Le réarmement substantiel du Japon, entre pacifisme constitutionnel et émergence de nouvelles menaces régionales

Le développement de nouvelles menaces pour la stabilité en Asie-Pacifique depuis la fin de la Guerre Froide, a amené le Japon à une réorientation stratégique et un réarmement progressif de ses forces actives. Son affirmation en tant qu’acteur régional autonome, passe par l’abandon des aspirations pacifistes de sa Constitution de 1947, comme l’a souligné son Premier Ministre Shinzo Abe.

Le 8 août 2016, l’empereur Akihito s’adresse pour la deuxième fois au peuple japonais depuis son accession au pouvoir en 1989. Son allocution solennelle, si elle laisse entrevoir son « retrait » du trône impérial, lui donne également l’occasion de partager sa vision du Japon. Celle d’un pays fidèle à sa constitution pacifiste.

Ces allusions du « Kōtei », surviennent en plein débat politique sur la révision constitutionnelle de l’article 9, véritable fondement du pacifisme nippon dans les relations internationales, mettant en place un impératif de désarmement, de renoncement à la guerre, et du droit à vivre dans la paix.

Or, le Droit constitutionnel et la Realpolitik font souvent mauvais ménage.

Les nouvelles menaces en Asie-Pacifique : un frein au pacifisme constitutionnel japonais

La question du réarmement, présente depuis les années 1990, a pris un tournant majeur avec l’annonce par le gouvernement Abe de la réinterprétation de l’article 9 de la Constitution[1]. Si cette résolution du gouvernement ainsi que la mise en place de nouvelles  lois de défense sont considérés comme un « revirement militaire »[2] majeur, elles s’inscrivent cependant dans un schéma plus ancien de changement de perception des menaces en Asie-Pacifique.

La représentation des insécurités en Asie-Pacifique par le Japon a en effet évolué depuis l’adoption de la Constitution de 1947 et notamment depuis la fin de la Guerre Froide.

Concernant tout d’abord les relations sino-japonaises, il faut noter le passage du « friendship paradigm »[3] et de l’âge d’or de leur rapprochement (depuis 1972 avec la reconnaissance de la République Populaire de Chine , et surtout dans les années 1980 après la ratification du traité de paix entre le Japon et la Chine[4], ainsi que l’aide économique apportée par Tokyo[5]), au développement de la méfiance des japonais à l’égard de la Chine suite à son expansion économique et militaire dans les années 1990[6]. La réorientation de la stratégie japonaise en 1997[7] s’inscrit dans ce regain de méfiance par rapport à la politique étrangère chinoise : déclaration unilatérale de souveraineté sur les îles Spratly par les chinois, essais nucléaires du 5 octobre 1993[8], lancement d’un missile chinois en 1996 dans le cadre d’un exercice suite à la première élection présidentielle démocratique à Taiwan.

Cette méfiance mutuelle s’est aggravée suite au flottement dans la politique étrangère japonaise dans les années 2000 (l’alternance du « Parti Démocrate du Japon » au pouvoir et la politique extérieure du Premier ministre Yukio Hatoyama s’étant révélée catastrophique), et a atteint son paroxysme en 2010 avec la crise des Îles Senkaku et les visites des successeurs de Yukio Hatoyama au sanctuaire controversé des criminels de guerre japonais : Yasukini Shrine[9]. La tension ne fît que s’aggraver en 2010 avec des exercices maritimes au sud de l’archipel d’Okinawa et en 2012 avec les importantes manifestations anti-japonaises instrumentalisées par le gouvernement chinois   .

La peur omniprésente du voisin imprévisible du Nord sur le terrain des tensions historiques et militaires avec Pyongyang (qui loin de ménager ses ardeurs continue à jouer avec la patience du Conseil de Sécurité), a également amené Tokyo à revoir son programme de réarmement et de défense avec une extension du programme anti-missile avec les Etats-Unis[10].

Il faut ajouter à ce contexte géopolitique délicat, les relations ambigües envers la Russie héritées de la guerre froide (l’alliance militaire entre le Japon et les Etats-Unis ayant été mise en place afin de contrer le bloc soviétique), ainsi que les  différends sur la souveraineté des îles Kouriles[11] qui opposent Tokyo à Moscou.

Jacob Ehnmark, « Anti-China protest in Roppongi », via Flickr, Creative Commons Attribution

Réorientation stratégique et réarmement des forces nippones

Ce changement de perception des menaces en Asie-Pacifique a entraîné un processus de modernisation de l’armée japonaise : plus « flexible, multifonctionnelle et efficace pour contrer de nouvelles menaces »[12], capable de protéger les îles plus lointaines, « de répondre aux crises régionales complexes mêlant incursions dans l’espace aérien, maritime ou terrestre, voire menaces balistique et nucléaire »[13]. Le Japon renforce ainsi « ses moyens de patrouille [et] de surveillance»[14] aériens et navals, ainsi que son bouclier antimissile avec le développement du nouveau SM3 Block 2-A avec les États-Unis, et la poursuite du déploiement d’intercepteurs SM-3 et PAC-3[15].

L’adoption des « National Defense Program Guidelines » pour 2014, visant à augmenter la coopération militaire entre Etats-Unis et Japon, à nouer des liens plus importants avec les pays d’Asie-Pacifique, ainsi qu’à développer la mobilité des forces armées d’autodéfense japonaises[16], scelle la réorientation stratégique du Japon.

Avec l’appui des Etats-Unis[17], Tokyo passe désormais d’une stratégie de « posture minimale de défense » (kibanteki boeiryoku) à une  « posture de défense nécessaire » (shoyo boeiryoku koso) qui s’accompagne d’une « dissuasion dynamique » (doteki boeiryoku)[18].

L’abandon annoncé de la conception pacifiste de l’article 9 de la Constitution qui stipulait la renonciation à faire la guerre et maintenir un potentiel de guerre et son interprétation ayant amené à adopter une « posture défensive » (un maintien de « forces d’autodéfenses », la renonciation à la « légitime défense collective », ainsi que des principes non-nucléaires, la non-exportation des technologies militaires et la limitation du budget de la défense à 1% du PIB[19]), ouvrent la voie à un réarmement progressif et une modernisation de l’armée japonaise.

Cette solution frontale prônée par Shinzo Abe, visant à « assumer sa propre souveraineté comme tout pays normal »[20], enterre définitivement une vision pacifiste de 69 ans dans un contexte géopolitique régional marqué par le retour en force de la Chine et de ses prétentions territoriales maritimes.


[1] Voir sur ce point: http://www.lemonde.fr/japon/article/2014/07/01/le-japon-ouvre-la-voie-a-la-revision-de-sa-constitution-pacifiste_4448631_1492975.html

[2] Voir sur ce point: http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/revue-de-presse-shinzo-abe-mene-le-japon-sur-un-terrain-dangereux mais également http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/09/18/japon-apres-l-adoption-des-lois-de-defense-la-crainte-de-la-fin-du-pacifisme_4763087_3216.html

[3] Ainsi que le présente Watanabe Tsuneo dans son article, Japan’s Security Strategy toward the Rise of China: From a Friendship Paradigm to a Mix of Engagement and Hedging, The Tokyo Fundation, 6 avril 2015.

Lien URL: http://www.tokyofoundation.org/en/articles/2015/security-strategy-toward-rise-of-china

[4] Ibid.,L’auteur renvoie à Kazuko Mori, Nit-Chu kankei( Japan-China Relations), Iwanami Shinsho, (2006), p. 109.

[5] Watanabe Tsuneo, supra note 3. Cette aide représente de 1979 à 2007 plus de 6000 milliards de yens.

[6] Watanabe Tsuneo, supra note 3, sur ce point, l’auteur présente les 4 menaces identifiées en 1994 par Ikuo Kayahara, général à la retraite. : “ (1) the large size of the military, (2) the tendency of military budgets to increase, (3) attempts at territorial expansion using military strength, and (4) the modernization of China’s nuclear arsenal and its proliferation to other countries”. L’auteur note également l’agacement de la population japonaise ainsi que celle du gouvernement face aux différends historiques constamment rappelés par les chinois.

[7] Avec la révision des Guidelines de l’alliance militaire ETATS-UNIS-Japon en 1997. Voir sur ce point : Japan Defense Agency, Defense of Japan 1997, pp. 168-69.

[8] Watanabe Tsuneo, supra note 3, l’auteur détaille également la question obscure du transfert de technologies nucléaires au Pakistan et au régime nord-coréen, qui ne fait qu’attiser la méfiance de Tokyo.

[9] Suite à la détention d’un pêcheur chinois par les japonais et le rachat d’îles à des acteurs privés dans les Senkaku ainsi que des différends historiques. La Chine mît en place une restriction à l’exportation de matériaux rares utilisés dans l’industrie technologique japonaise.

[10] Notamment après « la première crise nucléaire de 1993-1994 [et] en 1998, le lancement du missile Taepodong, qui survole le territoire japonais » note Pajon Céline dans , « Le réarmement contrôlé du Japon. », Politique étrangère 1/2011 (Printemps) , p. 129-141, §5. Voir également : AFP-JIJI, Pyongyang fires four missiles into Sea of Japan, The Japan Times, 28 février 2014, [en ligne], http://www.japantimes.co.jp/news/2014/02/28/nation.
URL : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2011-1-page-129.htm

[11] Voir sur ce point : BBC, Kuril islands dispute between Russia and Japan, 28 Avril 2013, [en ligne], http://www.bbc.com/news/world-asia-pacific-11664434.  Voir également : http://www.lemonde.fr/japon/article/2014/04/18/moscou-rearme-les-iles-kouriles_4403938_1492975.html

[12] Pajon Céline, supra note 10, §9.

[13] Ibid.

[14] Ibid. « Construction de l’avion de P-X […] acquisition de 4 nouveaux sous-marins, développement d’un hélicoptère de surveillance et d’attaque AH-1 , amélioration des capacités des avions de combat F15 et F2 , possible acquisition de chasseurs furtifs F35 et déploiement de 18 nouveaux lanceurs de missiles sol-mer dans les Nansei », inauguration du  premier destroyer porte-hélicoptères japonais de classe Hyuga en aout 2009, et commande d’un nouveau destroyer (DDH22 ) en novembre 2009.

[15] Ibid.

[16] Voir sur ce point : NDPG for FY 2014 http://www.mod.go.jp/j/approach/agenda/guideline/2014/pdf/20131217e2.pdf . Voir également Watanabe Tsuneo, supra note 3.

[17] Supra, note 16.

[18] Pajon Céline, supra note 10, §9-11.

[19] Voir sur ce point Pajon Céline, supra note 10, §4. Voir également Tadakasu Fukase « L’article 9 »,  Pouvoirs n°35 – Le Japon – novembre 1985 – p.35-47. Lien URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/L-article-9.html

[20] Guillaume Poirier, « Le Japon entre pacifisme et militarisme », Perspective Monde, 25 mars 2014. Lien URL : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=1548 . Voir également  TAKAHASHI, Kosuke, Shinzo Abe’s Nationalist Strategy, The Diplomat, 13 février 2014, [en ligne], http://thediplomat.com/2014/02/shinzo-abes-nationa

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