Ebauche de l’identité géopolitique de la République islamique d’Iran

« C’est par la paix que les hommes doivent atteindre au bonheur
Qu’il soit anéanti, celui qui veut la guerre.
 »[1]

Depuis près de trois mille ans l’Iran construit son identité. Depuis près de trois mille ans l’Iran puise fièrement dans son glorieux passé la force de croire en un futur digne de son nom. Depuis plus de trois mille ans la spiritualité, les arts et le glaive façonnent l’iranité. Forte et soutenue par des figures traversant les âges, cette dernière persiste encore aujourd’hui malgré le fanatisme religieux, la guerre et la modernité. Dans une société désorientée et traumatisée, l’iranité est une perche lancée au secours du peuple iranien.

Car l’absurdité et le chaos du monde moderne n’a pas épargné l’Iran. Lorsque le grand Sadegh Hedayat se suicide en 1951, c’est l’art de ce pays qui souffre. Lorsque ce dernier perd un million de ses fils entre 1980 et 1988, c’est la terre qui pleure. Lorsqu’enfin M. H. Moussavi et M. Karoubi sont assignés à résidence en 2009, c’est l’esprit de résistance millénaire d’un peuple qui veut être étouffé. Nombreux également sont ceux parmi la diaspora craignant que la jeunesse d’Iran se perde dans les vapeurs de l’opium ou développe, tel l’amok, une frénésie consumériste destructrice envers les produits provenant d’Occident.

Malgré cela donc, l’iranité demeure. Dans l’esprit de tout iranien, Zarathoustra, Cyrus, Ferdowsi ou Avicenne restent les symboles du ferment national. Mais si cette identité forte réside dans l’esprit et le cœur du peuple, s’exprime-t-elle aujourd’hui aussi via l’Etat et son action politique ? Autrement dit, est-elle observable pour guider l’observateur étranger dans le brouillard que constitue actuellement la réalité moyen-orientale ? Car l’important pour quiconque cherche à restaurer l’ordre dans ce chaos régional est de pouvoir se rattacher à des modèles, à des certitudes que l’on sait immuables. Comprendre ce pour quoi un Etat agit, à savoir sa stratégie à long terme et non seulement sa tactique ; cela est primordial pour analyser correctement son comportement vis-à-vis des autres acteurs du système international.

L’identité de la Perse impériale dès l’avènement des Achéménides peut se définir par une volonté de conquête et d’expansion. Elle se développe également à travers un esprit de résistance face aux envahisseurs, d’abord arabes, ensuite afghans, enfin russes et britanniques. D’une certaine manière donc l’Iran se construit sur un paradoxe : désirs d’empire côté cour et repli nationaliste côté jardin. Affaibli au sortir des deux conflits mondiaux, pris en étau par le grand jeu interprété à Londres et Moscou, Téhéran se tourne alors vers sa rivale Ankara avec jalousie et entreprend sa mue interne et laïcisante sous la coupe d’Amir Kabir puis de Reza Chah Pahlavi, fondateur de la dernière dynastie iranienne.

Lorsqu’éclate la révolution de 1979, l’Iran n’a donc plus les moyens de mener une politique étrangère de poids malgré l’ambition de Mohammad Reza Pahlavi de faire de son armée le gendarme du Golfe. Sous l’impulsion de Rouhollah Khomeiny, la jeune République islamique va cependant retrouver une raison d’exister au-delà de ses frontières grâce à la religion, le chiisme, autre facette de l’identité iranienne et synonyme de son opposition au monde arabe sunnite. Plus de trente-cinq ans plus tard, le  « régime des mollahs » tient toujours. Condamné pour les uns, installé pour durer selon d’autres, le pouvoir en place semble tout de même agir avec pragmatisme pour assurer son avenir à moyen terme. Dès lors, il n’est pas inutile de se pencher sur l’identité de ce régime, d’autant plus que l’Iran est aujourd’hui impliqué dans la majorité – si ce n’est la totalité – des problématiques moyen-orientales.

sunriseOdyssey, "FV7A0005.jpg", via Flickr, Creative Commons Attribution

sunriseOdyssey, « FV7A0005.jpg », via Flickr, Creative Commons Attribution

L’indépassable paradoxe stratégique iranien

Avec la fin de la monarchie et l’avènement du droit international moderne se sont évaporés les derniers rêves d’empire pour l’Iran. Toutefois est né en 1979 un nouvel Etat révolutionnaire souhaitant exercer une certaine influence au-delà de ses frontières : « La révolution islamique a créé la possibilité pour l’Iran d’avoir une politique étrangère indépendante. »[2] C’est dans cette optique que l’ayatollah Khomeiny voulu exporter sa révolution à l’ensemble de la communauté des croyants, l’oumma.

Mais très rapidement le régime a dû revoir ses ambitions à la baisse car obligé de faire face à la menace sunnite irakienne venant de l’Ouest. Huit longues années durant lesquelles la résistance à l’envahisseur héréditaire arabe va unir l’ensemble des iraniens – aussi bien chiites que sunnites – autour de la terre et de la patrie. Huit années meurtrières qui vont faire perdre le goût de la guerre à une nation toute entière. De ce qui précède découle le paradoxe iranien.

L’élément caractéristique principal de la République islamique d’Iran est donc en ce sens cette impossibilité de choisir entre repli national et aventurisme régional. On ne rompt pas avec un glorieux passé si facilement. Ce paradoxe iranien a été théoriquement explicité par Laurent Rucker dans son article sur les Etats révolutionnaires :

«  Les Etats révolutionnaires ne peuvent vivre en autarcie puisque par définition ils cherchent à renverser l’ordre international établi. D’autre part, devant la priorité de se maintenir au pouvoir, ils doivent éviter d’entrer en conflit simultanément avec tous les Etats voisins. Par conséquent, la nécessité de compromis, au départ tactiques, avec l’ordre existant s’impose rapidement. Mais trop de compromis risquent de conduire à la normalisation et donc d’altérer le projet révolutionnaire. »[3]

Ainsi si le régime s’évertue à s’affirmer comme le leader de la cause palestinienne au Moyen-Orient tout en rappelant inlassablement son rejet de l’influence occidentale, il est également conscient de la lassitude de son peuple pour la guerre et développe une politique de bon-voisinage avec les Etats de la région, Arabie Saoudite exclue. D’aucuns avancent que la signature de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015 a permis à Téhéran de déployer ses tentacules sur l’ensemble du Moyen-Orient via le désormais célèbre « arc chiite ». S’il serait irresponsable de nier les aspirations iraniennes au leadership régional, il s’agit toutefois de les contempler sous un angle moins belliqueux. La force de l’Iran résiderait en effet aujourd’hui plus dans l’exercice habile de son soft power ainsi que dans la faiblesse de ses voisins.

Car la stratégie iranienne est avant tout défensive et frappée au fer rouge par un pathologique complexe de l’encerclement. Complexe dirigé autant vers son entourage proche que vers l’Occident et les Etats-Unis. C’est dans ce contexte de crainte qu’il faut comprendre l’ambiguïté de Téhéran par rapport à son programme nucléaire nourrie à partir de 2002. Une ambiguïté destinée à dissuader une intervention militaire américaine ou israélienne sur son sol. Posture défensive donc mais néanmoins au service indirect d’une culture de la grandeur iranienne. Dissuasion et grandeur : paradoxe.

L’administration Rohani saura-t-elle dépasser ce dilemme pour enfin permettre à l’Iran d’embrasser son destin de grande puissance ? Les développements récents montrent que si l’équipe présidentielle qualifiée de « modérée » et poussée par un fort engouement populaire désire tendre la main vers les ennemis d’hier, la tête du régime, quant à elle éminemment conservatrice, n’entend pas faire vider l’identité politique et culturelle iranienne de sa substance en s’ouvrant les yeux fermés à l’Occident. Pour se faire, il est nécessaire d’apprendre à comprendre et à apprivoiser ce même Occident de manière à traiter efficacement avec lui, chose vraisemblablement négligée par le passé. Le président Rohani doit dans cette optique être source d’espoir. Après tout, le régime lui-même est né d’un paradoxe, soutenu tant par le peuple que par Allah.

Singularité perso-chiite

Si les Sassanides n’ont pu résister au dynamisme de l’islam, l’Iran se battra politiquement, socialement et culturellement contre le glaive de Mahomet pour ne pas être absorbé et digéré par les forces arabes. De fait, l’adoption du chiisme comme religion d’Etat au XVe siècle sous Ismaïl Ier constitue « l’un des événements les plus marquants de l’histoire iranienne ». En effet, l’Iran recouvrera après des siècles de domination sunnite « une identité politique propre ainsi que son hégémonie nationale »[4]. Nombreux considèrent ainsi le chiisme propre à l’Iran, en réaction à la religion pratiquée par les Arabes, Ottomans et Ouzbeks. Si la religion occupe une place importante aujourd’hui en Iran, cette dernière dépasse toutefois le cadre purement spirituel et constitue un pilier fort de l’iranité.

Il est possible de voir dans l’affirmation d’un Etat de sang perse et chiite au Moyen-Orient une deuxième caractéristique majeure de la politique menée par Téhéran dans la région. Il ne faut alors pas minimiser la guerre d’influence que livre l’Iran pour s’assurer du leadership régional face à des Etats arabes, turc, mais surtout sunnites. Si une normalisation des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ne devrait pas trop tarder, il est au contraire certain de voir ces deux géants continuer de s’affronter par proxies au risque un jour d’en découdre directement l’un et l’autre. Si la menace d’une guerre ouverte entre les puissances est avancée par les médias de manière récurrente jusqu’à en perdre haleine, tout lecteur attentif à l’histoire de la région ne peut que considérer cette menace avec sérieux. Considérant alors d’une part ce qui a été avancé plus-haut concernant la posture actuelle plutôt défensive d’une République islamique se renforçant intérieurement et d’autre part l’instabilité et la véhémence croissantes de Ryad suite au décès du roi Abdallah, il est essentiel de faire attention à tout ce qui pourrait exciter le royaume et l’entraîner dans une escalade militaire belliqueuse. Dès lors la situation yéménite ne doit pas être négligée.

De l’importance, il s’agit également de continuer à en donner à la relation du couple Téhéran-Ankara. Héritière des temps où Perses et Ottomans se disputaient des terres, la course à l’influence que se livre les deux Etats est sans ligne d’arrivée. Si l’accession au pouvoir de l’AKP en Turquie et avec lui de sa politique dite de « zéro problèmes avec les voisins » avaient ouvert une détente relative avec l’Iran, les événements du « printemps arabe » vinrent rappeler aux deux voisins la logique de concurrence régissant leurs rapports[5] : chassez le naturel, il revient au galop… Si la Turquie d’Atatürk fut un modèle pour l’Iran impérial, le sentiment de jalousie semble aujourd’hui s’être inversé. Ainsi l’unité de la jeune nation turque est menacée au sud-est par les Kurdes  et sa politique étrangère de plus en plus contestée par l’Union européenne et discréditée par ses propres atermoiements sur le dossier syrien. A l’inverse, Téhéran semble depuis le 14 juillet 2015 retrouver les faveurs de l’Occident tout en emplissant l’imaginaire moyen-oriental de sa puissance retrouvée via les théâtres syrien, irakien et yéménite ainsi que par l’incantation d’acteurs tels le Hezbollah, les Pasdaran ou autres Forces Al-Qods. Au regard des perspectives de désintégration de la région, comment ne pas se préparer à ce que les deux géants se disputent les miettes, une fois de plus.

Une identité toujours nourrie donc en opposition aux voisins ottoman et arabe. Qu’en est-il de celle, pluriséculaire également, construite autour du chiisme, comme évoqué plus-haut ? Si l’instrumentalisation de l’opposition chiite/sunnite à des fins politiques est monnaie courante au Moyen-Orient et dans les analyses occidentales, il est cependant important de relativiser cette dernière dans la construction contemporaine de l’identité du régime. L’ambition de l’ayatollah Khomeiny n’était-elle pas d’exporter la révolution à l’ensemble du monde musulman, fusse-t-il d’obédience sunnite ? De plus, ne conviendrait-il pas de parler des chiismes et non du chiisme ? Si le chiisme duodécimain reste le courant majoritaire compte tenu de la forte population iranienne, il est important de noter l’existence d’une multitude d’autres branches actives dans l’ensemble du monde musulman (zaydites, druzes, alaouites…). Enfin, il est intéressant de constater que le clergé iranien est loin de bénéficier d’une place dominante dans l’univers chiite, par nature polycentriste : à ce titre Najaf en Irak constitue le principal centre d’enseignement religieux[6]. Ainsi le chiisme apparaît plus comme un outil, un moyen au service de l’Etat, que comme une fin en soi, une définition pleine de l’Iran. Nahvandi et Bomati écrivent : « Le chiisme, religion d’Etat certes, a permis de détourner les volontés panislamiques des Ottomans, mais aussi de régir l’Iran selon ses propres lois et sa propre sensibilité »[7].

Conclusion

« Puisse le doux pays d’Iran être prospère » est un legs majeur du poète Ferdowsi au peuple d’Iran. Symbole phare de l’iranité, le talent de Ferdowsi se développa sous le joug de la domination arabe pour appeler de ses vœux la renaissance et la splendeur de l’Iran. La continuation par la République islamique du programme nucléaire – à finalité civile ou militaire, ici n’est pas la question – débuté sous le Chah est un signe que le pays rêve encore de grandeur.

Pour se faire, le régime risque cependant de devoir se passer autant que possible des armes utilisées par ses illustres prédécesseurs des siècles passés. Une tâche délicate lorsqu’il est démontré que ce qui caractérise encore le mieux l’Iran dans ses relations avec son étranger proche est son opposition plus ou moins virulente aux mondes arabe et ottoman. Cependant s’il parvient à dépasser sa haine de l’Occident et à renouer des liens de confiance avec lui, ce qui semble se dessiner petit à petit, l’Iran pourrait, en se basant sur un lien Etat-nation puissant, se constituer comme la puissance moyen-orientale rêvée par Ferdowsi, et ce, pacifiquement.


Bibliographie indicative

BOMATI (Y.) ; NAHVANDI (H.), Les grandes figures de l’Iran, Perrin, Paris, 2015, 392 pages.

DJALILI (M.-R) ; KELLNER (T.), L’Iran et la Turquie face aux printemps arabes, GRIP, 2012.

HOURCARDE (B.), Géopolitique de l’Iran, Armand Colin, Paris, 2010, 296, pages.


 

[1] Ferdowsi (930-1020)

[2] ZARIF (M.-J.) in AHMADI (S.), « La construction de la politique étrangère iranienne », Orient XXI, 24/03/2016
http://orientxxi.info/magazine/la-construction-de-la-politique-etrangere-iranienne,1259

[3] RUCKERT (L.), « La contestation de l’ordre international : les Etats révolutionnaires », Revue internationale et stratégique, 2004, n°54, p. 117.

[4] Site internet La Revue de Téhéran, « La conversion de l’Iran au chiisme sous les Safavides », novembre 2011.
http://www.teheran.ir/spip.php?article1484#gsc.tab=0

[5] Site internet Les clés du Moyen-Orient, KAVAL (A.), « Les relations Turquie-Iran. De l’ère des empire aux « printemps arabes », 14/11/2012.
http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-relations-Turquie-Iran-De-l,1144.html

[6] LOUER (L.), « Déconstruire le croissant chiite », Revue internationale et stratégique, n°76, 2009, p. 48.

[7] BOMATI (Y.) ; NAHVANDI (H.), Les grandes figures de l’Iran, Perrin, Paris, 2015, p.349.

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