La Politique de l’Union Européenne pour l’Arctique : quelles leçons géopolitiques ?

L’Arctique fascine tout autant qu’il effraie. Espace polaire inhospitalier, il recouvre aujourd’hui des enjeux géopolitiques multiples. Ses sous-sols recèlent d’hydrocarbures[1] et de minerais précieux divers, la fonte plus forte de la glace estivale ouvre de nouvelles perspectives pour le transport maritime, le changement climatique, plus prononcé au pôle Nord, y est analysé par des scientifiques de nombreuses nations mondiales et ses eaux accueillent une faune et une flore uniques mais fragiles.

Ces éléments n’ont pas échappé aux puissances asiatiques, telles que la Chine, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud ou Singapour, qui ont intégré le Conseil de l’Arctique en 2013[2] et lorgnent sur cette région du monde encore à la marge de la mondialisation[3].

Suite à deux résolutions en 2008 et 2012[4], la Commission européenne a publié le 27 avril dernier une « integrated European Union policy for the Arctic »[5]. Cette stratégie globale met en exergue trois priorités pour l’action de l’Union en Arctique :

  • la protection de l’environnement arctique et la lutte contre le réchauffement climatique
  • la promotion d’un développement économique et social durable pour la région
  • le support à la coopération internationale sur les questions arctiques[6].

La marge arctique — soit au-dessus du cercle polaire de 66°33’ Nord — de l’Union Européenne se constitue des parties septentrionales de la Suède et de la Finlande et de manière associée du Groenland et des îles Féroé par le Danemark. En prenant en compte que l’Europe importe un tiers de son pétrole et deux tiers de son gaz de Norvège et de Russie qui extraient ces ressources dans la région polaire, l’importance de cette région est évidente.

À travers cette stratégie, l’Union Européenne souhaite se placer en acteur indépendant de ses États membres sur la scène Arctique à l’image des autres grandes puissances géopolitiques et économiques mondiales. Il faut cependant relativiser la portée empirique de cette publication de par son contenu et son format (17 pages !).

Si son caractère « intégré » — prenant en compte plusieurs dimensions politiques pour élaborer une action multiscalaire et complète — est remis en cause[7], son impact reste important sur le plan géopolitique. Dès lors, il semble opportun d’analyser les motivations et les moyens évoqués par la Commission pour appréhender la région Arctique.

Mark Parsons, "2919044269_27d477f284_o", via Flickr, Creative Commons Attribution

Mark Parsons, « 2919044269_27d477f284_o », via Flickr, Creative Commons Attribution

Assurer la paix, la stabilité et la prospérité de sa frontière septentrionale

L’Union Européenne a toujours cherché à assurer la stabilité de son environnement proche en développant des relations diplomatiques particulières avec son voisinage. L’Arctique n’est plus en reste. Pour favoriser la stabilité de la région, la stratégie communautaire s’appuie sur une implication consensuelle en Arctique, suivant les dynamiques de coopération, de reconnaissance des prérogatives des États riverains et de supports au développement de la région.

Tout d’abord, le droit de la mer est reconnu comme unique outil juridique dans la région et l’opportunité d’un traité international arctique est éludée. Dans son texte, la Commission rappelle, ainsi, les cadres juridiques de dialogue et de résolution à disposition avec la Convention du droit de la mer de Montego Bay (1982), la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques, l’Organisation Maritime Internationale, l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Derrière cette idée se trouve l’importance de faire consensus : l’Union Européenne avait appuyé en 2008 sur la reconnaissance du passage arctique du Nord-Ouest via l’archipel canadienne comme détroit international.

De la coopération naît la paix et la stabilité. Cette maxime correspond à la démarche de l’Union, soutenant l’élaboration et l’entrée en vigueur du Code Polaire pour la navigation et l’élaboration de normes arctiques pour les activités économiques début 2017. En juin 2014, la stratégie de sécurité maritime de l’Union fut également publié rappelant l’intérêt portée au développement de routes commerciales arctiques. Elle apparaît en filigrane dans le projet de constitution d’un espace sécuritaire Atlantique – Arctique, illustrant la prise en compte des perspectives d’une ouverture commerciale de la route transpolaire. L’importance de la région EURO-Barents entre Norvège, Suède, Finlande et Russie illustre aussi cette tendance à la coopération.

L’Union est membre observateur du Conseil de l’Arctique, le forum intergouvernemental prépondérant sur les contingences de la région et est en relation directe avec d’autres organismes de coopération tels que la Commission Économique pour l’Europe des Nations-Unies, The Convention on Long-range Transboundary Air Pollution, le Nordic Council. En souhaitant acquérir le statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique, l’Union Européenne reconnait la préséance des puissances riveraines et la logique de dialogue et de consensus inhérente à cet organisme. Elle coopère de manière bilatérale avec de nombreux pays impliqués dans les contingences arctiques[8]. L’objectif apparent semble être de dépasser la logique diplomatique bilatérale ou circonscrite aux États riveraines pour développer différents échelons de coopération régionaux et sub-régionaux[9].

Ces initiatives politiques se couplent avec une force de frappe économique et financière remarquable. Un des axes de développement privilégié par l’Union Européenne reste la blue economy (aquaculture, pêche, énergies renouvelables marines, biotechnologies et tourisme). L’économie maritime fondé sur la pêche, l’élevage piscicole, les centrales électriques marines   Le  Fonds Structurels d’Investissement européen est l’organe européen mis en avant par le texte. La Banque Européenne d’Investissement et la Banque Européenne de Reconstruction sont également citées.

Le répertoire des cadres, des outils et des acteurs de la coopération et du développement économique mis en place par ou avec l’appui de l’Union Européenne ont de multiples objectifs. Le premier est d’affirmer sa dimension arctique en vertu de son implication politique, son intégration géographique et son rôle économique. La question du développement en infrastructures de cette région est le principal enjeu à court terme pour faire rentrer dans la mondialisation. Deuxièmement, cet engagement financier et économique justifie de l’intérêt prospectif de la zone en terme économique et sécuritaire. Surtout, ces outils répondent à des dynamiques de maritimisation que les États riverains ne peuvent satisfaire seuls, de par la faiblesse de la volonté politique (Canada, Groenland) ou de difficultés de financements et de réalisations (Russie, Norvège).

L’affirmation d’une puissance géopolitique ?

Les moyens mis en place par l’Union Européenne sont intéressants. Certes, cette force financière peut irriguer la région polaire et grandement contribué à son développement. Cependant, en tant que acteur géopolitique, elle développe des outils diplomatiques similaires aux autres puissances extra-arctiques.

L’exemple le plus flagrant repose sur la revendication d’une diplomatie scientifique forte. Ce soft power est l’outil de tous les pays intéressés par les enjeux arctiques[10]. L’importance des entreprises et des productions scientifiques chinoises, japonaises ou sud-coréennes actuelles n’en sont que l’illustration contemporaine. Dès lors, la position de l’Union, par le financement à hauteur de 40 millions d’euros pour l’année 2016-2017 de projets de recherche en Arctique appuie l’observation.

De plus, de nombreux laboratoires et organisations de coopérations scientifiques sont actuellement financés par des fonds européens. On peut citer l’Euro-Polar Net Initiative[11] qui regroupe vingt-deux instituts scientifiques européens ou encore le Svalbard Integrated Arctic Earth Observing Space[12]. La « ville scientifque » de Ny-Ålesund accueille d’ailleurs 11 bases scientifiques  internationales des puissances impliquées dans la recherche scientifique arctique. De plus, le texte exprime également la volonté de subventionner des conférences et des événements de portée internationale en Arctique sur les contingences de la région.

Ensuite, l’Union compte sur une dimension environnementale forte dans sa dialectique diplomatique. La région du pôle Nord est la première victime du réchauffement climatique[13]. Ainsi, le soutien politique aux entreprises de protection et de préservation des écosystèmes est affirmé dans le texte, par des coopérations bilatérales ou multilatérales telles que la Convention pour la Protection de l’Environnement Marin de l’Atlantique Nord-Est. De plus, organe financier principal de l’Union Européenne, le FSIE assure 25% de ses fonds à des investissements durables pour préparer l’adaptation des sociétés au changement climatique.

Enfin, la volonté d’acquisition du siège d’observateur permanent au Conseil Arctique exprime une quête de représentativité de la part de l’Union Européenne auprès du forum de dialogue et de coopération le plus important pour la région. La diplomatie « bruxelloise » se détache de ses nombreux États membres déjà représentés[14]. En appui de la prise de présidence tournante par la Finlande en 2017, la publication d’une stratégie prudente, consensuelle et proactive semble avoir pour objectif d’acquérir le statut tant recherché. Ainsi, il faudra à l’Union le consentement de tous les membres ce qui explique l’absence de référence du passage de Nord-Ouest pour ne pas froisser le Canada. Reste cependant l’énigme russe suite à la guerre en Ukraine et le retour des sanctions économiques envers Moscou. La main tendue aux associations et aux organisations représentants les peuples autochtones de l’Arctique va également dans ce sens.

La stratégie de l’Union Européenne pour l’Arctique se veut prudente mais structurée et prospective malgré ses nombreuses critiques d’insuffisances. Elle tente de prendre en compte les intérêts des acteurs directement concernés — les pays riverains et les peuples autochtones. Grâce à une diplomatie financière, elle entend participer au développement à venir de l’Arctique par son intégration physique et économique à un espace européen qui peut y trouver des réponses à ses problèmes économiques (ressources, innovation, nouvelles technologies) à l’instar des autres puissances extra-arctiques. Enfin, l’Union émerge comme une puissance géopolitique en utilisant des ressorts de soft power communs à d’autres acteurs géopolitiques impliqués en Arctique. La question sécuritaire étant encore une omerta et les contentieux juridiques se résolvant dans le cadre du droit de la mer, l’Union Européenne a les moyens de devenir un acteur incontournable du rivage arctique.


[1] Audrey, Garric, « l’Arctique, terre promise pour les compagnies pétrolières ? », Le Monde, sur http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/09/07/l-arctique-terre-promise-pour-les-compagnies-petrolieres_1755976_3244.html, consulté le 23 avril 2016

[2] Chine, Japon, Corée du Sud, Singapour, Inde et Italie. Lors de la Conférence de Kiruna (Suède), Voir http://www.arctic-council.org/index.php/en/about-us/arctic-council/observers, consulté le 23 avril 2016 sur le rôle des observateurs.

[3] Voir Marc Lanterne, China, Japan and South Korea in the Arctic, Pooling resources, http://arcticjournal.com/opinion/2303/pooling-resources consulté le 29 avril 2016

[4] Voir le site internet de l’Union Européenne, http://www.eeas.europa.eu/arctic_region/, consulté le 29 avril 2016

[5] Commission Européenne, Joint Communication to the European Parliament and the Council, an integrated European Union policy for the Arctic, Bruxelles, 27 avril 2016, 17 p.

[6] Idem

[7] Stępień, Adam & Raspotnik, Andreas, « The EU’s New Arctic Communication : Not-so-integrated, not-so-disappointing? », The Arctic Institute, University of Lapland, 3 mai 2016, 25 p.

[8] Coopération bilatérale avec le Canada, la Chine, la Corée du Sud, les États-Unis, l’Inde, le Japon, la Russie, Singapour et la Suède.

[9]  « The Interreg North Programme; the Botnia-Atlantica Programme; the Baltic Sea Region Programme; and the Northern Periphery and Arctic Programme; as well as the Karelia and Kolarctic cross-border cooperation programmes under the European Neighbourhood Instrument », Voir Commission Européenne, Joint Communication to the European Parliament and the Council, an integrated European Union policy for the Arctic, Bruxelles, 27 avril 2016, p. 9

[10] Fabien, Carlet, La Genèse du Traité du Spitzberg, Multilatéralisme, Bien commun et dogme de l’État-personne, Mémoire de Master 2 sous la Directeur de Laurence BADEL, Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne, Institut Pierre Renouvin, 2015, Paris, 300 p.

[11] Voir http://www.europeanpolarboard.org/activities/scientific-initiatives/eu-polarnet-connecting-science-with-society/, consulté le 3 mai 2016

[12] Le Traité du Spitzberg (Svalbard) du 9 février 1920 laisse aux États signataires adhérents la liberté d’entreprise scientifique sur ces terres sous condition des restrictions de la loi norvégienne sur ce territoire. Voir Fabien, Carlet, La Genèse du Traité du Spitzberg, Multilatéralisme, Bien commun et dogme de l’État-personne, Mémoire de Master 2 sous la Directeur de Laurence BADEL, Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne, Institut Pierre Renouvin, 2015, Paris, 300 p.

[13] Estimation d’un réchauffement global de 2 degrés pour 6 degrés au pôle Nord.

[14] Danemark, Finlande et Suède sont membres du Conseil Arctique ; l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la France et l’Espagne sont observateurs.

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