Le chemin serbe entre Russie et Union Européenne  

Les stratégies interprétatives « n’engagent pas seulement l’intelligence mais font partie intégrante de la lutte politique »[1]. Les théories et les écrits co-constituent les réalités de chacun, ils agissent comme un prisme à travers lequel se définissent des perceptions aussi fondamentales que celles qui différencient les amis des ennemis. Aujourd’hui, le lancement de la construction d’un mur par la Lituanie le long de sa frontière russe, les différents quant à la guerre en Syrie, les sanctions économiques occidentales envers la Fédération de Russie, ou encore les diverses piques diplomatiques qui égayent les habituels discours convenus sont autant d’éléments largement relayés qui opposent Russie et Union Européenne (UE).

Certains en viennent alors à parler de « nouvelle Guerre froide »[2]. Or le seul fait d’utiliser cette expression, c’est déjà favoriser son occurrence, c’est jouer sur les perceptions en faisant appel à un cadre cognitif bien connu, simplificateur et obsolète, c’est faire le choix de constater une opposition quand il faudrait agir pour rapprocher. Pourtant, chacun s’accordera à dire qu’une réelle coopération russo-européenne ne pourrait qu’être bénéfique. Se borner à constater l’échec est alors contre-productif, il faudrait bien au contraire chercher à mettre en lumière des chemins, même ténus, pouvant mener à une coopération ainsi qu’à une compréhension accrue.

A ce titre, le chemin que tente de se frayer la République de Serbie semble instructif. Longtemps blâmée pour son rôle dans les guerres de Bosnie et du Kosovo, la Serbie indépendante a du se construire et avancer alourdie par les sanctions économiques et un déficit d’image certain vu d’Europe occidentale. Mise au ban, elle cherche aujourd’hui à rejoindre l’Union Européenne sans pour autant renier ses liens avec la Russie.

C’est un chemin accidenté, étroit et difficile d’accès, une randonnée de longue haleine le long des corniches qui laisse peu de place à la faute. Pour autant, ce n’est pas un terrain vierge, et la Hongrie notamment a déjà eu l’occasion de le pratiquer, bien que le contexte fût alors plus favorable. S’il parait difficile d’en ressortir une matrice exploitable en ces quelques lignes, il nous a toutefois semblé intéressant de tenter de baliser ce chemin, de comprendre pourquoi la République de Serbie en est arrivé à l’emprunter et comment elle s’en accommode aujourd’hui, alors que les crampes menacent et que l’arrivée ne figure toujours pas sur la carte.

La volonté politique d’adhérer à l’Union Européenne

Le début des négociations entre l’Union Européenne et ce qui était encore la Serbie et Monténégro commencent dès 2005. Le 10 octobre précisément, les négociations en vue d’un accord de stabilisation et d’association (ASA) sont lancées. Seulement la signature se fait attendre et les négociations n’aboutissent pas. Tout d’abord, le Monténégro ayant choisi la voie de l’indépendance par référendum en mai 2006, la Serbie devient elle-même indépendante de fait.

Toutefois, la décision de retarder la signature de l’ASA a été prise le 28 janvier 2008, chaque partie ayant alors un grief principal envers l’autre. L’Union Européenne, Pays-Bas en tête, attendait de Belgrade une pleine coopération avec le Tribunal Pénal International de l’ex-Yougoslavie (TPIY). En effet, plusieurs Serbes de Bosnie accusés de crimes de guerre et activement recherchés étaient alors soupçonnés d’avoir trouvé refuge en Serbie. D’un autre côté, le processus menant à la proclamation d’indépendance du Kosovo en date du 17 février 2008 avait aussi entraîné certaines tensions, la Serbie ne reconnaissant pas le nouvel Etat sécessionniste activement soutenu par l’Union Européenne. Toutefois, Belgrade a pu montrer sa bonne volonté en aidant à l’arrestation et au transfert au TPIY de l’ancien dirigeant des Serbes de Bosnie, M. Radovan Karadžić, puis de l’ancien général, M. Ratko Mladić, respectivement en juillet 2008 et mai 2011[3].

Dans le même temps,  la Serbie s’est rapprochée du nouvel Etat du Kosovo fin 2010, ce qui a relancé son processus d’intégration européenne. Ainsi, le Parlement européen signe l’ASA en janvier 2011, et la Commission Européenne donne un avis favorable en accordant à la Serbie le statut de candidat qu’elle avait demandé fin 2009. Cet avis est confirmé par le Conseil européen en mars 2012, et la Serbie devient officiellement candidate. « Cette décision a été soutenue par des pays comme la France, l’Italie ou encore l’Autriche, notamment grâce aux accords du 24 février 2012 signés entre Belgrade et Pristina »[4].

Si le processus s’est vu ralenti, notamment par la crise économique européenne, deux chapitres de négociations sont finalement ouverts le 14 décembre 2015. Ce sont les chapitres 32, relatif au « contrôle financier », et 35, relatif aux « autres questions », à savoir la normalisation des relations avec le Kosovo pour le cas de la Serbie. Il était alors très clair que l’ouverture de ces chapitres était vécue comme un succès majeur par l’administration du Premier ministre Aleksandar Vučić. Toutefois, la population dans son ensemble semblait plus circonspecte.

European External Action Service, "Belgrade - Pristina EU facilitated dialogue", via Flickr, Creative Commons Attribution

European External Action Service, « Belgrade – Pristina EU facilitated dialogue », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le scepticisme populaire envers l’Union Européenne

La cote de popularité de l’Union Européenne auprès du peuple serbe est en effet fragile, dans un premier temps car elle peut être associée à l’OTAN. La popularité de l’alliance dite défensive est au plus bas, et il n’est pas rare de croiser dans les rues de Belgrade, sur les poteaux, ou dans les cages d’escaliers, différentes formes de stickers anti-OTAN.

Un sondage d’opinion publié le 28 juillet 2016 faisait ainsi état de 82% d’avis négatifs quant à une hypothétique adhésion de la Serbie à l’Alliance atlantique[5]. Or 22 de ses 28 membres sont aussi membres de l’UE. La Belgique, le Danemark, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne, le Royaume Uni et la France ont directement participé à l’opération « Allied Force »  en bombardant le pays en 1999[6]. De fait, cet épisode reste encore aujourd’hui une épine dans le pied pour l’image de l’organisation régionale.

Dans un second temps, si l’Union Européenne était vue comme une garantie pour avancer sur le chemin de la prospérité au début du XXIe siècle, la crise financière de 2008, et plus particulièrement la crise grecque, sont venues semer le doute dans les esprits. Avec un salaire moyen d’environ 320 euros mensuels, le principal intérêt recherché par la Serbie dans l’intégration à l’Union Européenne est bien l’augmentation du niveau de vie, indépendamment d’un système de valeurs ou de quelque autre argument.

La longue période de crise économique traversée par la zone euro a donc nécessairement entraîné une crise de confiance envers l’Europe. La gestion de la crise grecque en particulier et les plans d’austérité successifs imposés au peuple grec sont venus aggraver ce sentiment, la Grèce arrivant en deuxième position des pays dits « amis » de la Serbie au 28 juillet 2016, avec 12% des votes[7]. Et sans surprise, la première position revient à la Russie, sans aucune contestation possible, avec 41,3% des suffrages[8].

Vu d’Europe, la tentation de la Serbie de se tourner vers la Russie est souvent caricaturée en en faisant une ligne dite « d’extrême-droite ». Pourtant, beaucoup d’éléments lient les deux pays (l’orthodoxie, un peuple et une langue slave, ou encore une sainte horreur de l’OTAN), et certains partis russophiles n’en sont pas moins démocrates. Les Serbes se souviennent que la Russie a systématiquement soutenu la position de la Serbie durant la guerre du Kosovo et s’est publiquement opposée aux bombardements de l’OTAN. Pour autant, aucun des deux modèles ne s’impose réellement au sein de la population serbe dans son ensemble.

Aujourd’hui, « la moitié des citoyens estime que la situation économique s’est améliorée dans l’UE et que cette dernière est plus à même d’aider la Serbie à respecter les droits de l’Homme et les libertés fondamentales ». Ils sont même « 47 pour cent des citoyens à penser que l’UE dispose désormais d’une meilleure situation économique que la Russie »[9], et ce depuis les sanctions occidentales infligées à la Russie, la baisse du cours des hydrocarbures et la chute du rouble. Pourtant, dans le même temps, 49 pour cent des citoyens estiment que le modèle russe de société correspond la société serbe »[10].

Pour répondre à cette équation complexe, et face à une population sceptique, le Premier ministre et son parti se sont donc fixés comme objectif d’entrer dans l’Union Européenne sans pour autant renier les liens avec la Russie, en s’appuyant sur un socle et une histoire nationaliste rassurante pour une partie de la population.

De l’ultra-nationalisme à l’Europe : l’ambivalence du Premier ministre et du parti au pouvoir

Membre du Parti radical serbe[11] (SRS) mené par Vojislav Šešelj en 1993, puis Secrétaire général en 1995, l’actuel Premier ministre Aleksandar Vučić verse alors dans un ultra-nationalisme à la communication pour le moins maladroite. En juillet 1995, quelques jours après le massacre de Srebrenica, il prononce cette phrase désormais tristement célèbre : « Si vous tuez un Serbe, nous allons tuer cent Musulmans »[12].

Ministre de l’information du gouvernement de Milošević en 1998, avant de perdre son ministère en 2000 suite à son éviction, M. Vučić prend alors des mesures visant à museler les médias et à infliger de lourdes peines aux voix discordantes. Plusieurs journaux devront mettre la clef sous la porte suite à de lourdes amendes. De nouveau député sous la bannière du SRS au début des années 2000, il continue à clamer haut et fort son soutien aux militaires serbes activement recherchés pour crimes de guerre durant le conflit de Bosnie.

Ainsi, il promet en 2007 « que son domicile « sera toujours un asile sûr pour le général Ratko Mladic« . Un an plus tard, il affiche son soutien à Radovan Karadzic »[13]. M. Vučić s’inscrit alors à l’inverse opposé de ce qui pourrait être une tendance européenne. Et pourtant, il est aujourd’hui le meilleur espoir serbe pour avancer sur le chemin d’une adhésion à l’Union Européenne.

Le 24 septembre 2008, l’actuel Président Tomislav Nikolic annonce sa volonté de quitter le SRS pour créer un nouveau parti, le Parti progressiste serbe[14] (SNS). Il annonce que le jeune Vučić sera son vice-président et incite les députés à suivre le groupe des dissidents. C’est le 22 octobre de la même année que se tient le congrès fondateur du nouveau parti qui affirme alors clairement sa ligne de conduite : « nous voulons être un pont entre l’Est et l’Ouest, pour être fiers d’être le meilleur partenaire de la Russie et membres de l’Union européenne »[15]. M. Vučić affirme ensuite : « je ne cache pas que j’ai changé, j’en suis fier »[16]. Puis, en 2010, il concède « qu’un crime horrible a été commis à Srebrenica »[17].

Aujourd’hui, le SNS est confortablement installé au pouvoir, sans réel danger du côté de l’opposition. L’Union Européenne a compris en outre que M. Vučić était incontournable pour une raison simple : il est désormais résolument tourné vers l’adhésion de la Serbie à l’Union Européenne, mais son passé nationaliste le protège des critiques pouvant le faire passer pour une marionnette aux mains de l’Occident, comme ça a pu être le cas pour le DS, parti démocrate désormais d’opposition.

L’armée serbe participe ainsi à des exercices militaires avec certains membres de l’Union Européenne, mais aussi avec la Russie. Son orientation européenne ne fait aujourd’hui aucun doute, mais M. Vučić a refusé de s’aligner sur les sanctions économiques envers la Russie malgré les pressions de l’UE. Or plutôt que de fustiger une telle double orientation, il nous semble qu’il serait plus intéressant de l’encourager et de l’approfondir dans un contexte où les chemins politiques et diplomatiques liant Russie et Union Européenne ne sont pas si nombreux.


Plusieurs analyses cherchent à inscrire cette politique dans la « tradition » des non-alignés défendus et menés en son temps par le maréchal Tito[18]. A croire qu’il est difficile de penser l’Europe aujourd’hui en dehors du prisme de la Guerre froide. Sans compter le fait que la Yougoslavie n’est plus et que le communisme a déserté l’Europe, il nous semble que la stratégie adoptée par Aleksandar Vučić s’inscrit bien à l’exact opposé de celle de Tito.

Alors que les participants de la conférence de Bandung choisirent de rejeter les deux blocs, la Serbie contemporaine cherche à concilier les deux, sans les renier. En cela, si elle y parvient, la Serbie auparavant mise au ban de l’Europe pourrait bien être prise en exemple pour initier un rapprochement russo-européen qui ne pourrait qu’être bénéfique pour notre vieux continent.

Encore faudrait-il pour cela qu’elle ne se décourage pas en chemin face à la lenteur du processus et aux différents obstacles qu’elle doit surmonter, comme les nombreuses conditions imposées par l’Union Européenne ou encore les diverses objections venues de Croatie.


[1] La formule est empruntée à Evelyne PISIER-KOUCHNER qui l’utilise, elle, quant aux interprétations du stalinisme. PISIER-KOUCHNER Evelyne (dir.), Les interprétations du stalinisme, Paris, PUF, 1983, p. 313.

[2] RAVIOT Jean, Robert (dir.), Russie : vers une nouvelle guerre froide ?, Paris, La documentation française, 2016.

[3] « Etat des lieux des négociations d’adhésion à l’Union Européenne », Toute l’Europe [En ligne], http://www.touteleurope.eu/les-politiques-europeennes/elargissement/synthese/etat-des-lieux-des-negociations-d-adhesion-a-l-union-europeenne.html.

[4] Ibid.

[5] Enquête « La Serbie après le Brexit: où les citoyens voient la Serbie », B92 [En ligne], http://www.b92.net/info/vesti/index.php?yyyy=2016&mm=07&dd=28&nav_id=1160004.

[6] Aux pays déjà cités s’ajoutent le Canada, les Etats-Unis, la Norvège et la Turquie.

[7] « Većina za članstvo Srbije u EU i posle Bregzita, NATO sa minimalnom podrškom », Blic [En ligne], 25 juillet 2016, http://www.blic.rs/vesti/politika/istrazivanje-vecina-za-clanstvo-srbije-u-eu-i-posle-bregzita-nato-sa-minimalnom/fr6xv15

[8] Ibid.

[9] Enquête « La Serbie après le Brexit: où les citoyens voient la Serbie », B92 [En ligne], 28 juillet 2016, http://www.b92.net/info/vesti/index.php?yyyy=2016&mm=07&dd=28&nav_id=1160004

[10] « Većina za članstvo Srbije u EU i posle Bregzita, NATO sa minimalnom podrškom », Blic [En ligne], 25 juillet 2016, http://www.blic.rs/vesti/politika/istrazivanje-vecina-za-clanstvo-srbije-u-eu-i-posle-bregzita-nato-sa-minimalnom/fr6xv15

[11] Srpska Radikalna Stranka

[12] « Aleksandar Vucic, faucon ultranationaliste converti en ami de l’UE », RTBF [En ligne], 21 avril 2016, http://www.rtbf.be/info/monde/detail_aleksandar-vucic-faucon-ultranationaliste-converti-en-ami-de-l-ue?id=9275602

[13] Ibid.

[14] Srpska Napredna Stranka

[15]« SNS founding congress”, B92 [En ligne], 22 octobre 2008, http://www.b92.net/eng/news/politics.php?yyyy=2008&mm=10&dd=21&nav_id=54374,

[16] « Aleksandar Vucic, faucon ultranationaliste converti en ami de l’UE », RTBF [En ligne], 21 avril 2016, http://www.rtbf.be/info/monde/detail_aleksandar-vucic-faucon-ultranationaliste-converti-en-ami-de-l-ue?id=9275602

[17] Ibid.

[18] DERENS Jean-Arnault, « La Serbie ballottée entre la Russie et l’Union Européenne », Le temps [En ligne], 24 avril 2016.

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