Syrie : terre promise du jihadisme chiite ?

L’armée loyaliste ne peut plus faire face seule aux multiples fronts et groupes rebelles présents en Syrie. L’ampleur des pertes, tués et blessés, subies durant les cinq dernières années a considérablement affaibli la puissance militaire de Damas.

Le rôle des chabihas et des Forces de Défense Nationale dans l’appareil sécuritaire loyaliste

On estime que depuis le début du conflit, plus de 50 000 soldats syriens ont été tués[1]. Pour pallier ce manque crucial de recrues, le régime a multiplié la création de milices sur son sol. Dès 2012, Bachar el-Assad avait rappelé des milliers de réservistes pour consolider les rangs de l’armée régulière qui subissait des défections. En effet, dès le commencement du soulèvement populaire, de nombreux soldats ont rejoint les rangs de l’opposition et fondé les bases de l’Armée Syrienne Libre. Le régime avait donc fait appel à ses réserves citoyennes.

La majorité des appelés étaient des Alaouites originaires de la province de Lattaquié[2]. Nous pouvons souligner la volonté déjà prégnante du régime de créer un schisme religieux. Damas instrumentalise les minorités religieuses de Syrie contre des rebelles à majorité sunnites en jouant sur la peur du chaos. L’opposition est qualifiée de « mouvement terroriste » et accusée d’être manipulée par des puissances étrangères. Malgré cette manœuvre politique, un grand nombre de jeunes Alaouites ont refusé de rejoindre l’armée. Les effectifs volontaires sont quant à eux intégrés au sein du 416e bataillon des Forces Spéciales réputé pour sa fidélité envers le régime.

En 2012, le régime offre également un nouveau rôle aux chabihas, ses milices populaires attachées au clan Assad. Historiquement, ce sont des hommes de mains rattachés aux personnalités locales. Les hommes des chabihas sont liés aux petits trafics (racket, drogues, cigarettes) et exercent des activités mafieuses.

Lors des guerres civiles qui déchirent le Liban dans les années 70 et 80, cette petite pègre développe ses activités illégales[3]. Elle profite de la protection politique de Rifaat et Jamil el-Assad, les frères d’Hafez el-Assad. Les chabihas sont déjà utilisées par le régime dans les années 80 lorsqu’Hafez el-Assad luttait contre l’influence croissante des Frères Musulmans.

Les membres de ces bandes armées sont recrutés en majorité dans la jeunesse désœuvrée des villes mais également dans les petits villages de campagne touchés par le chômage. Les membres de cette milice constituent un « véritable prolétariat de la répression » selon la formule de Yassin al-Haj Saleh. À noter qu’il existe également des chabihas sunnites notamment dans la ville d’Alep qui auparavant contrôlaient le souk.

Lors du déclenchement des premières manifestations anti régime, Bachar el-Assad a armé des chabihas pour réprimer les opposants. La milice est dirigée par Faouaz et Munther el-Assad et terrorise impunément les populations soupçonnées de soutenir l’opposition. Dans un premier temps, les membres des chabihas sont équipés de couteaux, de bâtons et de quelques armes de poings puis face à la dégradation sécuritaire et le basculement du pays dans la guerre civile, leur arsenal s’étoffe. Les chabihas reçoivent des stocks d’armes légères et agissent en supplétifs de l’armée régulière. Elles ont notamment été d’un grand soutien lors des assauts sur Homs en 2013 et 2014.

Officiellement, le régime n’a aucun lien avec ces milices. Cela lui permet de se dédouaner de toute exaction commise par ces bandes armées[4]. Pourtant, leurs responsabilités dans plusieurs massacres sont attestées. Le carnage dans la ville de Houla le 25 mai 2012 est imputé au chabihas. Ces forces sont également désignées sous le nom de « Jaych al-Sha’bi » (l’Armée Populaire) et regroupent entre 60 000 et 100 000 combattants. Malgré les allégations du régime, leurs chefs sont en lien permanent avec des officiers syriens.

L’armée loyaliste a également procédé à une révision de sa doctrine militaire soviétique. L’état-major syrien a opté pour une décentralisation du commandement et laisse les commandants des chabihas prendre des initiatives locales. Sur le terrain, ces unités sont liées à la 4ème division blindée. Une unité d’élite commandée par Mahrer el-Assad, frère cadet de Bachar, en charge de la sécurité de Damas. En 2011, l’implication de Rami Makhlouf, homme d’affaire lié au régime, dans le financement de ces milices offre une preuve des liens entre le clan Assad et les milices[5].

Parallèlement, le régime syrien procède à un regroupement de milices populaires en créant les Forces de Défense Nationale (Quwat ad Difa’a al-Watani). Cette unité se compose en majorité de druzes, de chrétiens et d’Alaouites qui craignent les représailles des populations sunnites[6]. Cette sectorisation religieuse du conflit alimente les discours de haine et les stigmatisations. Les Forces de Défense Nationale (FDS), sont actuellement commandées par le général de brigade Hawach Mohammad. Elles compteraient environ 100 000 miliciens[7]. Le rôle de ces forces est avant tout de tenir le pays et d’assurer un maillage sécuritaire dans les zones sous contrôle du régime. Les FDS tiennent les check-points, établissent des patrouilles, assurent les lignes de ravitaillements de l’armée et renforcent les positions défensives lors des offensives rebelles. Elles sont également responsables d’exactions contre des civils. On leur impute notamment les massacres commis dans les villes d’al-Bayna et le quartier de Ras al-Nabaa à Banias le 2 et 3 mai 2013.

Les FDS n’ont pas vocation à se retrouver au cœur des combats et agissent avant tout en supplétifs de l’armée loyaliste[8]. Elles sont entraînées et encadrées par des conseillers militaires iraniens et des membres du Hezbollah libanais. Le soutien des unités étrangères permet actuellement à l’armée régulière syrienne de se restructurer et de garder, malgré l’ampleur des pertes, une cohérence et un potentiel militaire.

Les membres de ces forces reçoivent généralement un entraînement basique en Syrie. Ensuite, les groupes les plus expérimentés et composés des éléments les plus déterminés sont envoyés en Iran effectuer des stages de perfectionnements. La force Al-Quds, l’unité d’élite des Pasdarans iraniens, joue un rôle essentiel dans cette formation. Dirigée par l’emblématique général Qassem Suleimani, la force Al-Quds, est présente sur le front syrien depuis le début du conflit. Elle dispose d’un volet clandestin pour former ces milices populaires. Ses camps d’entraînements reçoivent également des membres du Hezbollah libanais et des milices chiites irakiennes.

L’implication de l’Iran dans la mise en place et le financement de ses milices est fondamentale. Fort de son expérience irakienne, Téhéran cherche à maîtriser le terrain syrien pour assurer le maintien du régime. L’apport des combattants chiites étrangers permet d’aborder le conflit avec un nouveau prisme. Celui d’un jihad chiite organisé méticuleusement et qui monte en puissance sur l’ensemble du « Syrak ». Aujourd’hui, si les dynamiques conflictuelles irakiennes et syriennes sont très largement différentes, on ne peut que souligner la porosité des fronts. Les combattants chiites sont aujourd’hui actifs de Nadjaf à Sayyida Zeinab et soulignent l’instrumentalisation du facteur religieux à des fins politiques.

Le rôle de l’Iran dans la recomposition militaire du conflit syrien : entre idéologie religieuse et pragmatisme politique.

L’Iran apporte depuis le début de la guerre civile une aide essentielle au maintien du régime syrien. Les deux pays entretiennent des relations stratégiques. La Syrie est un relais central de l’influence iranienne vers la Méditerranée orientale et le Liban majoritairement chiite. Les approvisionnements en armes du Hezbollah libanais transitent notamment par la Syrie. Cette alliance historique permet d’offrir à la République Islamique une profondeur stratégique au Moyen-Orient. La milice chiite permet ainsi à l’Iran de faire peser une menace directe sur Israël et depuis le début de la guerre civile, Téhéran a offert un soutien sans faille au clan Assad[9].

La chute du régime marquerait en effet un net recul de la dynamique d’influence iranienne dans la région. La réalité est qu’il n’existe pas « d’arc chiite » à proprement parler. Le Liban ne compte que 25 à 30 % de chiites et la Syrie environ 10% d’Alaouites. Nous pouvons davantage évoquer un « corridor stratégique » iranien qui cherche des débouchés de puissance de l’Océan Indien à la Méditerranée. Le discours officiel iranien parle quant à lui d’un « axe de la résistance ». Dirigé historiquement contre Israël, celui-ci trouve actuellement sa pertinence dans la rivalité saoudo-iranienne. On peut également souligner que dans un contexte d’ouverture diplomatique, le contrôle à terme de l’espace syrien peut offrir une route privilégiée d’exportation du gaz iranien vers l’Europe.

Freedom House, "Free Syrian Army rebels fighting against Assad militias on the outskirts of the northwestern city of Maraat al-Numan, Idlib - Syria", via Flickr, Creative Commons Attribution

Freedom House, « Free Syrian Army rebels fighting against Assad militias on the outskirts of the northwestern city of Maraat al-Numan, Idlib – Syria », via Flickr, Creative Commons Attribution

En Syrie, au commencement de la guerre, lors des premières manifestations, des experts iraniens avaient été détachés à Damas pour soutenir les forces de sécurité. L’expérience de la répression populaire en milieu urbain, acquise notamment lors du « mouvement vert » à Téhéran en 2009, a été mise à profit pour réprimer les mouvements civils. L’influence d’officiers du corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran) joue dans la montée en puissance des milices syriennes pro-régime. Le modèle des bassidji, ces milices paramilitaires populaires, socle de l’appareil sécuritaire iranien sert de référence. Le ministère du Renseignement et de la Sécurité iranien (VEVAK) a également joué un grand rôle dans la surveillance électronique de l’opposition et la formation de la police et des services syriens.

Nous pouvons souligner que parallèlement, en 2011, Téhéran cherchait encore à garder ouverts des canaux diplomatiques avec l’opposition. L’Iran envisageait une solution négociée pour résoudre la crise et souhaitait circonscrire les affrontements. Le clan Assad n’est pas fondamentalement le protégé des iraniens. Pour autant, Téhéran au même titre que Moscou ne souhaite pas d’un regime change sous initiative occidentale et perfusion financière saoudienne. L’Iran souhaite avant tout s’assurer la ligne politique du régime et le maintien de ses intérêts géopolitiques[10].

Devant la dégradation de la situation sécuritaire, l’aide de République Islamique s’intensifie progressivement. Dans un premier temps la montée en puissance des groupes rebelles syriens, soutenus par les Pays du Golfe et la Turquie pousse Téhéran à augmenter son aide financière et le nombre de ses conseillers. Puis, devant l’impossibilité d’imposer une issue négociée à la crise et constatant la radicalisation croissante de l’opposition, la République Islamique décide de s’impliquer plus frontalement sur le sol syrien. On estime aujourd’hui qu’environ 5 000 membres des forces iraniennes seraient présents en Syrie.

La présence iranienne se concrétise sur trois axes majeurs. Dans un premier temps, on observe une augmentation significative du nombre de cadres iraniens dépêchés en renfort pour appuyer l’armée syrienne. Officiellement le régime iranien ne parle que de « conseillers militaires » qui assurent la coopération entre les états-majors. Pourtant l’augmentation sensible des pertes met à mal la rhétorique de Téhéran. Plus de 300 soldats iraniens, dont 172 depuis septembre 2015, auraient été tués au combat en Syrie dont de nombreux officiers supérieurs[11]. Les chaînes de télévision iraniennes font régulièrement références aux « martyrs »[12] tombés pour défendre les lieux saints chiites.

Le mausolée de Zeinab, fille d’Ali et de Fatima, situé à Sayyida Zeinab en banlieue sud de Damas représente pour le régime iranien un symbole religieux essentiel. C’est un haut lieu de pèlerinage pour des centaines de milliers de chiites duodécimains, notamment lors de la célébration de l’Achoura. Le tombeau et ses faubourgs regroupent aujourd’hui de nombreuses familles d’origines irakienne et iranienne.

La ville est régulièrement ciblée par des groupes de l’opposition. Le dernier attentat commis le 31 janvier 2016 par Daesh, a causé la mort de plus de 70 personnes. Une des principales milices chiites qui défend le mausolée est la Liwa Abu al-Fadl al-Abbas. Cette organisation qui recrute de nombreux étrangers participe également à des affrontements dans le reste de la Syrie. Cette milice sous les ordres du cheikh Aws al-Khafaji est présente également sur le front irakien. Elle recrute largement, drainant vers elle des combattants chiites pakistanais et des Hazaras afghans. Ces derniers sont regroupés en Syrie dans la Liwa Fatemiyoun[13]. Déployée dans un premier temps autour du mausolée de Zeinab, cette milice participerait désormais à des combats dans le reste de la Syrie. L’Iran rémunérerait ces combattants à hauteur de 500 $ par mois.

Dernièrement, on peut souligner qu’il y a eu une évolution dans la composition des personnels militaire iraniens envoyés en Syrie. Aux hauts gradés assurant des rôles d’expertises et aux éléments de la force Al-Quds, ont succédé des sous-officiers et des militaires du rang issus des Pasdarans. L’arrivé de cette force conventionnelle souligne la détermination iranienne[14]. Ces forces ont été employées dans les offensives loyalistes de ces derniers mois dans la province d’Alep. En octobre 2015, 67 combattants iraniens sont officiellement morts en Syrie[15]. Cette implication croissante dans les combats s’effectue aux côtés des membres du Hezbollah libanais et des milices chiites irakiennes.

L’Iran, pour mettre en place des milices capables de peser militairement sur le conflit syrien, s’est largement inspiré de son expérience irakienne. Les liens entre Téhéran et les principaux mouvements insurrectionnels chiites irakiens construits durant l’occupation américaine, sont aujourd’hui mis à profit pour lutter contre l’expansion de Daesh et l’opposition sunnite. Suite à la prise de Mossoul pat l’Etat Islamique, l’ayatollah Ali Husaini al-Sistani, appelle au jihad le 13 juin 2014. Des milliers de combattants chiites rejoignent alors les milices et se mobilisent au sein de l’opération Al Labayka ya Hussein, en référence à l’imam Hussein, figure marquante du chiisme.

On compte actuellement une quarantaine de milices chiites irakiennes impliquées dans la lutte armée. Ces groupes sont particulièrement actifs dans la province de Diyala et dans les batailles de Tikrīt et de Ramadi. Leurs responsables jouent un rôle important dans la composition politique de l’Irak. Les brigades Badr, la milice Assaïb Ahl al-Haq et les bataillons Kata’ib Hezbollah irakiens ont entre autres, développé d’importantes compétences en matière de guérilla. Ces milices, très bien hiérarchisées et structurées, sont en première ligne dans les combats contre Daesh. Elles bénéficient d’un armement tactique moderne (snipers, lunettes de visions nocturnes, bombes magnétiques perforantes, munitions blindée, etc.) fourni par l’Iran. Les milices chiites disposent également des armements lourds de l’armée régulière irakienne pour appuyer leurs offensives. Les forces irakiennes entretiennent des liens étroits avec les membres des milices et combattent souvent côte à côte contre l’insurrection sunnite. Cette pénétration chiite, à tous les leviers de l’Etat, cristallise les tensions entre les communautés.

Actuellement engagées contre Daesh en Irak ces milices se posent également en fer de lance de l’armée loyaliste en Syrie. Ces forces ont été indispensables au régime pour lancer l’offensive qui vise à reprendre l’avantage dans les provinces d’Ibid et d’Alep. Ces milices ont déjà pris le pas sur l’armée régulière syrienne. Bachar al-Asad ne contrôle plus ces éléments qui sont pilotés par l’Iran et prennent de plus en plus d’autonomie dans leurs prises de décisions.

Le gouvernement syrien est confronté à une perte de souveraineté insidieuse devant lequel il est impuissant, puisque paradoxalement désarmé. Les milices chiites qui comprennent des dizaines de milliers de combattants, sont aujourd’hui des acteurs centraux dans la guerre civile. À la fois traduction des ambitions géopolitiques iraniennes et du sectarisme religieux qui polarise désormais la société syrienne, le jihadisme chiite et ses métastases s’imposent comme une menace durable pour ce qu’il restera de la République Arabe Syrienne.


[1] http://www.syriahr.com/en/?p=45095

[2] http://www.understandingwar.org/report/assad-regime

[3] http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2012/08/06/les-chabihas-des-malfrats-reconvertis-dans-la-repression-politique_1742894_3210.html

[4] http://www.atlantico.fr/decryptage/syrie-mais-qui-sont-chabihas-ces-milices-pro-assad-au-role-trouble-fabrice-balanche-446933.html

[5] http://www.lorientlejour.com/article/860248/le-modus-operandi-des-chabiha-dassad-raconte-par-un-ancien-pro-regime.html

[6] http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/cahier-du-retex/recherche/syrie-2011-2014

[7] http://www.brookings.edu/research/articles/2014/02/18-syrian-civil-war-lister-mccants

[8] http://www.lorientlejour.com/article/949941/radioscopie-du-sol-syrien-qui-combat-qui-et-ou.html

[9] http://www.lesclesdumoyenorient.com/Iran-Syrie-Liban-Etat-islamique-la-quadrature-du-cercle-deuxieme-partie

[10] http://orientxxi.info/magazine/les-fondements-de-la-politique-iranienne-en-syrie,1042

[11] https://blogs.mediapart.fr/henayat/blog/051215/les-pertes-iraniennes-en-syrie

[12] http://keyhani.blog.lemonde.fr/2015/10/27/le-nombre-de-militaires-iraniens-tues-en-syrie-est-en-nette-augmentation/

[13] http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/irans-afghan-shiite-fighters-in-syria

[14] http://historicoblog3.blogspot.fr/2015/01/mourir-pour-assad-les-combattants.html

[15] http://www.atlantico.fr/pepites/dizaines-combattants-iraniens-seraient-morts-en-syrie-depuis-debut-2468662.html

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