Drones et robotisation des armées : Instruments d’assassinat ciblé dans la lutte antiterroriste

En France ou à l’étranger, on n’échappe plus aujourd’hui au débat sur le délicat usage des drones armés. Si l’usage des drones militaires génère des controverses, ce n’est pourtant pas à cause de la nouveauté de cette technologie ou de son impact stratégique : après tout, l’optimisation dans l’art de tuer à distance est un objectif constant des techniques militaires depuis les premières armes de jet, arcs et javelots.

L’essentiel des débats autour de l’usage des drones armés[1] vient en fait de deux spécificités des UCAV : leur indépendance (en terme d’autonomie technique et de décision), parce qu’elle renvoie au spectre du robot autonome et potentiellement dangereux, et leur armement parce qu’il évoque la problématique des robots armés (et réveille le fantasme hollywoodien du robot tueur). Une illustration simple de cette situation est la question extrêmement épineuse des frappes effectuées par des UCAV militaires.

Les frappes de drone, traduction littérale du terme « drone strike » employé en anglais, désignent le fait d’utiliser un UCAV militaire pour détruire un objectif (matériel ou humain) dans le cadre d’une opération militaire ou civile, souvent à l’aide de missiles portés par le drone. Ces techniques sont relativement récentes dans la mesure où elles impliquent un haut niveau technologique, et se sont surtout développées dans la première moitié des années 2000, au cours des interventions américaines en Irak et Afghanistan.

Ces frappes peuvent être mises en place lors d’opérations militaires en tant que soutien aux combattants sur un champ de bataille (de la même manière qu’une frappe aérienne classique), ou faire partie d’une politique dite « d’assassinat ciblé » (targeted killing) visant à frapper une personne particulière (le plus souvent un leader ou une figure de premier plan d’une organisation) dans le cadre d’une campagne de lutte antiterroriste.

De fait, les drones militaires se sont développés de manière si étroitement liée à la « War on Terror » américaine contre le terrorisme que leur image en est à présent indissociable[2]. Or, par bien des aspects, les UCAV apparaissent aujourd’hui comme la réponse idéale aux tactiques de guérilla et de guerre asymétrique menées par la plupart des groupes terroristes.

Principes de contre-insurrection et guerre asymétrique

La grande majorité des conflits contemporains sont des guerres asymétriques, c’est à dire opposant des adversaires de force très inégale, par exemple un État à un groupe non-étatique (groupe armé terroriste, guérilleros, combattants de la liberté…). On parle alors de guerre « du faible au fort », où le « fort » (le ou les États) a pour lui la puissance militaire et un avantage de force brute, mais où le « faible » (le groupe armé) a pour lui la discrétion, la mobilité et la capacité de frapper les points faibles de son adversaire, notamment des cibles civiles, au moyen d’actes terroristes[3].

Dans un tel conflit, l’avantage revient souvent à qui sait le mieux exploiter l’opinion publique, et le combat se joue donc aussi bien sur le terrain que dans les médias : un excellent exemple en est la guerre d’indépendance algérienne et particulièrement la bataille d’Alger, défaite militaire du FLN mais victoire politique sur le gouvernement français. La réponse militaire « classique » à un mouvement de guérilla est généralement peu efficace, voire contre-productive étant donné le risque de s’aliéner la population. Dans un conflit asymétrique, la démonstration de force militaire revient en fait à multiplier les points faibles et favoriser les possibilités d’attaque du faible.

La stratégie de lutte contre des mouvements de guérilla, qu’elle soit appelée contre-guérilla, guerre contre-subversive ou contre-insurrection, insiste au contraire sur la nécessité de bénéficier du soutien des populations locales, de mener des actions civilo-militaires, d’être informé en profondeur grâce à des activités de renseignement et de pouvoir mailler le territoire concerné grâce à des patrouilles mobiles. Ces techniques furent notamment codifiées par le théoricien Français David Galula[4] après la guerre d’Algérie, et mises en application par le général David Petraeus en Irak puis en Afghanistan[5].

Elles insistent sur le fait de « gagner les cœurs et les esprits » de la population, selon les mots de Petraeus, de maîtriser autant que possible l’usage de la force militaire (de préférence par des frappes aériennes précises et sans bavures), d’établir une surveillance constante du terrain tout en pouvant frapper précisément à tout moment, via des frappes aériennes ou des forces spéciales bien entraînées.

Dans ce contexte, l’emploi de drones dans les conflits asymétriques vient renforcer la tendance déjà flagrante à privilégier la supériorité aérienne (pour le renseignement ou des frappes le plus ciblées possible) au détriment d’une présence militaire au sol, qui devrait être forcément massive pour pouvoir occuper le terrain. L’emploi d’UAV et d’UCAV par les forces armées américaines s’est ainsi révélé véritablement « addictif »[6] en raison des facilités qu’elle permet dans la surveillance constante et la possibilité d’une frappe immédiate en cas de fenêtre de tir, par le même drone chargé de la surveillance. Ceci est rendu possible par la grande autonomie (parfois plus de 24h de vol continu) des drones, leur relatif faible coût et leur impressionnante flexibilité.

The U.S. Army, "Gen. Petraeus visit", via Flickr, Creative Commons Attribution

The U.S. Army, « Gen. Petraeus visit », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le Targeted Killing : armés et dangereux

La guerre contrôlée à distance (« Remote-controle Warfare »)[7] via l’emploi massif de drones pour la surveillance et l’attaque, ardemment défendue par l’administration Obama en son temps[8], semble être une stratégie toute indiquée afin de lutter contre les mouvements terroristes internationaux sur leur terrain. Le fer de lance de cette guerre est bien sûr la politique d’assassinats ciblés pratiquée par différents services américains, dont la CIA, au sein de laquelle les UAV  jouent un rôle primordial. C’est également cette politique qui a eu l’impact le plus important sur l’image et la légende noire des drones militaires.

L’assassinat ciblé est défini par Nils Melzer comme «le meurtre intentionnel par un État d’une personne identifiée à l’avance et n’étant pas placé sous la garde de cet État »[9]. Il s’agit donc du meurtre prémédité d’un individu par un organisme de l’État ou de ses institutions, de façon régulière selon l’État qui l’ordonne mais hors du contexte « normal » d’une guerre (i.e, pas sur un champ de bataille, par exemple).

Le but d’un tel assassinat est, évidemment, de supprimer une personne essentielle dans la structure ennemie (un commandant militaire, un homme politique influent, un chef religieux, ou encore un scientifique important pour l’effort de guerre). D’une façon plus imagée, l’objectif est souvent la décapitation de l’adversaire, dans le but d’obtenir un avantage stratégique tel que la désorganisation de la structure de commandement ennemie. Il faut toutefois noter que l’efficacité de cette méthode est parfois contestée, étant donné la grande décentralisation des groupes terroristes et la possibilité de remplacement rapide du leader assassiné[10].

L’assassinat ciblé à l’aide de frappes de drones fut employé en premier lieu par le Mossad lors de la  seconde Intifada, dans une campagne d’élimination de plusieurs personnalités de premier plan du Hamas. Aux Etats-Unis, la pratique ne s’est développée qu’après le 11 septembre, avec pour base légale la loi publique 107-40 du 18 septembre 2001, dite « Authorization for Use of Military Force Against Terrorists », qui permet d’utiliser toute force « nécessaire et appropriée » contre toute personne ayant participé ou planifié les attentats terroristes ainsi que tous ceux qui protégeraient lesdits terroristes. Il n’existe pas encore de telle base légale en France – ou en Europe.

La campagne d’assassinat ciblé menée par les Etats-Unis a ainsi eu de profondes répercussions lors de l’assassinat d’Anwar Al-Awlaki par une frappe de drone le 30 septembre 2011. Imam, idéologue d’Al Qaida, Al-Awlaki était également citoyen américain, né au Nouveau-Mexique. Son exécution, la première d’un citoyen américain par des forces armées américaines depuis la guerre de sécession, a soulevé de nombreuses protestations en raison de sa légalité discutable, et a considérablement attiré l’attention sur le programme d’assassinat ciblé mené par la CIA dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

Dans cette nouvelle relation entre terrorisme et drone, les tactiques de l’un font écho aux tactiques de l’autre. Le petit drone tactique Switchblade en est une illustration essentielle[11] . Fabriqué par la firme américaine Aerovironment et utilisé par l’armée américaine sur le terrain, le Switchblade a la forme d’un petit tube d’une soixantaine de centimètres de long avec des ailes repliées le long du tube. Une fois activé, le drone tient le rôle de petit missile télécommandé conçu pour être lancé par un soldat au sol, prendre son envol, être piloté par le lanceur pendant 10 minutes jusqu’à sa cible et exploser à son contact.

Cette arme est en quelque sorte une transposition des kamikazes au domaine des drones : le principe est relativement identique mais grâce à la technologie, les soldats américains peuvent utiliser des robots au lieu d’humains lorsqu’il s’agit d’aller se faire sauter sur un objectif.

Critiques, contestations et limites de l’emploi des frappes de drones

Les critiques de l’emploi des frappes de drone sont nombreuses et portent sur des sujets différents. Les frappes de drones et particulièrement l’emploi de l’assassinat ciblé posent d’évidents problèmes éthiques et moraux, mais aussi légaux : s’agit-il d’un acte de guerre ou d’exécution extrajudiciaire ? Quelle procédure suivre et quel contrôle appliquer à cette procédure[12] ?

L’armée américaine comme la CIA ont toujours maintenu un certain flou quant à ces questions, et le recours à la « kill list » a souvent été présenté comme une forme de prérogative régalienne du président des Etats-Unis. Les critiques mettent en avant, outre la relative opacité de la procédure, l’inefficacité des méthodes employées à commencer par la procédure de signature strike, consistant à frapper des cibles désignées en tant que telles par des recoupements d’informations issues de leur surveillance aérienne, l’interception de leurs communications ou par des informateurs extérieurs : de telles méthodes laissent souvent planer un doute réel sur la culpabilité des individus ciblés. Elles sont également très dépendantes de la validité des renseignements de terrain, ce qui peut s’avérer dramatique en cas de recours à des informateurs rémunérés, prompt à dénoncer un rival ou un voisin.

L’effet contre-productif des frappes de drones – et de l’assassinat ciblé en général vient en outre du blowback (ou retour de souffle), désignant l’effet négatif imprévu de l’usage d’une arme ou d’une stratégie. Selon plusieurs auteurs dont David Kilcullen[13], la politique d’assassinat ciblée serait contre-productive dans le cadre de la lutte contre des groupes terroristes religieux car elle contribue à créer des martyrs de la foi (d’autant plus si les cibles s’avèrent être des innocents en cas de bavure) et à exacerber les haines des populations ciblées, qui seraient d’autant plus  promptes à rejoindre des groupes terroristes et commettre des attentats contre leur agresseur.

L’argument est simple et percutant, mais reste délicat à démontrer, la corrélation entre frappes de drones et hausse des recrutements des organisations terroristes n’étant pas prouvée[14]. Le coût en termes d’image pour les États qui mettent en œuvre ces pratiques sont cependant bien établis. Toutes ces critiques représentent autant d’inconvénients, notamment au plan politique, handicapant  l’efficacité de la lutte antiterroriste, qui se joue autant dans  les médias que sur le terrain.


Les UCAV sont très utiles dans un contexte de guerre asymétrique, mais comme tout moyen de suprématie aérienne, ils ne sauraient gagner la guerre seuls : malgré les avantages offerts par le contrôle du ciel, il faut occuper le terrain (« boots on the ground », selon le dicton américain) et mailler le territoire de patrouilles militaires pour espérer contrôler la progression de groupes armés. Les avantages apportés par les drones (précision, endurance, contrôle) sont réels, mais ne représentent pas en soi une révolution à part entière : qui plus est, les frappes effectuées par des drones pourraient être effectuées par un autre vecteur (missile de croisière, chasseur-bombardier…) bien que les UCAV apportent un réel avantage en terme de réduction des coûts et de flexibilité.

 D’une manière générale, l’emploi des UCAV en tant qu’arme de guerre souffre grandement de leur association presque systématique aux programmes de targeted killing, qui ne regroupent pourtant pas toutes les utilisations possibles des drones armés (loin de là). Ironiquement, il semble que la plus grande contribution à la lutte antiterroriste ne vienne pas des UCAV, mais des drones de renseignement permettant d’établir une surveillance permanente sur une cellule terroriste. Les drones les plus silencieux, ceux qui font le moins parler d’eux, seraient alors les plus utiles.


[1] Les drones non-armés, comme les drones d’observation et de renseignement, devraient théoriquement échapper à cette controverse, mais la situation est compliquée par le fait que ces drones sont moins connus du grand public et que de nombreux drones non-armés (tous les MALE, notamment) peuvent être rapidement et facilement modifiés pour accueillir des systèmes d’armes, entretenant la confusion du débat.

[2] Il faut toutefois noter que l’administration Obama a annoncé en 2013 réduire le recours aux frappes de drones, et le nombre de frappes a bel et bien diminué depuis. Voir à ce sujet le discours de M. Obama du 23 mai 2013 à Fort McNair, Washington D.C. : http://www.nytimes.com/2013/05/24/us/politics/transcript-of-obamas-speech-on-drone-policy.html

[3] Voir Sécurité du fort contre asymétrie du faible, Sophia Clément-Noguier, Revue Internationale de Stratégie n°51 pp°89-96, 2003

[4] Contre-insurrection : Théorie et pratique, David Galula, Economica, 2008

[5] Voir le manuel de contre-insurrection des forces armées américaines (Mai 2014), disponible en ligne : https://fas.org/irp/doddir/army/fm3-24.pdf

[6] Sudden Justice:  America’s secret drone Wars, Chris Woods, Oxford University Press, 2015.

[7] Beaucoup de traductions françaises traduisent « remote control warfare » par « guerre à distance », en omettant la notion de contrôle. Ceci semble relativement maladroit puisque si les pilotes de drones sont eux-mêmes loin de l’action, les drones sont eux bien présent en première ligne.

[8] La position de son successeur, M. Trump, est difficile à définir mais semble aller dans le sens d’un maintien de l’usage du targeted killing. Voir Tom F.A. Watts, Here’s what a Donald Trump Drone Program could look like, Business Insider, 20 septembre 2016, http://www.businessinsider.com/donald-trump-drone-program-preview-2016-9?IR=T

[9] Targeted Killing in International Law, Nils Melzer, Oxford University Press, 2008

[10] Assassinating terrorists does not work, Alex De Waal, Boston Review, 24 novembre 2015 : http://bostonreview.net/blog/alex-de-waal-assassinating-terrorists-does-not-work

[11] Voir https://www.avinc.com/uas/adc/switchblade/, site du constructeur du Switchblade.

[12] Voir la très complète analyse de Gregory S. MacNeal, Targeted Killing and accountability, Georgetown Law Journal, mars 2014.

[13] Death from above, outrage down below, David Kilcullen et Andrew MacDonald Exum, New York Times, 19 mai 2009, http://www.nytimes.com/2009/05/17/opinion/17exum.html

[14] Voir Drone blowback in Pakistan is a myth, here’s why, Aqil Shah, Washington Post, 17 mai 2016, https://www.washingtonpost.com/news/monkey-cage/wp/2016/05/17/drone-blow-back-in-pakistan-is-a-myth-heres-why/?utm_term=.62716be7a259

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