La Russie et le hooliganisme : une certaine pratique politique du football

Le week-end du 10 au 12 juin, Marseille s’est transformée en zone de guerre : des affrontements entre les fans russes et anglais ont fait plusieurs dizaines de blessés. De telles scènes de violences n’avaient pas été vues lors d’une grande compétition de football depuis l’Euro 2000 et les affrontements entre Anglais et Allemands à Charleroi.

Personne, y compris la police française, ne s’attendait à un tel déroulement des faits et pourtant il était devenu évident quelques jours avant le match Russie-Angleterre que quelque chose allait se passer. Si l’on s’était donné la peine d’étudier de près les forums des ultras liés aux clubs russes de football, on aurait pu se rendre compte du fait que certaines personnes faisant partie de groupes réputés pour leur violence allaient venir en France. Néanmoins, tout cela n’explique pas en tant quel tel les scènes de guerre de Marseille. De nombreux individus à risque croates ou polonais ont ainsi également fait le déplacement sans que cela n’ait dégénéré d’une telle manière, du moins pour le moment.

Afin de mieux comprendre ce qui s’est passé à Marseille et ses possibles répercussions, il faut d’abord se pencher sur la culture ultra russe, l’« okolofutbola ». Nous étudierons également en détail l’échec total de la gestion de la situation par les autorités avant de terminer notre analyse par la récupération spectaculaire de cet épisode, notamment en Russie.

La culture d’okolofutbola

Depuis la sortie du film Okolofutbola en 2014, le grand public russe connaît ce terme qui veut littéralement dire « aux alentours du football » et qui symbolise les violences associées à l’activité des groupuscules hooligans.

Un hooligan en Russie peut faire partie d’un groupe qui soutient activement son club par des chants et des performances visuelles en tribunes, ce qui est traditionnellement la prérogative des ultras [1]. Néanmoins, et c’est ce qui le caractérise, le hooligan est aussi prêt à défendre l’honneur du club en dehors du stade et par des moyens physiques au sein de sa firm [2].

Ces hooligans sont des professionnels de la bagarre et dans un monde où tout est question d’image et de prestige, il faut se faire connaître. C’est surtout le cas pour des petits groupuscules peu connus qui ont fait le déplacement en France.

Comme l’a très bien souligné Sébastien Louis dans son interview au Monde :

« Les hooligans russes veulent être dans le top 3 du hooliganisme européen. La meilleure chose à faire pour cela ? Se montrer lors d’une compétition internationale et s’attaquer aux « maîtres » en la matière, les Anglais. Même si dans les faits ils ne le sont plus depuis une quinzaine d’années. Mais ils restent une référence dans l’imaginaire et la mythologie des supporteurs radicaux en Europe [3]».

Dans cet enjeu de paraître, hormis les violences on peut également inclure le vol de drapeaux, l’utilisation de chants pendant les matches, de fumigènes et de bombes agricoles autour et dans le stade. En résumé : tout ce que nous avons pu voir à Marseille.

On peut cependant nuancer la vision de l’auteur sur le deuxième point : plus personne dans le milieu hooligan russe ne se fait d’illusions sur les forces et les capacités des Anglais. La seule chose dont ils se méfient est la supériorité numérique des anglais (qui n’a pourtant servi à rien à Marseille).

A ces questions de prestige s’ajoute aussi la rivalité qui oppose depuis un certain moment les fans anglais et russes ainsi que leurs deux pays. Aussi étrange que cela puisse paraître, parmi les hooligans russe l’histoire est le hobby n°2 derrière les sports de combat. Leur vision de l’histoire reste bien sûr assez bornée mais dans celle-ci l’Angleterre occupe une place centrale en tant qu’ennemi historique de la Russie.

A cette haine de l’Angleterre s’ajoutent également les événements politiques récents qui font que la plupart des fans russes, qu’ils soient hooligans ou pas, sont extrêmement hostiles vis-à-vis de l’Angleterre. Enfin, il ne faut pas négliger le fait que tous les groupes d’ultras et des hooligans russes se revendiquent de l’extrême droite nationaliste.

Il y avait donc clairement une volonté d’en découdre avec les Anglais de la part des hooligans russes aussi bien du point de vue de la culture hooligan que pour des raisons politiques. Néanmoins, cette volonté ne suffit pas pour transformer une grande ville en zone de guerre. Paradoxalement, en Russie de telles scènes sont inimaginables. Alors pourquoi Marseille a-t-elle été une exception ?

13451077_10157049309090164_1535312507_n

La mauvaise gestion des hooligans à Marseille

Comme on peut le trouver sur le plus grand forum des ultras russes « Russian-Ultras.com » [4], environ 300 « fans russes actifs » ont fait le déplacement en France pour le match contre l’Angleterre. Ces chiffres coïncident avec ceux avancés par la presse française et britannique.

Dans divers publications sur le forum lui-même et sur les pages de réseaux sociaux on distingue clairement les groupes ayant fait le déplacement, entre autres :

  • Gladiators Firm (hooligans du Spartak Moscou),
  • Dynamo Capitals (ultras du Dynamo Moscou),
  • Music Hall (hooligans du Zénith Saint-Pétersbourg),
  • Orel Butchers (hooligans du FC Orel)
  • Vikings (hooligans du Lokomotiv Moscou)

Un coup d’œil rapide sur Russian-Ultras, sur les comptes des réseaux sociaux, ainsi que sur d’autres forums ultras aurait suffi pour comprendre à quoi il fallait s’attendre de la part de ces personnes. De plus, n’importe quel utilisateur lambda, moyennant quelques recherches, aurait pu établir les identités des potentiels fauteurs de troubles.

Ce travail n’a pas été fait au préalable, ni par la police française, ni par le consulat français qui a délivré des visas à tous ces individus sans exception. On peut également se demander pourquoi les autorités russes, qui surveillent de très près le milieu d’okofutbola, n’ont pas averti leurs collègues français.

Cela peut s’expliquer par un certain laxisme. La police russe a bien fait un effort en envoyant six policiers pour aider leurs collègues français à gérer les situations à risque [5]. Les événements de Marseille ont toutefois montré que ces policiers n’ont pas été à la hauteur de leur tâche. En effet, même si les six policiers en question avaient pu repérer des meneurs au moment des faits, la tactique choisie par la police française a été celle du laisser-faire.

Lorsqu’on se penche sur certaines vidéos des événements une chose attire l’attention : la passivité des forces de l’ordre qui choisissent d’intervenir au dernier moment en utilisant des grenades lacrymogènes. Dans une ville réputée pour ses rafales du vent, ce choix d’armement est du moins surprenant. En outre, les interventions actives n’interviennent qu’à la fin des événements, avec l’intervention d’un canon à eau sur le Vieux-Port, quarante minutes après le début des faits.

Malgré les déclarations du préfet de Marseille qui n’a pas constaté d’échec [6], il faut se rendre à l’évidence que, même il y a quatre ans, en Ukraine et en Pologne il n’y avait pas eu de violences d’une telle ampleur. L’état du centre-ville de Marseille et le bilan des blessés signent un constat sans appel : la police française ne sait pas gérer ce genre d’événement.

Tout au long de la saison actuelle de Ligue 1, les déplacements des supporters pour les matchs considérés « à risque » ont été interdits, ce qui a privé les forces de l’ordre de la possibilité de se préparer à ce genre de situation. Aucun plan de formation pour la gestion des hooligans n’a été préparé et les agents de la police nationale utilisent toujours des tactiques obsolètes de présence policière bien visible, avec équipement anti-émeute mais sans intervenir [7].

On peut également souligner le fait qu’aucun effort pour séparer ou contenir les fans dans des zones bien délimitées n’a été entrepris par la police. La culmination de cette comédie d’erreurs a été l’absence d’un cordon de sécurité autour de la tribune des fans russes dans le stade, et cela après les événements survenus en centre-ville ! Les stewards présents au Stade Vélodrome ce soir-là n’étaient certainement pas prêts à arrêter une charge russe dans les tribunes.

Il est inutile d’essayer d’établir qui est à l’origine des troubles, le contexte et la stratégie choisie par les forces de l’ordre ont fait que les heurts étaient inévitables. Or, les événements du 11 juin ne sont que la moitié de l’histoire : ce fait divers a été instrumentalisé et récupéré par de nombreux médias et surtout par la classe politique russe.

Une récupération politique

On peut synthétiser la position officielle de médias russes immédiatement après les événements de la manière suivante : « De braves fans russes ont été provoqués par des Anglais alcoolisés qui insultaient la Russie. 300 Russes ont ensuite vaincu 10 000 anglais et ont ainsi montré à toute l’Europe ce que c’est un vrai homme ».

Plus inquiétant encore les déclarations de certains hommes politiques russes, en commençant par le président Vladimir Poutine : « Je ne comprends pas comment 200 Russes ont pu mettre la misère à des milliers d’Anglais [8] » (sic) ou encore le député Igor Lebedev qui a franchement salué l’attitude des Russes qui avaient agi à Marseille [9].

Sur le plan de la communication, le Kremlin se trouve dans une position gagnant-gagnant vis-à-vis des audiences domestiques à qui il peut véhiculer un double message :

  • La Russie et ses hommes sont plus forts que l’Europe décadente
  • Il existe un complot contre les sportifs russes et il s’agit d’une affaire politique.

Ce message permet d’augmenter l’hostilité de la population vis-à-vis de l’Europe et de la mobiliser d’avantage dans la lutte contre « l’ennemi ».

Les événements survenus à Marseille ont également permis de gâcher partiellement la fête que devait être l’Euro 2016. Les violences ont montré les faiblesses des forces de l’ordre françaises et les médias russes ont beaucoup accentué ce fait. Il est donc tout à fait concevable que la venue des hooligans russes ait été facilitée par les autorités, ou que du moins, celles-ci n’aient pas empêché les hooligans de quitter le pays.

Cette théorie est d’autant plus plausible lorsqu’on examine les relations ambiguës entre les milieux hooligans et le pouvoir en place. D’un côté les milieux politiques ont noué des liens étroits avec certains groupuscules. Ainsi l’actuel président de l’Union des Supporters Russes (VOB) et un membre actif des ultras du Dynamo Moscou et un proche du ministre des sports Vitaliy Mutko [10]. Par ailleurs, les hooligans du Spartak Moscou ont déjà été utilisés pour mener des actions violentes contre les manifestants écologistes à Khimki en 2010 [11]. Le président Poutine avait même rencontré les représentants des milieux ultras  en 2010 et en 2012 [12]. Cependant, ces épisodes sont plutôt des exceptions à la règle et le fait que les hooligans furent payés pour leurs actions en dit long sur la nature de ces liens.

En effet, le milieu okolofutbola russe est surtout un ensemble hétérogène et il serait impossible pour les autorités d’établir des liens durables avec tous les groupes. C’est pourquoi les ultras sont vus comme une opportunité, mais aussi comme une menace qu’il faut surveiller de près et par tous les moyens. Les milieux ultras en Russie sont donc sous étroite surveillance et les actions répressives des autorités sont fréquentes à leur égard, surtout à l’encontre des groupes « non-contrôlés » par le gouvernement.

Dans cette optique, laisser venir des hooligans en France avait un double intérêt pour les autorités russes. C’était tout d’abord l’occasion de semer des troubles durant cette compétition pour ensuite exploiter la situation à des fins de communication. D’un autre côté, cela permettait de repérer les hooligans pas encore connus du régime. Habituellement, le milieu hooligan est en effet assez fermé, et malgré une présence sur les réseaux sociaux des divers groupes, leur communication est soignée, surtout en termes d’anonymat. Lorsqu’on examine ces mêmes groupes sur les réseaux sociaux ainsi que sur les sites web immédiatement après les événements de Marseille, on constate qu’il n’y a plus ce souci d’anonymat. Cette bourde a notamment permis à la police française d’arrêter une cinquantaine d’individus soupçonnés d’être impliqués dans les débordements au Vieux-Port. Mais cela a également permis aux autorités russes de mieux cartographier le milieu hooligan russe, grâce aux images qui font le tour du monde.

Ainsi, avec la perspective de la Coupe du Monde de football 2018 en Russie, la police russe connaît désormais mieux les groupes hooligans qui échappent encore à son contrôle. A leur retour en Russie, ceux impliqués dans les événements de Marseille risquent de recevoir un accueil musclé par la police.

A prendre en compte l’actuel scandale de dopage des athlètes russes d’athlétisme (interdits de JO 2016) ainsi que les événements de hooliganisme en France, il semble enfin que le sport en Russie revienne à ses heures sombres de l’époque brejnévienne, quand il était seulement un outil de propagande et de cohésion nationale, et qu’alors tous les moyens étaient bons pour gagner.


[1] Catégorie particulière de supporteurs connus pour son fanatisme dans le soutien de son équipe. Ils ne sont pas nécessairement violents dans leur entreprise et sont véritablement passionnés par le sport qu’ils soutiennent à la différence du hooligan.

[2] Un groupe dont l’effectif peut varier de 15 à 200 personnes et qui se spécialise uniquement dans les combats et la violence organisée.

[3] Le Monde, « Les Hooligans russes ont mené un raid comme un commando paramilitaire », 13 06 2016,
http://www.lemonde.fr/euro-2016/article/2016/06/13/euro-2016-les-hooligans-russes-ont-mene-un-raid-comme-un-commando-paramilitaire_4949178_4524739.html

[4] Ce forum traite également des sujets d’hooliganisme

[5] Championat.com, « Des policiers russes vont aider les policiers français lors de l’Euro 2016 », 31/05/2016,
http://www.championat.com/football/_euro/news-2479690-rossijskie-policejskie-pomogut-francuzskim-v-obespechenii-bezopasnosti-na-che-2016.html

[6] Le Figaro, « Laurent Nunez, préfet de Marseille : Ça aurait pu être pire », 12 juin 2016,
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/06/12/01016-20160612ARTFIG00139-laurent-nunez-prefet-de-police-de-marseille-a-aurait-pu-etre-pire.php

[7] http://www.telegraph.co.uk/football/2016/06/12/british-hooligan-expert-says-marseille-2016-the-worst-yet-and-fr/

[8] Une phrase dont la traduction dans les médias français a été légèrement édulcorée : « Comment 200 supporteurs russes ont pu passer à tabac plusieurs milliers d’Anglais »

[9] SoFoot.com, « Un officiel russe cautionne les violences », 13 juin 2016,
http://www.sofoot.com/un-officiel-russe-cautionne-les-violences-224013.html

[10] L’Equipe, « Qui-est Alexander Shprygin », 17 juin 2016,
http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Qui-est-alexander-shprygin-le-patron-des-supporters-russes-bientot-expulse-par-la-france/695895

[11] News2.ru, « Le camp des écologistes à Khimki attaqué par des fans de Spartak », 24 juillet 2010, https://news2.ru/story/255712/

[12] Dni.ru, « Poutine rencontre les fans de football » 22 janvier 2012, http://www.dni.ru/sport/2012/1/19/225959.html

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s