Histoire des services secrets russes : Les hommes à tête de chien

Un article publié le 19 septembre 2016 par le journal Kommersant suggère que les structures de sécurité de l’Etat[1] russe s’apprêtent à connaître d’importants changements et restructurations afin de créer un ministère de la sécurité qui regrouperait le FSB, le FSO (le puissant service de protection du président) et le SVR (renseignements extérieurs)[2].

Si une telle réforme se réalise, les services de renseignement russes seraient plus centralisés et puissants qu’ils ne l’ont jamais été, avec un statut de ministère. Ces changements à venir nous donnent la possibilité d’examiner la longue histoire des services de sécurité en Russie et de comprendre leur rôle dans le fonctionnement de l’Etat ainsi que leurs évolutions.

La plupart des travaux consacrés à ce sujet prennent pour point de départ l’année 1917 et la création de la Tcheka, l’ancêtre du KGB, créée après la révolution bolchévique. La création de la Tcheka est certes le point du départ de l’histoire contemporaine des services de sécurité russes, néanmoins, il est intéressant de se pencher également sur ces prédécesseurs.

L’espionnage et le contre-espionnage ont quasiment toujours existé sous une forme ou une autre, et les divers royaumes de la Russie médiévale ne font pas exception. Comme dans tous les régimes féodaux et autocratiques, l’une des fonctions de ces services était le maintien au pouvoir des élites/seigneurs via des activités de police politique.

Des compétences militaires, policières et administratives

Cependant une singularité importante se produit en Russie entre 1565 et 1572 : l’opritchnina ; un phénomène qu’on pourrait qualifier de politique d’administration extraordinaire sur un territoire limité[3]. Cette politique visait à centraliser l’Etat russe en écrasant le pouvoir des seigneurs, lutter contre toutes les formes d’hérésie religieuse, mobiliser les ressources économiques pour la guerre contre les royaumes européens et détruire toute opposition potentielle au pouvoir absolu du tsar. Ainsi, sur les territoires sujets de l’opritchnina les seigneurs n’avait pas leur mot à dire, contrairement aux territoires restés sous le régime administratif « normal ».

Durant l’opritchnina un corps d’élite de cavaliers avec des pouvoirs extraordinaires est fondé par le tsar Ivan Grozny dit « Ivan le Terrible », avec pour emblème la tête d’un chien et un balai. La tête de chien représentait leur fidélité au tsar et leur disposition à mordre les ennemis, le balai quant à lui représentait leur mission qui était de nettoyer le pays[4].

Ce corps de soldats avait à la fois des compétences militaires, policières et administratives ce qui faisait d’eux de formidables agents de l’absolutisme russe, destinés à remplacer la noblesse du sang[5]. En pratique, de tels pouvoirs ont permis aux opritchniks d’instaurer la terreur sur les territoires qui leur étaient confiés et de les gérer d’une manière qui leur a permis d’accumuler un grand nombre de richesses, confirmant la théorie selon laquelle en Russie c’est le pouvoir politique qui permet d’accumuler des richesses et non pas l’inverse.

Si on se penche sur le bilan de l’opritchnina, on estime le nombre total d’exécutions à 4 000. Quant à l’impact des expropriations économiques, il est comparé par les historiens de l’époque à une invasion ennemie[6]. Ayant des pouvoirs quasi-illimités, cette proto-police politique est vite sortie de son champ d’application pour dériver vers le cumul des richesses et l’asservissement de ses intérêts personnels. Quant à la répression contre les nobles, elle est vite devenue chaotique et sans véritable cible, ce qui explique des chiffres des exécutions aussi élevés pour l’époque. Lorsque le tsar a voulu faire appel aux opritchniks pour lever une armée, ces derniers n’ont pas pu répondre à l’appel, ce qui a sonné la fin de leur existence[7].

On estime que les ravages perpétrés durant l’opritchnina ont contribué au « Temps des troubles » qu’a connu la Russie après la mort d’Ivan Grozny.

Marie Thérèse Hébert & Jean Robert Thibault, "P1020393 Russie, Moscou, Galerie Tretiakov, Ivan le Terrible et son fils Ivan, le 16 novembre 1571 par Ilya Repine, 1885", via Flickr, Creative Commons Attribution

Marie Thérèse Hébert & Jean Robert Thibault, « P1020393 Russie, Moscou, Galerie Tretiakov, Ivan le Terrible et son fils Ivan, le 16 novembre 1571 par Ilya Repine, 1885 », via Flickr, Creative Commons Attribution

L’utilisation de la violence politique extrême par l’Etat

Sans se pencher en détail sur le phénomène, c’est la création d’un corps d’élite – une proto-police politique qui nous intéresse particulièrement. L’exemple de l’opritchnina nous montre une tendance qui va se développer en Russie par la suite : un organe de renseignements intérieurs de l’état peu ou pas contrôlé par les lois, dont le principal objectif est d’assurer une domination totale des personnes au pouvoir, sur tous les aspects de la vie publique, économique et privée. Autrement dit, une arme pour se maintenir au pouvoir et en même temps atteindre des objectifs politiques par la violence (pas nécessairement physique).

Par la suite, la Russie n’a jamais connu de révolution intellectuelle semblable aux Lumières qui aurait rendu tabou l’utilisation d’une telle violence dans la politique. Ce problème reste d’actualité puisque les historiens russes contemporains œuvrent pour la réhabilitation du règne d’Ivan Grozny et pour la justification de l’opritcnhina. Un travail semblable a déjà été réalisé dans les années 1950.

Tout un courant d’idéologues et d’historiens en Russie justifient l’utilisation de la violence politique extrême par l’Etat. Ce travail se base sur quelques thèses :

  • L’immensité du territoire russe nécessiterait un Etat centralisé et répressif afin de mieux gouverner la population.
  • Cette population est également impactée par le facteur géographique de l’immensité. En effet, les divers peuples slaves du moyen âge qui habitaient les régions de la Russie actuelle ont toujours eu le même réflexe face au développement des institutions étatiques : partir ailleurs, toujours plus loin, pour échapper au contrôle de l’Etat. Cette tendance a favorisé la colonisation par les Slaves des terres de la Sibérie, mais elle a également conforté l’Etat dans son utilisation de la violence contre cette population fuyante et résistante.
  • Les tsars et les seigneurs féodaux russes ont longtemps vécu auprès des Mongols et ont adopté leur goût pour la violence.

Ces stéréotypes idéologiques ont toujours été présents d’une manière ou d’une autre dans la pensée politique russe. Ainsi les tsars s’appuyaient toujours sur un organe répressif ou un autre pour mieux mener leur action politique et défaire les complots de la cour et des masses.

L’histoire des renseignements russes est intrinsèquement liée à l’histoire de la lutte contre les ennemis intérieurs, réels ou imaginaires. Par la suite, les services de renseignements russes auront une quadruple fonction. Aux activités traditionnelles de renseignements extérieurs, intérieurs et militaires s’ajoute la surveillance et la lutte contre les ennemis politiques du pouvoir en place. Cette dernière fonction prendra de plus en plus de place : à partir de 1654 cette quatrième activité est attribuée à l’Ordre des Affaires Secrètes de l’Etat (OASE), une sous-section de la chancellerie du tsar[8].

Les services personnels du tsar

L’histoire des services secrets tsaristes est marquée par un lien fort avec la personne du tsar puisqu’ils faisaient partie de la chancellerie personnelle du monarque, qui quant à lui incarnait l’Etat. Cela explique donc l’importance de la lutte contre les opposants au tsar puisque c’était là, une façon de protéger l’Etat, notamment sous les premiers tsars de la dynastie Romanov.

Ces derniers ont un recours massif à la police secrète puisqu’ils ont été mis sur le trône par d’autres nobles suite à une élection et n’avait donc aucune légitimité dynastique pour gouverner. C’est sous les premiers Romanov qu’on voit donc apparaitre la notion de « crime contre l’état et la personne du tsar » qui s’étend non seulement aux actions (complots, etc.) mais aussi à la critique du tsar, aux réunions non-sanctionnées ou tout mot déplacé à son sujet[9].

A l’époque, le seul moyen pour la police politique d’agir contre ces crimes est la dénonciation, une pratique généreusement récompensée, devenue un devoir civique. Inutile d’expliquer ici les inconvénients d’une police politique qui s’appuie uniquement sur les dénonciations et sur la torture pour agir. La légende raconte ainsi que le premier à être torturé a été un dénonciateur, pour vérifier la véracité de sa dénonciation[10].

Les crimes politiques passent bien évidement avant tous les autres crimes et l’essentiel des efforts de l’OASE est tourné vers l’appareil d’Etat, les diplomates et l’armée dont il faut bien contrôler les bonnes dispositions envers le tsar. Comme fonctions annexes, l’OASE a également le contre-espionnage et la lutte contre les faux-monnayeurs. Nous pouvons donc clairement observer une dominance de la lutte contre des ennemis intérieurs au sein des fonctions des services secrets tsaristes, une tendance va se développer tout au long du règne des Romanov qui a été marqué d’abord par les complots et ensuite par les mouvements sociaux.

Tout cela va permettre à ces services secrets de développer et de perfectionner des méthodes qui sont encore utilisées à ce jour et que nous allons décrire plus en détail dans la deuxième partie de notre série d’articles.


[1] Pour les besoins du présent article l’expression « services de sécurité » englobe ici les renseignements intérieurs et extérieurs ainsi que d’autres services qui ne relèvent pas des compétences du ministère de l’intérieur.

[2] Kommersant.ru « Ministère des compétences extraordinaires« , 19/09/2016 http://kommersant.ru/doc/3093174

[3] A. ZIMINE, A. KHOROSHKEVIC, La Russie sous Ivan Grozny. 1982, Moscou, P 94-95.

[4] Charles J. Halperin. Did Ivan IV’s Oprichniki Carry Dogs’ Heads on Their Horses? //Canadian-American Slavic Studies. – Vol. 46 (2012). – No.1. – PP. 40-67.

[5] D. ALSHITZ La Naissance de l’absolutisme russe: l’Etat d’Ivan Grozny, 1988.

[6] R. CRUMMEY Ivan IV: Reformer or Tyrant?, Oxford University Press, 1994.

[7] V. KOBRINE, Ivan Grozny, 1989.

[8] A. KOLPAKIDI, A. SEVER, Les services secrets de l’Empire russe, Moscou, 2010.

[9] E. ANISIMOV, La torture russe. La police politique dans la Russie du XVIIIème siècle, St-Pétersbourg, 2004.

[10] E. ANISIMOV, La torture russe. La police politique dans la Russie du XVIIIème siècle, St-Pétersbourg, 2004

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