Diplomatie parallèle au Mali : comment négocier une paix durable par l’intermédiaire d’acteurs extérieurs ?

L’irruption d’acteurs privés dans la résolution des conflits dessine les nouveaux contours d’un « domaine réservé jusqu’alors aux personnages officiels mandatés par des gouvernements ou par des organisations internationales publiques »[1]. Ainsi, l’Afrique constitue « l’idéal champ de bataille au regard des différentes guerres fratricides qui s’y déroulent »[2], offrant « une image, de plus en plus, décevante tant les crises qui la minent sont nombreuses »[3].

Face à ce « casse-tête africain », la solution négociée est un enjeu aussi délicat que crucial qui doit favoriser l’émergence de compromis. Pourtant, certaines crises s’avèrent sans fin tant la complexité de leurs causes exige des réponses profondes, « politiquement difficile[s] à mettre en œuvre et financièrement coûteuse[s] »[4]. Dans ce contexte, la diplomatie privée apparaît souvent comme un levier d’action bénéfique qui peut influer sur la dynamique de résolution pacifique des conflits.

Depuis 2012, le Mali est en proie à un conflit armé suite à une insurrection de Groupes armés terroristes (GAT) hétéroclites dans le nord du pays, l’Azawad. Animés par des revendications diverses, ces GAT, en particulier le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), réclament puis proclament de manière unilatérale l’indépendance de cette région malienne. Malgré l’hétérogénéité des rebelles, ces derniers sont parvenus à rester solidaires dans leur combat, une alliance qui ne manque pas de flancher face aux divergences grandissantes. Ainsi, fin 2012, les négociations entre l’État malien et les différentes factions armées – dorénavant ennemies – échouent et précipitent l’intervention militaire française dès janvier 2013 et de plusieurs pays africains mandatés par la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), dans le cadre de la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine).

Face à la déstabilisation générale engendrée par l’implosion de la Libye en 2011, le Mali, fragilisé par ses divisions internes, ne parvient pas à mettre un terme aux velléités des GAT du Nord du pays. Il faudra attendre le 18 juin 2013 pour que le gouvernement de transition malien et les rebelles du MNLA, du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) et du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) signent un accord de cessez-le-feu permettant la tenue de l’élection présidentielle de janvier 2013. Malgré tout, les affrontements entre les différentes entités rebelles reprennent dès mai 2014 et exigent la mise en place de nouveaux pourparlers.

C’est ici que la diplomatie parallèle s’avère cruciale. En effet, en juin 2014, la Plateforme des mouvements, alliance de groupes armés maliens loyalistes, s’engagent dans des combats de haute intensité contre les rebelles de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), créant ainsi une impasse politique. Pourtant, la médiation de pays voisins du Mali est sollicitée, notamment le Burkina Faso qui «  devait superviser les négociations avec les groupes armés du Nord »[5], auquel s’ajoutent l’Algérie et le Maroc, engagés dans une course à l’influence régionale. D’autres acteurs privés se joignent aux rencontres, à l’instar du Centre for Humanitarian Dialogue (HD Centre), une ONG spécialisée dans la diplomatie privée et basée à Genève. Or, la question légitime qui se pose est bien de savoir si l’on fait appel à ce genre d’acteurs comme marque d’un aveu de faiblesse ou au contraire, parce que cela permet d’élargir l’espace de dialogue et le spectre des discussions dans la résolution d’un conflit.

Magharebia, "Mali begins Touareg dialogue | بدء الحوار بين مالي والطوارق | Le Mali entame le dialogue avec les Touaregs", via Flickr, Creative Commons Attribution

Magharebia, « Mali begins Touareg dialogue | بدء الحوار بين مالي والطوارق | Le Mali entame le dialogue avec les Touaregs », via Flickr, Creative Commons Attribution

La diplomatie privée au Mali : une voie parallèle pour résoudre un conflit généralisé ?

Avant de rejoindre Alger dans le cadre des négociations de paix avec le gouvernement malien le 1er septembre 2014, les représentants de 6 groupes armés du Nord du Mali se réunissent au Burkina Faso pour signer la Déclaration de Ouagadougou, le 28 août 2014. Cette dernière vise la cessation des hostilités et prévoit une solution politique à la problématique de l’Azawad. Ainsi, ces négociations réalisées à l’abri du vent médiatique, réunissent pour la première fois depuis les accords de Ouagadougou de juin 2013 les groupes armés qui s’opposent, une rencontre facilitée et modérée par le HD Centre, présidée par le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad et soutenue par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA).

C’est donc la MINUSMA qui a fait appel au HD Centre pour poursuivre les efforts de dialogue avec les groupes armés de l’Azawad. Le fait d’impliquer une ONG dans le cadre de négociations politiques s’explique en partie en raison de l’obligation de neutralité de la MINUSMA. Cette dernière ne peut donc influencer l’issue du conflit par le dialogue avec l’ensemble des parties prenantes. Les initiatives du HD centre sont d’ailleurs loin d’être les seules, en particulier sur le continent africain soumis à l’ubiquité des conflits. D’autres acteurs privés à l’image des Finlandais de la Crisis Management Initiative (CMI), des Américains du Carter Center ou encore, des Danois du Danish Refugee Council (DRC) tentent de participer à la résolution des crises qui demeurent malheureusement nombreuses en Afrique.

Ainsi, la diplomatie privée constitue un levier intéressant pour exercer une influence dans des zones en proie aux conflits et trouver les conditions d’un dialogue entre belligérants, propice à la sortie de crise. Cette démarche s’inscrit cependant dans un contexte de réelle concurrence entre les différents acteurs de cette diplomatie parallèle, d’une part, parce que les conflits sont nombreux et imbriqués et doivent être résolus, d’autre part, parce que ces intervenants extérieurs peuvent être considérés comme des atouts pour parvenir à une solution durable. À cela s’ajoute la problématique des motivations commerciales ou d’accès aux matières premières qui explique la forte concurrence. Toutefois, la médiation d’acteurs privés dans le cadre de la guerre au Mali semble bénéfique puisqu’elle a permis la signature de plusieurs accords de cessez-le-feu qui, s’ils ne constituent pas une paix durable, permettent aux gouvernements de concentrer leurs efforts sur la sécurisation du territoire malien, notamment au niveau des frontières sahéliennes.

Vers l’émergence de nouvelles opportunités de résolution des conflits

La diplomatie privée peut donc s’avérer être un atout dans la résolution des conflits qui minent l’Afrique, continent dont la fragilité résulte pour tout ou partie, du découpage arbitraire des territoires lors de la décolonisation. Ainsi, il est intéressant de constater que le recours à ces médiateurs, comme l’a montré le cas du Mali, permet d’influencer une issue potentielle du conflit, même si cette dernière ne s’inscrit pas forcément dans la durée. Ils permettent de reprendre le dialogue avec des rebelles, d’écouter leurs revendications et œuvrer pour que des compromis soient trouvés. On dépasse donc le stade de discussions simplement exploratoires, pour se diriger vers une sortie de crise.

Pourtant, dans le même temps, plusieurs questions se posent quant au poids de ces organismes privés dans la résolution des conflits. En effet, si l’idée d’une défaillance des États est sans doute trop partiale et n’est pas justifiable puisque que l’action étatique est souvent couverte du sceau du secret, l’appel aux médiateurs présente des avantages au premier rang desquels, la faible médiatisation des pourparlers et par conséquent, la possibilité d’exercer une influence plus grande. Mais en parallèle, la problématique de la légitimité de ces entités s’impose[6], bien qu’elle soit potentiellement évacuée par le fait que ces médiateurs « sont en mesure d’entrer en contact, avec des modalités différentes, avec les parties au conflit, notamment les acteurs non étatiques armés qui peuvent être étiquetés comme « terroristes » par les États et/ou les organismes multilatéraux »[7]. En outre, les acteurs privés de la diplomatie peuvent avoir « des niveaux d’influence variables, ainsi que des relations bien distinctes avec les autres acteurs externes ayant un intérêt ou une influence sur un conflit donné »[8].

L’enjeu, dans chaque conflit, réside dans la capacité pour les acteurs externes à apporter leur « lot d’intérêts, de moyens de pression potentiels, de moyens logistiques et d’autres ressources »[9], ce qui constitue un point positif en soi. Néanmoins, les groupes de médiation peuvent aussi délibérément compliquer voire nuire au processus de réconciliation, au regard des intérêts de ceux qui les envoient et/ou les financent ou encore, se trouver en désaccord avec les pays très influents dans les zones concernées, à l’image de la France en Afrique en général, ou encore des Américains et des Britanniques dans certains pays. Dans ce cas, le brouillage du message est immédiat et remet en cause, tant l’impartialité des acteurs externes que leur utilité et efficacité.

En définitive, entre faiseurs de paix et « courtiers de conflits »[10], le rôle des médiateurs dans les crises est un atout car il permet d’influencer l’issue d’un conflit, selon des leviers d’action propres. Toutefois, l’aura qui entoure de telles structures privées pour la simple raison qu’elles se disent œuvrer pour la paix, ne doit pas écarter l’idée selon laquelle tout le monde est animé par des intérêts divers lors des conflits. Si la résolution des conflits armés en Afrique, en particulier au Mali dans le cadre de cette étude, connaît une véritable impulsion dynamique, comme en témoignent les diverses négociations, il convient de rappeler que les médiations entreprises jusque-là n’ont pas permis d’endiguer définitivement le problème de l’Azawad. Sans doute revient-il à l’État malien à présent d’engager de réelles discussions politiques.


[1] CARRON, Guy. « Les acteurs privés dans la diplomatie ». SIRICE [En ligne]. [Consulté le 3 avril 2016]. Disponible à l’adresse : http://irice.univ-paris1.fr/spip.php?article438

[2] EHUENI MANZAN, Innocent, Les accords politiques dans la résolution des conflits armés internes en Afrique. Droit. Université de La Rochelle, 2011. Disponible à l’adresse : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00808590/document

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] CARAYOL, Rémi. « Crise malienne : Algérie, Burkina, Maroc… Un médiateur peut en cacher deux autres ». Jeune Afrique [En ligne]. 2014, 19 février [Consulté le 3 avril 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.jeuneafrique.com/134518/politique/crise-malienne-alg-rie-burkina-maroc-un-m-diateur-peut-en-cacher-deux-autres/

[6] Voir à ce propos : Pratique de la médiation. Le rôle des acteurs externes dans la médiation : défis & options pour les médiateurs, du HD Centre.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] ROGER, Benjamin, THIENOT, Dorothée. « Crises : CMI, DRC, Carter Center… les diplomates de l’ombre ». Jeune Afrique [En ligne]. 2014, 24 septembre [Consulté le 3 avril 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.jeuneafrique.com/44397/politique/crises-cmi-drc-carter-center-les-diplomates-de-l-ombre/

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s