L’école géopolitique russe, ou la pensée d’un ordre mondial alternatif (1/2)

Chaque tension géopolitique impliquant la Russie entraîne une mobilisation générale de commentateurs divers et variés entraînés à faire couler l’encre. Chaque fois se voient agités pêle-mêle le spectre du retour de la Guerre froide, les prétentions impérialistes de M. Poutine, ou encore diverses études sur les « personnages de l’ombre » dépeints à grand renfort de métaphores glaçantes.

La redondance des propos et la régularité de leur occurrence pouvant mener à l’asphyxie, il semble que l’adoption d’un angle de vue alternatif pourrait permettre de s’offrir un peu d’air. A ce titre, l’étude de l’école géopolitique russe permet d’obtenir une vue plus globale du cadre conceptuel dans lequel s’inscrivent les actions de la Fédération de Russie, car « pour comprendre un conflit ou une rivalité géopolitique […], surtout quand les causes sont complexes, [il faut] comprendre les idées de ses acteurs principaux »[1].

L’école eurasiste contemporaine s’est développée en Russie sous l’impulsion d’Alexandre Dougine au début des années 1990, mais ne se confine par pour autant à ses thèses les plus radicales. Dans son cheminement intellectuel, celui-ci affirme avoir « commencé avec l’eurasisme, duquel [il] en est arrivé à la géopolitique grâce à Petr Savitski qui citait […] Halford Mackinder »[2]. Ces deux auteurs, auxquels il faut ajouter Nikolaï Danilevski, sont à l’origine de la pensée géopolitique russe actuelle. Celle-ci se définit elle-même par l’alternative : ni soviétique ni américaine, ni européenne ni asiatique. Ce raisonnement apophatique amène la Russie à se construire une identité propre, comme tête de proue d’une civilisation indépendante.

Les prémisses de l’école eurasiste

Le premier auteur qui va profondément influencer l’école géopolitique russe est Nikolaï Danilevski. Dans son ouvrage intitulé La Russie et l’Europe[3], écrit entre 1865 et 1867, il pose les bases d’une analyse civilisationnelle. « L’auteur y considère l’histoire mondiale comme une lutte permanente entre les civilisations romaine et byzantine, représentées aux temps modernes par les cultures slaves d’une part, et germano-latines de l’autre, et leurs confessions respectives (orthodoxie et christianismes occidentaux) »[4]. Quelques années plus tard, dans la Russie des années 1920, se développe un courant considérant la Russie comme un troisième continent faisant le lien entre l’Occident et l’Asie : c’est l’école eurasiste. Ainsi, dans son ouvrage intitulé Tournant vers l’Orient écrit en 1921, Piotr Savicki développe le concept d’« États-continents », entendu comme « communautés politico-économiques fermées dont fait partie le « continent du milieu »[5].

La géopolitique comme pseudo-science bourgeoise

Toutefois ce qui paraît poser les bases d’une géopolitique russe eurasiste ne pourra être repris par les générations suivantes. L’URSS rejettera toute théorie qui ne serait pas fondée sur l’idéologie socialiste issue des théories marxistes. La géopolitique faisait alors partie des disciplines estampillées « pseudo-science bourgeoise » et était étroitement associée au vocabulaire fasciste. Le dictionnaire politique de 1956 définit ainsi la géopolitique comme une  « théorie réactionnaire qui se propose d’expliquer des phénomènes sociétaux – dont les guerres – par des raisons géographiques, et dont la vocation serait de justifier et de fonder l’appropriation et la soumission impérialistes des territoires et des peuples étrangers »[6].

Seulement, la chute de l’Empire soviétique entraîne une vacance méthodologique tout à fait déstabilisante : alors que tous les mécanismes sociaux, politiques, économiques étaient analysés à partir des théories marxistes, et ce depuis la naissance de tous les intellectuels de l’époque, celles-ci deviennent obsolètes. C’est donc dans ce contexte, au cours des années 1990, qu’Alexandre Douguine va fonder sa revue de géopolitique et rééditera les textes de l’école eurasiste russe des débuts du XXème siècle. Son premier ouvrage, Bases géopolitiques, connaîtra un franc succès et posera les fondements de la reconnaissance de l’eurasisme comme doctrine géopolitique russe à part entière. Selon ses propres mots, l’approche géopolitique eurasiste « ne devint pas simplement dominante, mais bien l’unique école géopolitique de la Russie contemporaine »[7].

Mike Panizza, "Inside Red Square", via Flickr, Creative Commons Attribution

Mike Panizza, « Inside Red Square », via Flickr, Creative Commons Attribution

L’eurasisme et la division en aires de civilisations

La pensée eurasiste, et dans un premier temps celle d’Alexandre Dougine, s’appuie donc sur l’analyse de l’histoire de Nikolaï Danilevski dans sa dimension civilisationnelle. Dougine divise le monde en plusieurs aires de civilisations fondées sur les religions. C’est l’une des caractéristiques principales de la doctrine eurasiste : « contrairement aux réalistes, qui prennent l’État-nation comme unité de référence, eux-mêmes produits de la compréhension européenne, bourgeoise et moderne, [notre théorie] propose de prendre les civilisations en tant que sujets »[8].

Toutefois, il n’oppose ni les civilisations, ni les religions en tant que telles. Pour lui, toutes les religions proviennent d’une même source, d’une tradition originelle. « Cette tradition est une cosmogonie qui aurait subi au cours de l’histoire de nombreuses mutations et dénaturations. Toutes les civilisations qui se fondent sur la tradition seraient ainsi identiques dans leur essence profonde »[9]. Pour Douguine, l’opposition se trouverait alors entre ceux qui cultivent cette tradition originelle malgré les différents chemins empruntés, et ceux qui ne la respectent plus. « La seule civilisation qui ne relèverait plus de cette tradition serait celle de l’Occident »[10].

L’eurasisme radical de Dougine et le rejet de la civilisation occidentale

Le rejet ferme et absolu de l’Occident est omniprésent dans la littérature de Douguine mais n’en fait pas pour autant une caractéristique de l’école eurasiste contemporaine dans son ensemble. Pour lui, « la prétention de la civilisation occidentale à l’universalisme incarne la volonté de domination et l’autorité du discours. Cela peut être pris en compte, mais cela ne peut pas être cru. Ce n’est rien d’autre qu’une stratégie de répression et d’hégémonie »[11].

Il affirme, au cours d’un entretien pour la revue Politique Internationale ayant eu lieu à l’été 2014, que « les droits de l’homme, la démocratie libérale, le libéralisme économique et le capitalisme sont seulement des valeurs occidentales, en aucun cas des valeurs universelles »[12]. La volonté occidentale d’imposer ces valeurs est perçue comme une agression contre laquelle la Russie doit se défendre.

L’enjeu est alors de protéger la civilisation orthodoxe de la modernité décadente occidentale par la défense de valeurs traditionnelles :

« L’idée selon laquelle il faudrait exporter les valeurs européennes vers la Russie est une forme de colonisation spirituelle. C’est une idée impérialiste. […] Imposons-leur les valeurs russes ! Les Européens s’en indigneront probablement, ils comprendront alors ce que nous ressentons lorsqu’on nous impose des valeurs qui ne sont pas les nôtres ».

De ce point de vue, l’annexion de la Crimée en 2014 et le soulèvement en Ukraine de l’Est, que Dougine souhaiterait plus imposante encore, a donc permis à la Russie de mettre un coup d’arrêt à la « colonisation spirituelle » d’une partie de son « étranger proche ».

Un eurasisme modéré fondé sur l’équilibre multipolaire d’aires de civilisation pacifiées

D’autres auteurs suivront la piste ouverte par Dougine, en étant souvent moins radicaux dans leurs positions, mais toujours en conservant la civilisation comme unité de réflexion. En plus de l’influence de Danilevski, il faut aussi y voir l’attrait des Russes pour la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington. En effet, indépendamment du fait que l’objectif de l’ouvrage est de prévenir la civilisation occidentale des menaces qui la guettent afin qu’elle puisse s’en prémunir, l’idée d’une civilisation orthodoxe dont la Russie serait le noyau a de quoi séduire. Elle permet en effet de combler le vide laissé par la caducité de l’idéologie communiste et de fédérer les peuples orthodoxes autour d’un grand ensemble géopolitique aux valeurs communes.

Car pour Kamaludin Gadjiev, professeur d’histoire et de géopolitique qui s’inscrit dans une filiation adoucie de la pensée de Dougine, chaque civilisation « se construit autour d’une idée ou d’un idéal fondateur qui, à son tour, comprend un ensemble de valeurs et de normes structurantes qui constituent le paradigme de cette civilisation. Le monde bipolaire s’est définitivement désagrégé. Un monde multipolaire nouveau est en passe de se créer. Dans ce monde, chaque peuple, chaque pays, chaque individu pourra trouver sa place, son expression, son mode d’évolution »[13].

Cette image d’un monde divisé en civilisations traditionnelles dans lesquelles chacun pourrait se retrouver est caractéristique du deuxième point fondamental de la pensée géopolitique eurasiatique après la civilisation : la multipolarité.


[1] LACOSTE Yves (Dir.), Dictionnaire de Géopolitique, Paris, Flammarion, 1995, p. 3.

[2] DOUGINE Alexandre, dans “Theory Talk #66: Alexander Dugin on Eurasianism, the Geopolitics of Land and Sea, and a Russian Theory of Multipolarity”, Theory Talks, 7 décembre 2014, http://www.theorytalks.org/2014/12/theory-talk-66.html.

[3] La Russie et l’Europe. Coup d’œil sur les rapports politiques entre le monde slave et le monde germano-romain.

[4] MITROFANOVA Anastasia, « La géopolitique dans la Russie contemporaine », Hérodote, n°146-147, 2012, p. 183.

[5] Ibid.,

[6] Ibid.,

[7] DOUGINE Alexandre, dans “Theory Talk #66: Alexander Dugin on Eurasianism, the Geopolitics of Land and Sea, and a Russian Theory of Multipolarity”, Art. Cit.

[8] Ibid.

[9] MITROFANOVA Anastasia, « La géopolitique dans la Russie contemporaine », Art. cit., p. 185.

[10] Ibid.

[11] DOUGINE Alexandre, “Theory Talk #66: Alexander Dugin on Eurasianism, the Geopolitics of Land and Sea, and a Russian Theory of Multipolarity”, Art. Cit.

[12] DOUGUINE Alexandre, dans ACKERMAN Galia, « Entretien avec Alexandre Douguine. L’idéologue de Poutine », Politique Internationales [En ligne], n°144, été 2014, http://www.politiqueinternationale.com/revue/article.php?id_revue=144&id=1290&content=synopsis, consulté le 21 août 2015.

[13] GADJIEV Kamaludin, cité dans MITROFANOVA Anastasia, « La géopolitique dans la Russie contemporaine », Art. cit., p. 188.

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