Drones et robotisation des armées : Économie des drones militaires, un marché en pleine expansion

Si les engins volants sans pilotes sont considérés aujourd’hui comme une composante importante des forces armées modernes, le phénomène est plutôt récent. Bien que la technologie soit apparue dès la fin de la seconde guerre mondiale, seuls les progrès technologiques en matière de miniaturisation et d’électronique permirent une démocratisation de leur emploi.

Les UAV militaires, initialement considérés comme de simples « gadgets » technologiques, acquirent rapidement une place centrale dans la stratégie militaire moderne au début des années 2000. Et, de manière logique, leur succès a rejailli sur les firmes qui les manufacturent et brevettent leur technologie, entraînant le développement d’un marché toujours en expansion mais où la concurrence fait rage.

Un marché estimé à 13,7 milliards de dollars en 2016[1] où s’affrontent les ambitions de grands noms comme Boeing, Thalès ou Dassault mais également des firmes plus spécialisées tel Elbit ou General Atomics, qui n’hésitent plus à faire apparaître leurs engins dans des publicités ou des films hollywoodiens.

Dans ce marché très dynamique, les États-Unis, première puissance militaire mondiale et bénéficiant d’un complexe militaro-industriel très développé, sont sans surprise en tête de peloton tandis que le dauphin n’est autre qu’Israël, ayant depuis longtemps visé à bâtir une base de R&D industrielle très solide sur cette technologie.

Alors qu’une forme de course aux armements robotique pousse les nouvelles grandes puissances comme la Chine, la Russie, l’Iran ou la Turquie à se doter de leurs propres drones, les pays européens (et la France au premier chef) qui bénéficiaient pourtant d’un solide avantage de départ ont souffert de leur manque d’unité et de la compétition entre leurs firmes au sein d’un marché trop restreint.[2]

Les États-Unis et Israël, grands vainqueurs de la course aux drones

Les États-Unis, en tant que pays utilisant massivement les UAV pour le renseignement et l’attaque, sont logiquement la puissance disposant du plus grand nombre de drones militaires : en 2014, on estimait à 10691 le nombre d’UAV en service au sein du Department of Defense[3], dont la majorité de drones tactiques de petite taille mais un solide noyau de près d’un millier de MALE et HALE (drones de la taille d’un petit avion, aux capacités d’endurance et d’altitude respectables, capables de transporter de l’armement).

C’est également aux USA qu’on trouve les principaux producteurs d’UAV : certains sont des grands groupes aéronautiques biens connus, comme Boeing, Lockheed-Martin ou Northropp-Grumman, tandis que d’autres sont plus spécialisés, tels Raytheon et General Atomics. Cette dernière entreprise, qui construisait à l’origine des réacteurs nucléaires, a développé une filiale aéronautique (General Atomics Aeronautical Systems[4]) spécialisée dans les drones militaires, qui a développé les plus emblématiques des drones, les MALE Reaper et Predator, massivement utilisés par l’armée américaine, mais aussi par la CIA  dans sa lutte antiterroriste mondiale.

Le milieu de l’industrie de la défense américaine a la particularité d’être très concentré, suite aux massives fusions et acquisitions des grandes firmes de la défense entre 1980 et 1990. Cela explique que les industriels militaires des États-Unis soient peu nombreux tout en bénéficiant de moyens colossaux, profitant d’un marché intérieur très protégé les mettant à l’abri de la concurrence extérieure.

Les fabricants de drone ne font pas exception et bénéficient ainsi du soutien de la DARPA[5] et des très lucratifs contrats d’armements passés avec la première armée du monde, tout en s’exportant largement au sein de nombreux pays de l’OTAN : on estime ainsi qu’entre 1994 et 2012, le seul General Atomics a vendu plus de 800 appareils aux USA et à ses alliés[6].

Le second État dans la course aux drones est Israël, qui fut le pays pionnier dans l’usage des UAV militaires. Premier pays à accorder une place aux UAV dans sa stratégie militaire, l’État hébreu a longtemps tenu le haut du pavé dans la mise au point et la production de drones militaires, armés ou non. Les firmes Elbit Systems et Israel Aerospace Industry (IAI) bénéficient de coopérations renforcés avec leurs homologues américains (ce qui a permis aux fabricants d’outre-Atlantique de rattraper leur retard) et ont imposés plusieurs modèles d’UAV sur le marché, comme les MALE Pioneer ou Heron.

Defence Images, "Reaper Remotely Piloted Air System (RPAS)", via Flickr, Creative Commons Attribution

Defence Images, « Reaper Remotely Piloted Air System (RPAS) », via Flickr, Creative Commons Attribution

Les nouvelles puissances veulent leurs UAV militaires

L’usage des UAV n’est cependant pas réservé aux seuls États qui en sont les champions technologiques. Comme avec toute percée conceptuelle militaire, la technologie tend à se répandre entre les puissances et l’emploi d’UAV et d’UCAV se généralise[7], notamment en Chine.

Si la politique extérieure de la Chine, bien plus discrète que celle des États-Unis, ne lui permet pas d’exhiber ses drones, les UCAV chinois font cependant leur apparition en Arabie Saoudite, en Irak, en Egypte, en Chine, au Nigéria et dans bien d’autres pays en vertu des accords commerciaux promus par la très efficace diplomatie Chinoise[8].

Réputés de moindre qualités mais cependant bien moins cher que leurs homologues américains, les appareils chinois sont surtout représentés par le CH-4 manufacturé par China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) et le Wing Loong (ou Pterodactyl) construit par le Chengdu Aircraft Industry Group, deux groupes prpriétés de l’État Chinois. Tous deux sont des drones armés ressemblant étrangement au Reaper américain, et sont largement vendus à l’étranger : des exemplaires de CH-4 chinois vendus à l’Irak participent régulièrement à des frappes aériennes de l’armée Irakienne[9].

La conception et la fabrication de drones se développe également en Russie, en Iran et en Turquie mais ces phénomènes sont difficilement mesurables étant donné la relative confidentialité de ces États concernant leurs capacités de défense.

Un récent rapport de la New American Foundation[10] a ainsi relevé qu’en 2016, dix États et deux organisations non-Etatique disposaient de drones armés et capables de procéder à des frappes : les États-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, Israël, le Pakistan, l’Iran, l’Irak, le Nigéria, la Somalie et l’Afrique du Sud. La prolifération des drones militaires concerne aussi des organisations non-Étatiques,  principalement des groupes terroristes islamiques : le Hezbollah et le Hamas, bien qu’on puisse probablement ajouter Al-Quaida et l’organisation État Islamique à cette liste.

L’Europe à la traîne malgré un savoir-faire évident

Les puissances européennes, pourtant dotées d’une solide base aéronautique, ont cependant accusé un grave retard en matière de production de drones militaires au cours des années 2000. La France est troisième derrière les USA et Israël[11] mais souffre à la fois des rivalités franco-françaises entre ses « fleurons technologiques » (Thalès, Dassault, Airbus), alors même que les projets communs (drone MALE européen d’Airbus, Dassault et Finmeccanica) au niveau européen se concurrencent entre eux.

Comme dans le cas de nombreux autres projets militaires communs pays européens, les tentatives successives de mise au point d’un drone militaire commun ont beaucoup souffert des divergences de point de vue sur l’orientation et les technologies à utiliser, le manque de volontarisme des dirigeants de l’époque ainsi que de la grande fragilité de l’entente entre fabricants de drones (pour des raisons économiques, politiques et personnelles). Une véritable « guerre des drones » a ainsi touché l’Europe entre 2001 et 2008, conduisant à des retards, des arrêts de projet, et ne débouchant au final sur aucun modèle utilisable.

Un marqueur sans équivoque de ce retard est que les principales puissances militaires de l’Union Européenne (France, Allemagne, Pologne, Italie, Espagne) achètent des UAV américains (les Reaper) ou israéliens (les Heron) alors même qu’ils disposent individuellement du potentiel de développer leurs propres drones. Bien que des modèles de drones tactiques et de microdrones locaux soient effectivement utilisés par les armées nationales (notamment les drones Sperwer ou Harfang), la pénurie de modèle de MALE contraint ces États à acheter à l’étranger.

 L’Angleterre bénéficie à la fois de ses relations privilégiées avec les États-Unis et du savoir-faire de son porte-étendard aéronautique, BAE systems, tout en étant la seule puissance européenne ayant accepté d’utiliser des drones armés. Il ne s’agit pas, cependant d’appareils fabriqués par une firme britannique mais bien de Reaper américains, comme en France. En France comme en Allemagne ou en Italie, la décision a été prise de ne pas armer les UAV utilisés par les militaires, en partie pour éviter un éreintant débat légal et éthique. Ce débat devra toutefois être posé dans un futur proche si le développement de drones armés doit continuer.

Après les ravages de la politique du « cavalier seul » des pays européens, des accords semblent trouvés mais le retard pris est déjà conséquent. Pourtant, concernant une technologie aussi sensible que les UAV, les puissances européennes ne peuvent plus se permettre de désaccord s’ils ne souhaitent pas définitivement favoriser les fabricants israéliens et américains. Le projet commun franco-anglais récemment dévoilé[12] devrait ainsi largement bénéficier de la recherche et développement déjà effectuée par un consortium de pays européen (France, Suisse, Italie, Grèce, Espagne, Suède) sur le prototype de drone de combat nEUROn.


[1] The Global Military UAV Market 2016 – 2026, rapport commandé par General Dynamics et Northropp Grumman, juin 2016.

[2] Drones : l’histoire d’un incroyable fiasco français, Michel Cabirol, La Tribune, 30 mai 2013. Disponible en ligne : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20130523trib000766150/drones-l-histoire-d-un-incroyable-fiasco-francais.html

[3] Pentagon plans for cuts to drone budget, Kris Osborn, Dod Buzz, 2 janvier 2014 http://www.dodbuzz.com/2014/01/02/pentagon-plans-for-cuts-to-drone-budgets/

[4] Voir le site officiel http://www.ga-asi.com/

[5] Defense Advanced Research Project Agency, organisation d’innovation et de recherche dépendant du Département de la défense, ayant pour but de repérer et promouvoir les projets technologiques innovants ayant potentiellement un intérêt militaire. Voir à ce sujet La DARPA : Un modèle d’innovation dans le secteur de la défense aux USA, Léonard Lifar Fondation IFRAP, 28 juin 2013, http://www.ifrap.org/europe-et-international/la-darpa-un-modele-dinnovation-dans-le-secteur-de-la-defense-aux-usa

[6] Voir à ce sujet Aminata M. Kone, The Military-Industrial Complex in the United States: Evolution and Expansion from World War II to the War on Terror, 2013, Student Pulse, 5(08)a

[7] L’inexorable développement des drones armés, Edouard Pflimlin, Blog Le Monde, 1er juillet 2015 : http://robots.blog.lemonde.fr/2015/07/01/linexorable-developpement-des-drones-armes/

[8] Les implications de la Chine sur le marché des drones militaires, Edouard Pflimlin, Blog Le Monde, 05 avril 2016, http://robots.blog.lemonde.fr/2016/04/05/les-implications-de-la-chine-sur-le-marche-des-drones-militaires/

[9] Meet China’s Killer drones, Adam Rawnsley, Foreign Policy, 14 janvier 2016, http://foreignpolicy.com/2016/01/14/meet-chinas-killer-drones/

[10] Disponible en ligne : http://securitydata.newamerica.net/world-drones.html

[11] Marché des drones : de belles perspectives à concrétiser, collectif,  Investir n°2176, 19 septembre 2015

[12] Drones de combat : un accord franco-britannique à 2 milliards d’euros, Le Monde, 30 mars 2016 http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/03/03/drones-de-combat-londres-et-paris-signent-un-accord-a-2-milliards-d-euros_4876138_3214.html

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