétie du Sud en Géorgie (2008) et particulièrement depuis les événements du Donbass en Ukraine (2014). Si la frontière entre les deux « blocs » s’étend des Carpates à la mer Baltique[1], la Pologne et les États Baltes forment une zone tampon évidente vis à vis de la Russie et de ses Etats-satellites (notamment la Biélorussie), dans le cadre d’un affrontement géopolitique qui semble avoir survécu à la guerre froide.

Ces tensions exacerbées par les traumatismes historiques recouvrent des vulnérabilités réelles, surtout à la lumière des manœuvres asymétriques entreprises par la Russie en Géorgie et en Ukraine et des avantages stratégiques qu’offre l’enclave russe de Kaliningrad au cœur du dispositif de l’OTAN. Cette dernière dont la crédibilité en tant qu’alliance militaire est également entamée par les déclarations contradictoires du président américain Donald Trump, qui a laissé entendre que les États-Unis (puissance dominante de facto de l’Alliance) devaient repenser leur stratégie en Europe et renégocier la protection offerte par le traité en fonction des contributions financières des États concernés au budget de l’Alliance[2]. Cette position présidentielle est contrebalancée par les déclarations du secrétaire de la défense des USA, le général Mathis, qui a défendu à la conférence de Munich en février dernier une position très ferme face à la Russie, « dont les actions agressives de déstabilisation ont violé le droit international »[3].

Malgré ces inquiétudes et les réactions tendues des pays concernés, il reste indispensable toutefois de prendre du recul sur les risques réels d’un affrontement dans la région : les manœuvres de la Russie et de ses alliés font écho aux exercices conjoints de l’OTAN, et la guerre des nerfs est largement préférable à la guerre tout court.

La Pologne, pivot de l’OTAN à l’Est ?

Malgré les promesses de désengagement des États-Unis (dont la politique est relativement inconsistante et dont les dépenses militaires déjà très élevées vont encore gonfler[4]), des troupes et du matériel américain ont été déployés en grand-nombre en Pologne au début de l’année, dans le cadre de l’opération Atlantic Resolve de l’OTAN. Ce déploiement s’ajoute aux exercices massifs Anakonda[5] de l’été 2016, au cours desquels 31 000 militaires de 24 pays membres de l’OTAN ont effectué des manœuvres conjointes sous commandement polonais visant à simuler une invasion d’un adversaire non nommé – mais opposant, incidemment, les « bleus » aux « rouges ». Enfin, des troupes françaises y seront probablement déployées dans un futur proche[6].

Ces mouvements massifs de troupes n’ont pas manqué de soulever des protestations à Moscou. Bien que les communications diplomatiques soient toujours actives entre Varsovie et Moscou, les relations entre les deux pays restent tendues. Si elles n’ont jamais été spécialement apaisées depuis la chute de l’URSS, elles sont aujourd’hui aggravées par les accusations de l’actuel gouvernement polonais, selon lequel la catastrophe aérienne de Smolensk le 10 avril 2010 au cours de laquelle le président de l’époque Lech Kaczynski ainsi qu’une partie de son état-major ont trouvé la mort, aurait été orchestrée par les services Russes. Malgré les accusations (adaptées en film d’Etat à l’automne 2016[7]) de l’actuel gouvernement du parti polonais Droit et Justice, dont le président, Jaroslaw Kaczynski, est le frère jumeau de Lech Kaczynski, la thèse privilégiée autant à l’Est qu’à l’Ouest par les enquêteurs indépendants reste-celle de l’accident.

La Pologne, de ce point de vue, se présente depuis son intégration à l’OTAN comme le « rempart » contre l’agresseur russe, et communique largement sur ce point. Dotée d’une armée de métier d’environ 100 000 hommes en 2015, largement équipée en matériel américain (préféré aux matériels français, comme le démontre l’annulation récente des contrats d’hélicoptère Caracal avec la France), les forces polonaises sont très engagées dans les opérations de l’OTAN. Comme souvent les anciens pays du Pacte de Varsovie, l’armée utilise aussi bien des matériels hérités de l’URSS (avions Mig et Sukhoi, chars T72) que des équipements européens et américains de l’OTAN (Chasseurs F16, chars Leopard), ce qui a nécessité un important effort de standardisation des équipements. La Pologne est en outre engagée dans un effort militaire notable, allouant à son budget militaire plus des 2% du PIB habituellement exigée par l’OTAN[8]. Enfin, la Pologne se présente aujourd’hui comme un pivot des capacités de l’OTAN dans la défense de ses membres les plus exposés, les pays baltes.

U.S. Army Europe, « Road to Anakonda 16 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Les pays baltes, entre préparation et tension

La Lituanie, la Lettonie, et l’Estonie forment la principale frontière directe entre l’UE/l’OTAN et la Russie, si l’on excepte l’enclave de Kaliningrad (frontalière de la Pologne et de la Lituanie). Ces trois petites républiques sont peu peuplées, peu militarisées (bien que leur armée respective soit proportionnellement très développée compte tenu de leur faible population), et sont des membres actifs de l’OTAN et de l’Union Européenne. Ces trois pays comprennent chacun une minorité russe ethnique et russophone non-négligeable, ce qui constitue une source d’inquiétude majeure car la stratégie russe dans ses interventions sur ses marges s’est régulièrement basée sur la protection des minorités russe dans les pays voisins[9].

La protection militaire garantie par l’OTAN est prise très au sérieux dans les républiques baltes, où elle est considérée comme une garantie non négligeable de la souveraineté nationale, puisque la disproportion du rapport de force entre ces trois pays et la Russie implique qu’ils ne sauraient résister à une attaque directe de cette dernière. L’appréhension d’un possible revirement des Etats-Unis quant à l’OTAN y est donc perçue très nettement comme un abandon, et génère de vives inquiétudes.

Les tensions dans les pays baltes sont réelles : suite aux événements de la guerre civile ukrainienne en 2014 (où l’intervention de militaires russes sans insignes a été dénoncée), la Lituanie a distribué la même année à sa population un livret de résistance civile servant de fait de guide de guérilla, incluant des informations utiles telles que techniques de survie et de premier soin, scénarios possibles de guerre asymétrique ou traditionnelle, mais aussi des photos permettant d’identifier les matériels militaires russes (armes, véhicules, uniformes). Ce livret est censé préparer la population à la résistance militaire en cas d’invasion russe de grande ampleur qui est, selon les mots employés par le ministre de la défense lituanien dans sa préface, une probabilité impossible à exclure.

La situation des pays baltes en général est particulièrement précaire car ces pays furent durablement marqués par l’occupation soviétique de 1940 à août 1991 ; lors de leur prise d’indépendance en janvier 1991, l’armée soviétique fut envoyée pour « restaurer l’ordre constitutionnel par la force » (sur ordre de Mikhaïl Gorbatchev) à Riga, Tallinn et surtout Vilnius, où la tentative d’assaut de la tour de télévision par les forces spéciales soviétiques fit une dizaine de morts.

L’indépendance des nations baltes a depuis été reconnue par le gouvernement russe, mais pas leur occupation (jugée légale du point de vue russe, les forces armées russes étant entrées dans ces pays « avec l’accord des autorités en place »). Les trois pays Baltes ont donc rapidement rejoint l’OTAN ainsi que l’Union Européenne en 2004, ce qui les place de facto dans une alliance avec les puissances occidentales : bien que la raison d’être de l’OTAN ne soit plus, depuis la chute de l’URSS, la lutte contre le péril communiste, l’OTAN est toujours considérée à Moscou comme une alliance hostile (a fortiori depuis que la coopération OTAN-Russie a été interrompue suivant le conflit Ukrainien du Donbass).

Comme la Pologne, les républiques baltes accueillent des troupes de l’OTAN sur leur sol, au titre de l’opération de « réassurance » prévue au sommet de Varsovie durant l’été 2016. On estime ainsi que plus de 3 600 personnels de l’OTAN (d’une vingtaine de nationalité, comptant des allemands, anglais, italiens, français, espagnols…) sont déployés dans ces trois pays[10]. Il faut ajouter à cette présence la mission Baltic Air Policing, au titre de laquelle des chasseurs de l’Alliance basés en Estonie (sur la base aérienne d’Ämari) et en Lituanie (sur la base aérienne de Šiauliai) assurent la police aérienne aux frontières avec la Russie ; des Mirage français y ont été affectés à plusieurs reprises, notamment en septembre 2016. Enfin, la capitale Estonienne, Tallinn, accueille le centre d’excellence en cybersécurité de l’OTAN[11], l’Estonie jouissant d’un réel savoir-faire en matière de cybersécurité, et ayant été confrontée dès 2007 à des vagues de cyberattaques attribuées à la Russie.

L’enjeu de Kaliningrad et la Brèche de Suwalki

L’enclave de Kaliningrad est une enclave russe annexée suite à la seconde guerre mondiale, située entre la Pologne et la Lituanie, à l’emplacement de l’ancienne Prusse-Orientale. L’Oblast russe, dont la capitale est l’ancienne ville allemande de Königsberg (ville natale du philosophe Emmanuel Kant), dispose des seuls ports permettant d’accéder à la Baltique quand ceux de la région de Saint-Pétersbourg sont pris par les glaces. Outre son importance commerciale et touristique, l’enclave est surtout une épine stratégique dans le flanc de l’OTAN : tête de pont dans l’espace contrôlé par l’alliance, elle a été lourdement militarisée et peut servir de base avancée primordiale en cas de conflit. Y sont déployés plusieurs régiments d’infanterie mécanisée, d’artillerie, des éléments blindés, des forces spéciales (Spetnatz) de la flotte baltique, des forces navales de la flotte basées au port Baltiysk (dernier port militaire sur la mer Baltique)[12] et surtout des systèmes de missiles moyenne portée sur rampe mobile, notamment des missiles Iskander.

Ces derniers ont une portée estimée entre 280 et 500 kilomètres, et peuvent théoriquement être équipés de têtes nucléaires. Les positions militaires russes à Kaliningrad ouvrent donc, en théorie, la possibilité d’utiliser ces missiles contre le sol polonais et allemand : peut-être même contre Berlin, bien que la portée effective de ces équipements soit difficile à évaluer. L’usage de ces rampes de missile en tant qu’armement nucléaire représente toutefois un doublon avec les capacités nucléaires russes déjà très développées via les vecteurs aériens et sous-marins classiques et est donc relativement improbable, mais doit cependant être envisagée.

 L’importance stratégique de Kaliningrad est enfin renforcée par la possibilité qu’elle offre d’un isolement total des pays baltes via la traversée de la « brèche de Suwalki ». Ce mouvement suppose une attaque de grande ampleur de forces pré-positionnées en Biélorussie, qui traverseraient la Mazurie polonaise pour faire jonction avec Kaliningrad, coupant ainsi totalement les pays baltes de tout soutien. Elle s’effectuerait en lien avec un blocus de la Baltique par la flotte de Kaliningrad[13]. Ce scénario est l’objet de beaucoup de discussions tant au commandement européen de l’OTAN qu’au Kremlin et est souvent présenté comme étant la principale raison d’un potentiel retour de la guerre froide en Europe. Toutefois, les certitudes sont une denrée rare en matière stratégique, et il est plus que jamais important de se garder de trop prévoir la guerre au risque de perdre la paix.

La « Menace russe » est-elle réelle ou cosmétique ?

L’analyse objective des risques et des tensions en Europe de l’Est est compliquée par plusieurs facteurs : l’histoire tourmentée des pays concernés, qui déclenche souvent des réactions de méfiance voir de paranoïa instinctive vis à vis des ambitions russes ; la faiblesse structurelle des États frontaliers (dont les républiques baltes), qui du simple fait de leur taille sont incapables de garantir leur sécurité de manière autonome vis à vis de la Russie, les rendant donc lourdement dépendant de l’OTAN.

Les cartes sont ensuite brouillées à la fois par la stratégie russe elle-même, consistant en des actions asymétriques doublées de coup de forces diplomatiques et par la communication faite sur ces action. Cette communication est à la fois diabolisées par de nombreux médias classiques qui souffrent de leur manque de nuance et de précision, renforçant ainsi l’idée d’un « système médiatique » opposé aux intérêts russes, ce qui pousse des pans entiers de l’opinion publique vers des médias « alternatifs » soutenus ouvertement par les services Russes dans le cadre de leur stratégie d’influence[14]. Au-delà de tout débat idéologique ou politique, la simplification à grand traits de ces deux représentations rend toute analyse stratégique impossible et doit donc être condamnée.

Les manœuvres et déploiements de force de l’OTAN en Europe Orientale n’ont pas manqué d’attirer des protestations de la part de la fédération de Russie, qui effectue de son coté des manœuvres régulières et stationne des troupes à Kaliningrad, en Biélorussie et dans la région d’Ivangorod à la frontière estonienne. Les interceptions d’aéronefs russes sur le territoire de l’OTAN sont régulières[15] sans pour autant constituer de casus belli ou d’agression à proprement parler : on considère généralement ces actions comme une manière de « tâtonner » pour tester les réactions de l’adversaire. Le ministre de la défense français, M. Le Drian, a également rappelé que des sous-marin russes sont régulièrement repérés au large (parfois très près) des côtes françaises. Il se joue donc dans toute l’Europe une sorte de jeu de patience où chaque participant pèse ses coups pour déclencher une réaction attendue de l’adversaire, tout en cherchant (apparemment) à éviter une provocation majeure qui mènerait vers la guerre.


Si l’expression de « nouvelle guerre froide » employée jusqu’à l’hystérie par certains commentateurs est peut-être abusive, les frictions et les tensions entre les différents acteurs de la zone sont indubitables, et les affrontements s’effectue sur un spectre très large : dissuasion nucléaire, exercices militaires classiques, pénétrations aériennes et sous-marines, cyberattaques, guerre d’information et d’influence.


[1]NATO and Russia in the Black Sea : a confrontation ?, Center for Strategic and Internaitonal Studies, 6 mars 2017, disponible en ligne : https://www.csis.org/analysis/nato-and-russia-black-sea-new-confrontation

[2]Trump NATO strategy awaited with increasingly frayed nerves in eastern Europe, The Conversation, 18 janvier 2017, disponible en ligne : http://theconversation.com/trump-nato-strategy-awaited-with-increasingly-frayed-nerves-in-eastern-europe-71424

[3]Voir à ce sujet la transcription de la conférence de presse de M. Mathis au QG Europe de l’OTAN à Bruxelles le 16 février 2017, disponible en ligne : https://nato.usmission.gov/feb-2017-defense-secretary-mattis-press-conference/

[4] Le président Trump a annoncé en février dernier une hausse du budget militaire de 10 % soit environ 54 milliards de dollars. Voir Trump to Seek $54 Billion Increase in Military Spending, The New York Times, Michael D. Shear & Jennifer Steinhauer 27 février 2017.

[5]Voir le site officiel des exercices Anakonda, disponible à l’adresse http://anakonda.do.wp.mil.pl/en/46.html

[6]OTAN : La France envisage d’envoyer une compagnie dans les pays Baltes, Laurent Lagneau, Opex360.com, 09 juillet 2016. Disponible en ligne : http://www.opex360.com/2016/07/09/otan-la-france-envisage-denvoyer-compagnie-dans-les-pays-baltes/

[7]Sur les écrans polonais, une version conspirationniste du crash de Smolensk, Jakub Iwaniuk, Le Monde Magazine, 4 octobre 2016, disponible en ligne : http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2016/10/04/sur-les-ecrans-polonais-une-vision-conspirationniste-du-crash-de-smolensk_5007695_4497186.html

[8]La Pologne, renaissance d’une puissance militaire européenne, Cyrille Bret, 10 octobre 2016, disponible en ligne : http://www.huffingtonpost.fr/cyrille-bret/armement-pologne-helicoptere/

[9]Voir Talking Russian : Minority Politics and the Putin Doctrine in the Baltic States, 24 mars 2016, disponible en ligne : http://www.albanyassociates.com/notebook/2016/03/russian-minority-politics/

[10]Voir à ce sujet la carte des déploiements de troupes de l’OTAN en Pologne et dans les pays Baltes : http://www.independent.co.uk/news/world/europe/russia-nato-border-forces-map-where-are-they-positioned-a7562391.html

[11]http://www.nato.int/cps/en/natohq/news_138674.htm

[12]Russian Military in Kaliningrad, Number Station : http://www.numbers-stations.com/articles/russian-military-in-kaliningrad/

[13]Defending the Suwalki Gap in Poland is a critical NATO priority, Craig Smith, US patriot Tactical, 17 décembre 2015, disponible en ligne : http://blog.uspatriottactical.com/defending-the-suwalki-gap-in-poland-is-a-critical-nato-priority/

[14]The Kremlin playbook : understanding Russian influence in Central and Eastern Europe, CSIS, 13 octobre 2016. Disponible en ligne : https://www.csis.org/events/kremlin-playbook-understanding-russian-influence-central-and-eastern-europe

[15]NATO : Russian aircraft intercepted 110 times above Baltic in 2016, Damien Sharkov, Newsweek, 4 janvier 2017.

Advertisements

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s