L’école géopolitique russe, ou la pensée d’un ordre mondial alternatif (2/2)

La doctrine géopolitique de l’eurasisme permet à la Russie de définir ses intérêts, ce à quoi elle doit tendre, de se positionner sur l’échiquier mondial. Or si les théories de Mackinder posent la domination du Heartland comme chemin vers la domination mondiale, l’eurasisme n’aspire, par un raisonnement apophatique, qu’à la fin de la domination unipolaire américaine.

De fait, la vision d’un monde découpé en aires civilisationnelles qu’elle promeut implique nécessairement la notion de multipolarité. Le projet eurasiste implique la cohabitation et la coopération des grandes aires de civilisations pour contrer la dynamique universaliste occidentale : « Nous sommes contre la dilution de la Russie dans la civilisation occidentale, contre l’orientation vers l’Occident, mais – à la différence des simples communistes et nationalistes – nous comprenons parfaitement que la Russie seule ne peut pas se maintenir seule face à la mondialisation »[1].

La structure politique de la mondialisation

La pensée eurasiste rejoint alors l’analyse de la structure politique de la mondialisation réalisée par Jean Baechler. Dans ce but, il utilise deux concepts : la politie, comme « groupe humain dont les membres s’entendent entre eux pour résoudre les conflits inévitables par le recours à des dispositifs et des procédures efficaces », et la transpolitie comme « le système d’interaction défini par au moins deux polities, qui, faute de dispositif et de procédures « politiques », courent le risque de voir leurs conflits dégénérer en guerres »[2]. Pour résumer, Baechler désigne « la politie comme un espace social de pacification tendancielle, et la transpolitie comme un espace social de guerre virtuelle »[3].

Transcrite dans la vision eurasiste du monde à venir, la politie serait alors la civilisation comme espace pacifié renvoyant à une communauté de valeurs, et la transpolitie le monde comme espace d’interaction entre les civilisations, car « tenter de lire dans le présent une structure politique probable de la mondialisation revient à examiner la planète définie comme transpolitie ». La constitution et le fonctionnement de cette transpolitie dépend alors « du nombre des polities incluses dans le système et leur poids respectif les unes par rapport aux autres en termes de puissance mobilisable et/ou mobilisée »[4]. Baechler en déduit trois configurations possibles :

  • « Un système dipolaire – dont la logique est la même dans les jeux à trois et quatre polities –, qui réunit deux polities de puissance comparable et ne connaît aucune position d’équilibre stable : à terme, il conduit irrésistiblement à l’unification impériale de la transpolitie.
  • Un système polypolaire, rassemblant plusieurs dizaines de polities, et qui est intrinsèquement instable, faute de règles du jeu et de la possibilité de les faire respecter : chaque politie a intérêt à attaquer pour ne pas l’être, dont résulte une guerre sauvage perpétuée et la marche irrésistible à l’unification politique par la guerre.
  • Un système oligopolaire qui unit et oppose de cinq à dix polities, dont aucune n’est assez puissante pour l’emporter sur la coalition de toutes les autres, ce qui les conduit ensemble vers des positions successives d’équilibre stable à très long terme »[5].

Jean Baechler écrit cela en 2003. À cette date, il considère que la configuration politique de la mondialisation est articulée autour de l’hégémonie américaine. Seulement, celle-ci est amenée à évoluer. On retrouve alors dans cette analyse la crainte eurasiste de l’universalisme occidental. Pour Baechler, « l’hégémonie ne définit pas une transpolitie, mais une situation par nature transitoire. Ou bien la politie hégémonique fonde un empire en bonne et due forme : en termes techniques, elle transforme la transpolitie en politie. Ou bien l’hégémonie se dissipe et un nouveau système transpolitique se met en place »[6].

L’eurasisme dans la mondialisation : l’alternative multipolaire

Cette analyse correspond exactement aux deux uniques hypothèses sur lesquelles pourraient déboucher la mondialisation selon les eurasistes : ou bien l’incorporation de la Russie dans l’Empire hégémonique en tant que politie, et donc la perte de son identité, de sa souveraineté, et la négation même de son existence indépendante, ou bien la mise en place d’une nouvelle transpolitie alors fondée sur l’équilibre des grandes aires de civilisations.

Ainsi, pour Alexandre Dougine :

« La Russie contemporaine ne pourra être sauvée en tant que réalité politique autonome et indépendante, en tant que sujet de valeur de la politique internationale, que dans les conditions d’un monde multipolaire. Consentir à un monde unipolaire américano-centré est impossible pour la Russie, car dans un tel monde elle ne pourrait être que l’un des objets de la mondialisation, perdant inévitablement son indépendance et son originalité. L’opposition à la mondialisation unipolaire, l’affirmation du modèle multipolaire est l’impératif majeur de la politique étrangère de la Russie contemporaine »[7].

Il semble toutefois nécessaire ici de procéder à une précision terminologique afin que ces deux analyses, qui se rejoignent sur le fond, puissent être conciliées sur la forme. Car le terme de « multipolarité » qui caractérise le projet eurasiatique n’est pas utilisé dans l’énumération des trois configurations possibles pour la transpolitie globale de Jean Baechler. Or, si Dougine affirme bien que les civilisations doivent s’unir pour ne pas que l’hégémonie américaine évolue vers l’empire, ses théories ne précisent pas leur nombre et « n’expliquent pas quelles seront les relations entre [ces] civilisations traditionnelles après leur victoire commune contre l’anti-tradition »[8]. Douguine se borne à affirmer qu’il n’existe pas une civilisation mais bien plusieurs[9].

De ce fait, la question de savoir si la multipolarité prônée par l’eurasisme correspond à un système polypolaire ou oligopolaire selon Jean Baechler reste entière. Or ce n’est plus seulement une question de terminologie car de la configuration de la transpolitie globale découlerait la nature des relations entre les civilisations, apaisées ou conflictuelles. Quoi qu’il en soit, Jean Baechler comme les théoriciens eurasistes conçoivent la position hégémonique américaine comme passagère : situation par nature transitoire pour Baechler et civilisation décadente pour Douguine. La mondialisation politique conduirait en ce sens à une transition hégémonique sans pour autant que ne lui soit substitué de nouvel hégémon.

Bryan Jones, "Russian flag", via Flickr, Creative Commons Attribution

Bryan Jones, « Russian flag », via Flickr, Creative Commons Attribution

La remise en cause d’un système de valeurs à vocation universelle

La notion d’hégémonie, entendue comme « position d’un État capable grâce à sa suprématie d’émettre et de faire respecter les règles principales qui gouvernent le système international »[10], permet ici de conceptualiser la domination américaine et donc de penser un hypothétique bouleversement ardemment souhaité par les théoriciens eurasistes.

La domination américaine a été pensée par Immanuel Wallerstein à travers le concept de système mondial. Bien que son affiliation néo-marxiste dans le champ des relations internationales soit loin de le rapprocher des eurasistes, sa réflexion permet d’éclairer la dimension universaliste de la civilisation occidentale qu’ils dénoncent. Wallerstein commence par distinguer les empires-mondes, dont l’espace est organisé autour d’un unique pouvoir politique, des économies-mondes, caractérisées par la mise en compétition de plusieurs centres de puissance à travers le marché. Le système mondial actuel est donc une économie-monde qui « se singularise par la coexistence d’une économie unitaire capitaliste hiérarchisée et d’un système interétatique pluraliste et anarchique »[11].

Au sein de ce système, la puissance hégémonique est assez puissante pour éviter que l’anarchie interétatique ne conduise à l’état de guerre généralisé, mais pas assez puissante pour transformer l’économie-monde en empire-monde, synonyme d’unification politique. Cet hégémon assoit sa domination sur deux concepts à prétention universelle que Wallerstein nomme « piliers géoculturels » : le libéralisme, entendu comme « idéologie dominante qui a réussi à diffuser l’idée que l’économie-monde capitaliste existante est le seul modèle rationnel, voire concevable, d’organisation de la société mondiale », et le scientisme, qui renvoi à la mise en œuvre par les sciences exactes de l’exploitation de la nature par l’homme. Or, c’est bien à ce système de valeurs intrinsèque au pilier géoculturel de l’hégémonie américaine qu’est le libéralisme que l’eurasisme se propose de résister.

L’économie-monde est quelque chose contre lequel ils souhaitent lutter, arguant des particularités culturelles de chaque peuple, même en matière d’économie. Pour illustrer cette idée, Alexandre Dougine prend l’exemple de l’économie islamique : « Dans cette économie, le prêt bancaire, à savoir l’usure, est interdit. En se basant sur les préceptes de la religion musulmane, on arrive à créer une économie qui possède certaines dimensions du marché mais qui est soumise à la logique religieuse et qui exclut, de ce fait, les opérations financières purement capitalistes ». Il est alors possible, pour Douguine, de distinguer des particularismes culturels dans les économies de grandes aires civilisationnelles, comme la Chine ou l’Inde par exemple.

Vers une transition hégémonique sans nouvel hégémon ?

Le problème n’est donc pas tant ici l’hégémonie fondée sur les capacités matérielles, mais bien plutôt les prétentions universalistes des valeurs et de la culture occidentale. Le message eurasiste cherche ainsi à susciter une prise de conscience chez les civilisations dominées, afin qu’elles puissent s’unir pour engendrer le changement. Pour Robert Cox, théoricien critique, la domination mondiale est le fait d’une élite appelée « classe managériale transnationale » exportant sa culture, ses institutions, ses perceptions à l’étranger comme un modèle transposable. « Voilà pourquoi, toujours d’après Cox, c’est au sein des forces sociales qu’il faut aller chercher les traces d’un éventuel changement à l’ordre existant, en favorisant la création d’un bloc historique contre-hégémonique »[12]. Cette idée du changement renvoie très clairement aux désirs projetés par la pensée eurasiatique d’un bloc contre-hégémonique permettant de contrecarrer la tyrannie de la pensée, des comportements et des valeurs de l’hégémon américain.

L’idée eurasiste est souvent associée dans les consciences européennes à celle d’un Vladimir Poutine incarnant une Russie fière et conquérante cherchant à retrouver sa gloire passée et à réaffirmer sa domination sur les territoires perdus de l’URSS. En réalité, et pour conclure, là où de nombreux théoriciens des relations internationales américains pensent l’hégémonie comme un bienfait pour l’humanité aux vertus stabilisatrice, l’école eurasiatique aspire simplement à un ordre international multipolaire homogène dans lequel l’équilibre entre les civilisations garantirait la stabilité, quand la paix et le respect des cultures de chacun seraient garantis à l’intérieur de chacune des aires en question. En définitive, l’eurasisme se donne pour but de remettre en cause l’hégémonie américaine actuelle sans pour autant lui en substituer de nouvelle.


[1] DOUGINE Alexandre, Le prophète de l’eurasisme, Paris, Avatar, 2006, p. 47.

[2] BAECHLER Jean, « La mondialisation politique », dans BAECHLER Jean et KAMRANE Ramine (Dir.), Aspects de la mondialisation politique, Paris, PUF, 2003, p. 6.

[3] Ibid., p. 6.

[4] Ibid., p. 6.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] DOUGINE Alexandre, Op. cit., p. 25.

[8] MITROFANOVA Anastasia, « La géopolitique dans la Russie contemporaine », Art. cit., p. 185.

[9] DOUGINE Alexandre, dans “Theory Talk #66: Alexander Dugin on Eurasianism, the Geopolitics of Land and Sea, and a Russian Theory of Multipolarity”, Art. cit.

 [10] BATTISTELLA Dario, PETITEVILLE Franck, SMOUTS Marie-Claude, VENNESSON Pascal, « Hégémonie », Dictionnaire des relations internationales, 3ème édition, Paris, Dalloz, 2012, p. 267.

[11] BATTISTELLA Dario, Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po., 4ème édition, 2012, p. 313.

[12] BATTISTELLA Dario, PETITEVILLE Franck, SMOUTS Marie-Claude, VENNESSON Pascal, Op. cit., p. 269.

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