Les relations Europe-Russie à la lumière du paradigme énergétique : un nouveau conflit eurasien ?

Alors que la Russie scelle de nouveaux arrangements avec ses voisins naturels, qu’il s’agisse du géant chinois ou japonais, sa relation avec l’Union Européenne semble au point mort. Russie et Europe ont un passé commun, et même un passif commun : entre guerres et confrontations, la coopération entre les deux n’a jamais été naturelle. À tel point qu’elle a parfois même été forcée, refusée, détestée.

On assiste aujourd’hui à un nouveau dimensionnement dans les relations de coopération entre Russie et UE, qui tend à rendre leur relation à la fois atypique et spécifique. Retour sur une géopolitique en mouvement, dans l’espace eurasien.

Le jeu énergétique paneuropéen : entre coopération et résurgence de la défiance

La sémantique autour de la notion de coopération entre États est prolifique : coopérer, c’est avoir des partenariats, définir des intérêts communs, c’est aussi collaborer dans des domaines spécifiques. Mais, coopérer, c’est aussi faire partie de l’institutionnalisme néolibéral, tel que décrit par Joseph Nye et Robert Keohane dans les années 1970. Autrement dit, c’est faire place aux institutions et leur donner un rôle régulateur de l’ordre international anarchique, supérieur aux pouvoirs des États. Entre Russie et UE, le cadre institutionnel existe bel et bien : les accords de partenariats et de coopération (APC)[1], signés mutuellement depuis 1994, le système de coopération approfondie de 2003, le partenariat pour la modernisation de 2010, ou encore l’instrument de voisinage et de partenariat sont autant d’accords juridiques qui régissent les relations Russie-UE.

Ce système de coopération institutionnel trouve ses origines à la fin de la Guerre froide, lors de la chute de l’Union soviétique. Quelques années après, tout s’enchaîne : c’est le krach financier de 1998, qui nécessite une restructuration des infrastructures financières de la Russie, et par là-même, de sa gouvernance. C’est d’ailleurs la même année qu’un futur Président prend la tête du FSB, le service fédéral de sécurité russe, spécialisé dans l’espionnage.

À partir de 1997, Russie et UE entretiennent de platoniques rapports. La coopération est au beau fixe, les projets se font la part belle : elles élaborent ensemble « 4 espaces de coopération »[3] puis créent des feuilles de route sur la sécurité intérieure et extérieure, l’économie ou les sciences et formations[4]. Ce sont là des structures de collaboration et de coopération fortes : notons alors que la plus importante mission diplomatique russe n’est autre que sa représentation à Bruxelles. Un symbole fort pour le reste du monde : une Russie encore faible, qui s’associe avec son voisin européen.

C’était sans compter sur la capacité de la Fédération de Russie à se relever d’une économie exsangue, d’une déstructuration complète de sa vie politique et d’une remise en cause de son modèle sociétal. Sa botte secrète ? Ses ressources naturelles énergétiques. La Russie dispose d’au moins 16,8% des réserves mondiales prouvées de gaz, 6% en ce qui concerne le pétrole[5] : une aubaine pour les pays ne disposant d’aucune ressource. L’affirmation politique de la nouvelle Russie sur la scène internationale, qui se relève peu à peu sur le plan économique, vient ébranler sa relation avec l’UE.

Rappelons en effet que la relation énergétique, dans son ensemble, échappe à toute forme d’institutionnalisme : Russie et UE ne font pas exception. Il n’existe pas d’institution supérieure aux États qui énonce des règles claires en matière énergétique. Par conséquent, cette relation est laissée à la libre appréciation des États et surtout, à la libre expression de leurs intérêts égoïstes. La logique n’est plus dans le donnant-donnant où chacun s’engage à atteindre des objectifs, on se trouve dans une logique dominant-dominé, où l’un des États dispose du pouvoir hégémonique[6].

Dans le cas de la Russie, on parle même de « diktat énergétique », ou de « politisation du secteur énergétique russe »[7]. Cette tendance apparaît très nettement dès 2007, lors du premier conflit gazier de la Russie, avec la Biélorussie. On voit alors deux dynamiques se former en Eurasie[8] : d’une part, cet élan institutionnel de formalisation d’accords économiques, sociaux, culturels ; d’autre part, le début d’une course à l’approvisionnement qui tournera court.

En 2004, l’UE opère ses premiers élargissements aux anciennes démocraties populaires : un coup dur pour la Russie, qui y voit une manœuvre politique de Washington et Bruxelles dans son « étranger proche ». Défiance et confusion se substituent au sentiment d’apaisement suite aux Accords d’Helsinki de 1975, qui avaient souhaité instaurer des « règles de coexistence pacifique en Europe ». Le cadre institutionnel perd de sa superbe : Russie et UE se retrouve comme dix ans auparavant, à se toiser mutuellement, dans l’attente du moindre faux-pas.

Il faut dire que la Russie brandit à tout va son arme énergétique, Gazprom en fer de lance, et révèle une Europe éclatée, qui ne parle pas d’une seule voix sur le plan énergétique. De son côté, l’UE joue les professeurs et instrumentalise l’accord de partenariat et de coopération : la relation Russie-UE a finalement tout d’un rapport de force. Un glissement de la confiance à la méfiance s’opère, renforcé par les « incompréhensions » sociétales.

Amanda Graham, "Oil pump 7368", via Flickr, Creative Commons Attribution

Amanda Graham, « Oil pump 7368 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Les tensions géopolitiques autour de l’enjeu énergétique

C’est un fait et l’UE en est consciente : sa dépendance énergétique est le « talon d’Achille de l’Europe »[9]. Si la Russie couvre 25% des consommations européennes en pétrole et en gaz, l’UE pèse pour 40% dans le budget des exportations de matières premières russes, de même que l’UE vaut 88% des exportations de pétrole russe, 70% de ses exportations de gaz et 50% de ses exportations de charbon[10]. Le leadership russe en matière énergétique est donc sans appel : le pays est le 1er fournisseur d’hydrocarbures à l’Union européenne[11]. Concernant le nucléaire, la Russie compte parmi les premiers acteurs mondiaux, avec des ressources conséquentes en uranium et en charbon[12]. Ce monopole des ressources conduit cependant à une forme d’interdépendance avec l’Europe, qui se traduit sémantiquement par des termes tels que « intérêts mutuels », ou « partenariats ».

Ce constat d’un leadership, voire d’une hégémonie russe en matière énergétique, est source de tensions, plus particulièrement sur le continent européen. En effet, pas moins de six États membres de l’UE n’achètent leur gaz qu’à la Russie[13], certains sont très fortement dépendants (jusqu’à 80% du gaz importé est russe), et même les pays développés sont aussi en situation précaire (67% pour l’Autriche, 34% pour l’Allemagne)[14]. La France n’est pas en reste avec 24% de gaz russe importé[15]. De fait, l’Union européenne n’agit pas d’une seule voix sur la question énergétique.

Cela mène à une Europe à double vitesse : d’une part, les États qui adoptent une stratégie modérée, d’autre part, ceux qui choisissent une stratégie plus tranchée, ou pas de stratégie du tout. Les stratégies modérées sont le fait d’un grand nombre d’anciennes démocraties populaires, en raison de leur quasi-totale dépendance au gaz russe (c’est le cas de la Hongrie avec ses 80% d’importations de gaz russe) : Slovénie, Slovaquie et Bulgarie, pour l’essentiel, ont constitué une priorité dans les choix de diplomatie stratégique russe dans le cadre des renouvellements de contrats gaziers. Ce sont ceux-là même qui sont à l’origine des appels à l’apaisement envers le géant russe[16], mais qui se heurtent à la ténacité des autres membres de l’UE, qui refusent toute concession[17].

On assiste à une logique binaire du « pour ou contre », mais duale car réciproque : si l’UE craint pour sa sécurité d’approvisionnement et son indépendance énergétique, se lançant de fait dans une course à l’approvisionnement, la Russie craint pour la rentabilité de ses compagnies gazières et pétrolières, mais aussi pour la rentabilité de ses infrastructures, plus largement. Rappelons que sans l’exportation vers l’Union européenne, Gazprom n’est pas une entreprise fructueuse[18], alors qu’il s’agit bien du fer de lance du Kremlin. C’est la projection au monde de la puissance dure[19] de la Russie : l’énergie est instrumentalisée et incarne de fait une forme de néo-impérialisme russe[20].

Le jeu géopolitique ne s’arrête pas là : il s’étend même jusqu’aux couloirs d’approvisionnement, considérés de toutes parts comme des atouts géostratégiques. À l’est, la Russie souhaite garder un œil sur le développement du carrefour énergétique caucasien Azerbaïdjan – Géorgie – Turquie, un corridor énergétique sud-européen. C’est chose faite avec l’appui des accords internes à l’Union eurasiatique, qui renforcent son assise dans la région du Caucase. La logique des pays transits n’est plus de mise : il s’agit de relier, dès la source, les pays pour s’approprier la mainmise de la production dans la chaîne d’approvisionnement.

D’autre part, l’UE tente de revoir sa feuille de route pour garantir son indépendance énergétique. Pour cela, l’axe caspien est fortement envisagé. De même, de nombreux projets de pipelines, dont certains ont échoué, peuvent constituer d’autres axes d’approvisionnement prometteurs, mais laborieux. Plus globalement, la question énergétique est vue comme « l’archétype » des « malentendus européens »[21], où l’enjeu est commun mais les intérêts divergents. C’est un point de friction, mais aussi d’orgueil : « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », soulignait De Gaulle. Quand leur indépendance et leur sécurité (énergétique) est en danger, gare aux représailles : ils deviennent de vrais chasseurs primitifs[22] !

Vers un partenariat durable entre l’Europe et la Russie ?

Igor Delanoë[23] parle d’une « relation usée par une décennie d’incompréhension et de méfiance »[24], héritée de la Guerre froide : la structuration des relations Russie-UE est aujourd’hui chapotée par cette vision simplifiée. Bien que le cadre institutionnel soit défini et existant, les stéréotypes culturels et idéologiques demeurent dans l’inconscient sociétal. Cela a pour effet de mettre en lumière une double logique, pourtant très manichéenne : d’une part, le hard power russe, incarné par sa politique énergétique néo-impérialiste, et d’autre le soft power européen, caractérisé par sa politique institutionnelle.

En effet, la Russie raisonne en État nationaliste et en sphères d’influences, mais aussi en jeux géopolitiques à somme nulle (« tu me donnes ça parce que je le veux, je te donne ça parce que j’en ai envie »). La logique du hard power est ici dominante. L’Union européenne agit comme un stabilisateur diplomate mais ne raisonne pas d’une seule voix, car les intérêts sont multiples. La logique du soft power est ici dominante[25], d’où une interdépendance entre les deux.

Seuls le dialogue et la diplomatie ouverte sonnent le glas d’une perspective de modernisation entre Russie et UE. Plus récemment, la question d’une coopération autour d’enjeux plus globaux se pose, avec la lutte anti-terrorisme. Il y là convergence vers des intérêts communs, identiques : c’est une coopération voulue. Rappelons que Vladimir Poutine fut parmi les premiers à avoir soutenu le fait de répliquer après les attentats. Même ligne de conduite dans son gouvernement, lorsque Lavrov déclare, après les attentats de Bruxelles, que l’UE doit arrêter ses « jeux géopolitiques »[26] et s’unir avec la Russie. La lutte contre le terrorisme semble donc être la pierre angulaire de réconciliation entre Europe et Russie et qui sait, peut-être de conciliation durable. C’est là une stratégie d’intégration de la Russie pour répondre aux défis communs.

Il n’est offert qu’une seule solution à l’Union européenne : celle de maintenir un dialogue avec la Russie, tout en diversifiant ses possibilités, malgré que cela fragilise éminemment la voix européenne sur la question énergétique. La coopération entre Moscou et Bruxelles est loin d’être un fort. Après des années d’allers et retours dans le champ sémantique de la coopération tantôt voulue, tantôt forcée, l’heure est aux partenariats durables, reposant sur des enjeux communs. Quoiqu’on en dise, « intégration impossible, confrontation improbable, coopération nécessaire »[27].


[1] Des documents à visée exclusivement économique

[3] Lors du sommet de Saint Pétersbourg en 2003

[4] Signées en 2005

[5] World Factbook CIA, Russia natural ressources

[6] Concept théorisé par Charles Kindleberger, dans sa dimension économique. La théorie de l’hégémonie suppose qu’un État soit tellement puissant (par exemple, parce qu’il dispose de réserves naturelles conséquentes) qu’il agisse comme un stabilisateur de l’ordre international : il gère l’offre et la demande. Sa puissance est redoutable, il est un hégémon, un chef, un leader

[7] YAVID-REVIRON Liubou, Les relations énergétiques entre l’Union européenne et la Russie, Dépendance ou interdépendance ?, 2008

[8] Ici entendu dans son sens géographique

[9] Center for Transatlantic Relations, Maxime LEFEBVRE, Russie : quelles options politiques et stratégiques ?, janvier 2009

[10] Europarl.europa.eu

[11] La Documentation française : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/europe-russie/partenariat-energetique.shtml

[12] Sénat, rapport d’information n°182, Russie : puissance ou interdépendance énergétique ?, décembre 2009

[13] Europarl.europa.eu : http://www.europarl.europa.eu/news/fr/news-room/20140718STO53032/dépendance-énergétique-de-l’union-européenne-les-chiffres

[14] Sénat, rapport d’information, n°307 sur les relations entre l’Union européenne et la Fédération de Russie, présenté par Yves POZZO di BORGO, mai 2007

[15] Ibid

[16] Ouest France : http://www.ouest-france.fr/europe/ue/russie-le-premier-ministre-slovaque-demande-la-levee-des-sanctions-4436010

[17] Sputnik News : https://fr.sputniknews.com/international/201609041027599964-varsovie-londres-sanctions-antirusses/

[18] L’UE verse environ 3,5 milliards d’euros par mois au géant gazier de Russie : https://fr.express.live/2014/03/20/lue-verse-mensuellement-3-5-milliards-deuros-pour-lenergie-de-gazprom-mais-peut-on-faire-autrement-exp-203701/

[19] Le fameux hard power des doctrines réalistes

[20] Les guerres avec la Biélorussie (2006 pour le gaz, 2007 pour le pétrole) et avec l’Ukraine (2005) en sont des manifestations évidentes.

[21] Di Borgo reprendre note

[22] Théorie néoréaliste avancée par Kenneth WALTZ, Theory of international politics, 1979. Elle suppose que les États, évoluant dans un contexte international incertain et anarchique, ne fonctionnement que sur la base de leurs propres intérêts et suivent une logique de préservation, de survie. Il n’est donc pas laissé place à la coopération : c’est la loi du plus fort

[23] Docteur en histoire moderne et contemporaine, spécialisé des questions portant sur la Russie

[24] Diploweb.com, Igor DELANOE, L’avenir des relations entre la Russie et la communauté euro-atlantique, février 2015

[25] Center for Transatlantic Relations, Maxime LEFEBVRE, Russie : quelles options politiques et stratégiques ?, janvier 2009

[26] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20160323.AFP0908/terrorisme-lavrov-appelle-l-ue-a-arreter-ses-jeux-geopolitiques-et-a-s-unir-avec-la-russie.html

[27] DE WILDE Tanguy, SPETSCHINSKY Laetitia, La politique étrangère de la Russie et l’Europe. Enjeux d’une proximité, 2004

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