Drones et robotisation des armées : Anatomie d’une révolution technologique

Les drones sont omniprésents dans notre société. En l’espace de quelques années, ce qui n’était qu’un gadget de second plan et quasiment inconnu du grand public est en passe de devenir une technologie dominante de la vie quotidienne : l’explosion de l’usage des drones concerne aussi bien le monde civil que le monde militaire.

Il n’est plus rare aujourd’hui d’entendre bourdonner les hélices d’un petit drone au-dessus des rues des grandes capitales européennes, tout comme il n’est plus rare que des appareils pilotés à distance bombardent des objectifs militaires sur les théâtres d’opérations de l’Afrique ou du Moyen-Orient.

L’Ère des drones : la révolution narrative

Depuis la démocratisation de leur usage massif dans le cadre de la War on Terror américaine à la fin des années 2000, les engins volants sans pilotes apparaissent de plus en plus comme des instruments militaires incontournables, particulièrement dans le cadre de conflits asymétriques.

Dotés d’une autonomie étendue, peu onéreux, relativement discrets, et supprimant de facto le risque de perte humaine pour l’armée qui les emploie, les analyses les plus ambitieuses prédisent même que les drones pourraient remplacer les chasseurs et chasseurs-bombardiers à l’horizon 2050. Faisant écho aux prédictions de la littérature et du cinéma, la « Révolution des Drones »[1] serait aujourd’hui en train de s’accomplir, facilitée par des avancées technologiques qui relevaient de la science-fiction quelques décennies auparavant.

Certains politiciens ou spécialistes militaires tels que Ray Mabus, secrétaire à la Marine des États-Unis, ont ainsi pu considérer que les programmes actuels de chasseurs pilotés (tels que le J-F35 actuellement en développement) seraient les « derniers chasseurs pilotés »[2] de la Navy avant le passage à des générations entières d’appareils pilotés à distance sur le modèle des vecteurs de drones actuels. Bien que l’argument soit discutable, cette position américaine s’inscrit dans la continuité de la ligne suivie par le Pentagone et l’Air Force, qui avait préconisé dans son Plan de Vol des systèmes sans pilotes[3] de 2009 un investissement massif dans les appareils pilotés à distances au détriment des chasseurs et bombardiers traditionnels jusqu’à un éventuel remplacement total des programmes à l’horizon 2047.

Cette vision semble cependant très optimiste au vu des capacités actuelles des engins volants sans pilotes. Bien que les drones américains aient joué un rôle tactique important lors des campagnes américaines en Irak et en Afghanistan, mais aussi dans le cadre des opérations antiterroristes de la CIA, ils n’occupent pour l’instant qu’une niche bien définie en tant qu’unité de surveillance et – occasionnellement – de frappe au sol, mais ne disposent pas des capacités  techniques ou de l’indépendance nécessaire pour mener à bien des missions plus complexes (telles que des combats aériens contre d’autres appareils), sans parler du problème de leur autonomie. Il semble donc plus probable que les drones du futur cohabiteront encore assez longtemps avec les appareils habités, qui pourraient servir eux-mêmes de relais de contrôle pour des escadrons de drones, bien que la technologie des appareils militaires sans pilotes soit en constante expansion[4].

Le drone est donc une technologie aux implications importantes à la fois dans le présent et dans le futur. Technologie incontournable pour les militaires comme pour les civils, leur prise d’importance dans les forces armées semble être une tendance lourde des années à venir[5].

Anguskirk, "RQ-4 Block 20 Global Hawk unmanned reconnaissance system at Farnborough 2010", via Flickr, Creative Commons Attribution

Anguskirk, « RQ-4 Block 20 Global Hawk unmanned reconnaissance system at Farnborough 2010 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Entomologie des drones

Avant toute autre chose, cependant, il convient de définir précisément l’objet que la culture populaire associe d’ores et déjà au nom de drone.

Selon l’OTAN, le drone est :

« Un véhicule aérien motorisé, qui ne transporte pas d’opérateur humain, utilise la force aérodynamique pour assurer sa portance, peut voler de façon autonome ou être piloté à distance, être non réutilisable ou récupérable et emporter une charge utile létale ou non létale. »[6].

Un drone désigne donc un aéronef (plus ou moins grand) pouvant voler et accomplir diverses tâches sans présence humaine à bord. Le terme « drone » vient de l’anglais « faux-bourdon » dont il rappelle également le bourdonnement. En langue anglaise, les drones sont officiellement appelés Unmanned Aerial Vehicles (UAV) ou Unmanned Aerial Systems (UAS), tandis qu’un drone armé et destiné à des missions de combat sera désigné par le nom d’Unmanned Aerial Combat Vehicle (UCAV). Il faut noter que les drones étant purement aériens, ils ne doivent pas être confondus avec des véhicules terrestres sans pilotes (Unmanned Ground Vehicules, UGV) ou des bateaux sans pilotes (Unmanned Surface Vehicles, USV). Un « drone terrestre » est donc techniquement un oxymore.

Un drone peut théoriquement être autonome (la plupart décollent et atterrissent de manière indépendante) mais son usage requiert la présence d’un humain pour certaines de ses fonctions (direction de la caméra, certains systèmes de vol, systèmes de tir pour les UCAV). En effet, les drones ont surtout vocation à l’observation et à la surveillance aérienne. Tous les UAV, qu’ils soient autonomes ou non, nécessitent donc la présence au sol d’au moins un opérateur, pour effectuer la mission : celui-ci reçoit, analyse et enregistre les informations transmises par l’aéronef, avant d’agir en conséquence.

Les UAV existent sous plusieurs formes et classes qui fonctionnent différemment. La classification la plus communément admise consiste à différencier les drones selon leur altitude, leurs capacités de fonctionnement et d’endurance : on en distingue ainsi 5 catégories.

Les plus petits ont une faible endurance ; les micro-drones sont les plus légers, de la taille d’un avion télécommandé voir moins, tandis les drones tactiques ou TUAV peuvent être lancés à la main ou doivent décoller d’une rampe sur un camion. Les drones plus grands et endurants se distinguent de par leur altitude de vol : les MALE (Medium Altitude Long Endurance) volent à moyenne altitude entre 5000 et 15 000 mètres, tandis que les HALE (High Altitude Long Endurance) volent à haute altitude au-dessus de 20 000 mètres. Enfin, les UCAV (Unmanned Combat Aerial Vehicle) sont des drones de combat pouvant être armés, généralement des MALE ou (plus rarement) des HALE.

Les drones militaires les plus célèbres, tels que le Predator et le Reaper américain ou le Heron Israélien sont des MALE. Le seul type de drone HALE produit nombre à l’heure actuelle est le Global Hawk américain.

L’art de la guerre à distance

Techniquement, un drone s’inscrit toujours dans le cadre d’un « système de drone » ou « système d’UAV »[7]. Ce système est composé de deux segments :

  • Le « segment air » représente le drone proprement dit, sa charge utile (incluant l’armement si armement il y a) et le système de transmission lui permettant de recevoir des instructions et de transmettre les informations qu’il perçoit. On l’appelle aussi « vecteur » de drone.
  • Le « segment sol » regroupe le matériel et le personnel nécessaire au bon fonctionnement du drone depuis le sol : ce qui inclut le dispositif de lancement et d’atterrissage si besoin est (piste, rampe de lancement, filets de récupérations), le matériel d’entretien, mais également les dispositifs de gestion du vol et de la navigation ainsi que les systèmes de réception et d’analyse de l’information fournie.

En clair, « l’objet-drone » n’est en fait que la partie la plus visible d’un système plus complexe, puisque le pilote ainsi qu’une bonne partie du matériel utilisé sont au sol tandis que l’appareil est en fonctionnement dans les airs. La question n’est donc pas vraiment celle de l’indépendance de l’appareil (ce n’est pas encore le cas) mais plutôt celle de la distance entre l’UAV et son pilote : un drone n’est pas tant un « vecteur non piloté qu’une plate-forme pilotée de façon déportée »[8], selon les mots du Général Denis Mercier. Or, c’est bien cette distanciation (ainsi que l’usage fait des UCAV dans certains programmes de lutte antiterroriste) qui pose problème, d’un point de vue légal et moral.

Si la capacité de tuer son prochain ne cesse de gagner en portée (bombardements d’artillerie aériens et missiles de croisières étendent la capacité de frappe de leur utilisateurs de plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres), le fait pour un pilote de drone armé de pouvoir potentiellement décider en temps réel de la vie et de la mort de cibles situées sur un autre continent continue de soulever des débats houleux[9].

Pourtant, si les UCAV sont généralement au centre des débats, il faut rappeler que la majeure partie des drones militaires sont non-armés et remplissent, le plus souvent, des missions de renseignement. Si la tendance est à la recherche et au développement de plates-formes (sur)armées tels le nEUROn de Dassault ou le X47 de Northropp Grumman[10], la majeure partie des UAV restent pour l’instant inoffensifs. L’enjeu de la multiplication du nombre et du type de drones, affectés à des missions toujours plus variées dans un relatif vide juridique, reste cependant crucial.


[1] Richard Whittle, Predator: The Secret Origins of the Drone Revolution, Henry Holt and Co., 2014

[2] « the last manned strike jet » : Meghann Myers, SECNAV : F35-C should be Navy’s last manned strike jet, Navy Times, 16 avril 2015

[3] Unmanned Aircraft Systems Flight Plan 2009 – 2047, United States Air Force, 2009

[4] Voir à ce sujet l’excellente somme du CESA (dir. Denis Mercier), Les drones aériens : passé, présent et avenir, Coll. « Stratégie aérospatiale »,  La documentation française, 2013

[5]  Frédéric Coste, Impact des UCAV à l’horizon 2025-2035, Fondation pour la Recherche Stratégique, 10 juillet 2014, page 8.

[6] Michel Asencio, Philippe Gros et Jean-Jacques Patry, Les drones tactiques à voilure tournante dans les engagements contemporains, Fondation pour la recherche stratégique, Recherches & Documents  n°08, 2010.

[7] ONERA (collectif), « Mieux connaître les drones », disponible sur http://www.onera.fr/sites/default/files/ressources_documentaires/cours-exposes-conf/mieux-connaitre-les-drones.pdf

[8] CESA (dir. Denis Mercier), Op. Cit.

[9] Voir à ce sujet l’étude de Ryan J. Vogel, Drone Warfare and the Law of Armed Conflict, 12 janvier 2010, disponible en ligne à l’adresse http://www.law.du.edu/documents/djilp/39no1/3-vogel.pdf

[10] Sharon Weinberger, The ultra lethal drones of the future, New York Post, 17 mai 2014 http://nypost.com/2014/05/17/evolution-of-the-drone/

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