Syrie : le pari de la guerre à tout prix (2/2)

L’intervention de la Russie est venue compenser les faiblesses structurelles de l’armée syrienne. A l’heure du retrait des troupes russes, reste que les forces gouvernementales n’ont plus les effectifs pour contrôler les 30% du territoire national encore sous l’autorité de Bachar el-Assad. La présence pourtant de plus en plus marquée de milices chiites irakiennes, afghanes ou pakistanaises encadrées par la force Al-Quods iranienne et le Hezbollah libanais ne permet plus de faire face aux groupes rebelles.

Les forces russes, un outil d’emploi stratégique au service d’une « guerre limitée[1] ».

 Au printemps 2015, la prise de la province d’Idlib par Jaych al Fatah puis les pertes subies dans la bataille de Jisr al-Choghour portent un coup dur au régime. Sur le front sud et dans les provinces de Deraa et d’as-Suweyda, l’armée de Bachar est également en difficulté. La prise de la ville de Bousra al Harir le 25 mars puis la chute de la « Brigade 52 » le 9 juin 2015, fragilisent l’armée régulière. Les rebelles de l’ASL alliés à ceux d’Ahar al-Cham sont en position de force.

En parallèle, l’assaut mené par Daesh sur la ville de Palmyre est également un coup dur pour le régime qui perd le contrôle des champs gaziers d’Al-Hél et d’Al-Arak et d’un nœud de communication et de projection stratégique important. Le cumul de ces revers et le recul des forces exposaient sensiblement les intérêts russes. Le Kremlin ne pouvait ignorer que face aux progrès rebelles dans le nord-ouest de la Syrie, son enclave militaire méditerranéenne était menacée. La prise ou l’isolement complet des bases de Lattaquié ou Tartous, toutes deux indispensables au ravitaillement de l’armée régulière, auraient signé à terme la chute du régime.

L’autre préoccupation de la Russie est d’ordre sécuritaire. Moscou est particulièrement exposé au retour de combattants originaires du Caucase et d’Asie Centrale. En juin 2015, le chef du FSB, Alexandre Bortnikov avait estimé à plus de 2 000 le nombre de citoyens russes partis combattre en Syrie. Dans le même laps de temps plus de 2 500 Ouzbeks, Kazakhs et Turkmènes auraient rejoints les rangs de l’opposition et des groupes terroristes. Le retour de ces djihadistes armés et expérimentés pourrait créer d’importants foyers de déstabilisations dans les pays satellites de la Russie et provoquer d’importantes vagues d’attentats[2].

La stratégie russe vise donc à fixer ses combattants sur le sol syrien et à les combattre en amont. C’est un pari risqué. Dans plusieurs enregistrements les groupes Al-Nosra et Daesh ont lancés des appels pour frapper le sol russe. Dans une vidéo diffusée le 12 octobre 2015, Abou Mohammad al-Joulani, émir d’Al Nosra appelle à une riposte sur la population et les soldats russes : « Si l’armée russe tue notre population, tuez sa population, si elle tue nos soldats, tuez les siens. Œil pour Œil ».

De son côté, Daesh s’exprime le 13 octobre 2015 par la voix de son porte-parole Abou Mohammad Al-Adnani afin de déclencher « le djihad contre les russes ». Des menaces qui se concrétisent. En octobre le FSB aurait déjoué une tentative d’attentat contre des transports à commun à Moscou. Le risque de l’intervention russe est qu’elle peut servir d’élément fédérateur pour les groupes terroristes souvent rivaux dans leurs objectifs. Sur le sol syrien si l’on assistait à une alliance de facto et temporelle entre des groupes ralliés à Al-Nosra et Daesh, cela apporterait une nouvelle dynamique au conflit.

Aleksander Markin. Александр Маркин, "Mi-24", via Flickr, Creative Commons Attribution

Aleksander Markin. Александр Маркин, « Mi-24 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le déploiement militaire russe

Pour assurer le déploiement de leurs forces, les Russes ont procédé à de grands travaux afin de moderniser leurs infrastructures. La base aérienne d’Hmaymime à Lattaquié a été agrandie pour accueillir du personnel et d’importants moyens aériens dont une trentaine d’hélicoptères Mi-24 et Mi-8. La sécurité du site est assurée par la présence de plus de 500 hommes appartenant à la 810e brigade d’infanterie de marine ainsi que par le déploiement d’unités blindées (chars T-90) et de pièces d’artilleries. Les bases d’Al Hamidiyah et d’Al Sanobar au sud de Tartous ainsi que le complexe militaire d’Istamo à quelques kilomètres au nord de l’aéroport Basel-el Assad ont également été réaménagées.

De plus, la Russie a procédé à une progressive sanctuarisation de l’espace aérien syrien face à une menace d’intervention turque. L’installation au sol de batteries anti-aériennes SA-22 et SA-15 ainsi que la présence en mer de navires de guerre équipés de missiles S-300 rend impossible toute velléité de confrontation directe[3]. Le Kremlin a également fait une démonstration de ses capacités balistiques en opérant des frappes depuis la mer Caspienne. Le 7 octobre 2015, 26 missiles ont ainsi été tirés par des navires russes sur des cibles ennemies en Syrie. Si le succès de ces tirs est à relativiser sur le plan militaire, il offre en substance la preuve d’un succès diplomatique. L’Iran et surtout l’Irak ont acceptés le survol de leurs territoires par ses missiles. Ce qui souligne en sous-main le soutien implicite des dirigeants irakiens à l’intervention syrienne.

Il faut rappeler que le gouvernement de Bagdad entretient des liens politiques et religieux étroits avec l’Iran. Moscou bénéficie en effet d’un interlocuteur privilégié en la personne d’Haïder al-Abadi, le premier ministre irakien. Celui-ci a favorisé la création d’un centre de renseignements entre la Syrie, l’Iran, la Russie et l’Irak dans la « green zone » de Bagdad. Haïder al-Abadi, membre du Hizb al Da’wa al Islamiyya, un parti chiite conservateur, joue diplomatiquement de la rivalité américano-russe dans les secteurs énergétiques et militaires afin de renforcer une armée et un système politique défaillants. Rappelons qu’au sein de la majorité chiite irakienne, l’intervention russe est perçue de manière positive. Le soutien de Vladimir Poutine au régime d’Assad est interprété comme un gage de soutien au camp alaouite et donc par procuration chiite.

En s’assurant le contrôle de l’espace aérien, l’armée russe a rendu caduque la possibilité de créer une zone d’exclusion aérienne ou d’une zone-tampon dans le nord syrien[4]. De plus, pour assurer la mise en œuvre de ses moyens au sol, Moscou a dû mettre en place une chaîne logistique importante. L’importance des forces requiert en effet la mise en place d’un support logistique conséquent dont l’essentiel passe par le détroit stratégique du Bosphore contrôlé par la Turquie.

On estime ainsi aujourd’hui à plus de 2 000 le nombre de personnels russes déployés en Syrie. Ce chiffre inclut les instructeurs, les soldats, les techniciens et les mécaniciens mais non les « volontaires ». La présence attestée de combattants d’origine russe auprès de l’armée loyaliste et la reconnaissance officielle des premiers décès aux combats attestent d’une implication directe d’unités au sol. Sur le plan diplomatique, Vladimir Poutine a étoffé son action d’une déclaration devant l’Assemblée générale des Nations-Unies le 28 septembre 2015[5]. Il a notamment appelé de ses vœux une « vaste coalition contre l’Etat Islamique », se disant prêt à agir avec les Etats-Unis et les Européens. Deux jours plus tard, le 30 septembre, Poutine recevait l’autorisation du Conseil de la Fédération pour mener des frappes en Syrie. Une demande officielle de Bachar el-Assad lui offrant l’opportunité de « normaliser » son action face à la communauté internationale.

Une diplomatie de la canonnière

Par cette diplomatie de la canonnière, la Russie se remet directement au centre des jeux et enjeux internationaux. Vladimir Poutine sait que la menace terroriste est un catalyseur des peurs occidentales et que son intervention directe en Syrie lui assure un regain de sympathie en Europe de l’Ouest et notamment en France. L’impact populaire et médiatique des attentats du 13 novembre à Paris a joué en faveur d’un rapprochement franco-russe. Moscou est devenu un allié dans la nouvelle « guerre contre le terrorisme ». La focalisation médiatique sur le théâtre syrien à fait oublier l’enlisement de la crise ukrainienne et la prolongation des combats dans le Donbass.

Si l’intervention russe à pour le moment réussit à porter le feu et le fer de manière efficace contre l’opposition, on peut néanmoins douter de son efficacité sur le long terme. L’effet de surprise est passé. Si la qualité des frappes et leur nombre peut, comme on l’a vu, bousculer sérieusement les positions rebelles, la situation sur le terrain risque de s’enliser. Vladimir Poutine n’a ni véritable plan politique pour ramener la paix en Syrie ni les moyens de mener cette guerre à son terme.

De plus, malgré son investissement moyen-oriental et ses nouvelles relations avec l’occident, les sanctions contre l’économie russe n’ont pas étés levées. La faiblesse du cours du baril pétrolier[6] et la chute du rouble pèsent lourdement sur les ambitions militaires russes. La maîtrise du ciel ne permettra en aucun cas de remporter une victoire totale. Les forces russes seront-elles alors tentées d’intervenir au sol si les combats viennent à s’enliser ? Le spectre des interventions passées en Afghanistan et en Tchétchénie reste encore prégnant dans les mémoires russes. Une opération d’envergure au sol n’est pour le moment pas crédible.

La Russie va davantage chercher à offrir à Bachar el-Assad un glacis sécuritaire autour de la « Syrie utile » plutôt qu’une destruction totale des rebelles[7]. Les forces loyalistes, milices chiites inclues, n’ont pas les effectifs pour emporter de vastes combats urbains, d’où la stratégie des sièges. Le blocus des villes ou quartiers rebelles est devenu pour le régime le meilleur moyen d’affaiblir l’opposition, d’isoler les poches de résistances et d’épuiser encore d’avantage des populations civiles à bout de forces et d’espoirs.

C’est cette stratégie que semble vouloir appliquer de nouveau le régime dans la prochaine bataille pour Alep qui s’annonce[8]. Plus que jamais, Bachar el-Assad semble tributaire de ses alliés pour espérer se maintenir au pouvoir. Le pourrissement de la situation sécuritaire lui est favorable mais il doit désormais coordonner ses ambitions politiques avec celles de ses partenaires[9]. Le maître de Damas a sûrement assuré sa survie mais l’ambition d’unifier à nouveau le pays dans ses anciennes frontières nationales est morte. Le régime ne gagne plus la guerre, il ne peut qu’offrir ce fardeau en partage.


[1] https://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/articles-de-politique-etrangere/russie-de-grande-strategie-guerre

[2] http://geopolis.francetvinfo.fr/la-russie-sous-la-menace-terroriste-de-daech-91007

[3] http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/syrie-les-russes-la-manoeuvre.php

[4] http://www.understandingwar.org/backgrounder/russia-security-update-february-24-march-3-2016

[5] http://www.lecourrierderussie.com/politique/2015/09/discours-vladimir-poutine-onu-version-complete/

[6] http://prixdubaril.com/

[7] http://orientxxi.info/magazine/les-calculs-de-la-russie-a-l-heure-du-cessez-le-feu-en-syrie,1221

[8] http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/03/04/malgre-la-treve-l-encerclement-d-alep-continue_4876928_3210.html

[9] http://www.diploweb.com/Un-mois-d-intervention-russe-en.html

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Une réponse à “Syrie : le pari de la guerre à tout prix (2/2)

  1. Le 10/04/2016
    Rétrospection: l’orientation légèrement poutinophobe a induit quelques prévisions hasardeuses sur l’impossibilité de gagner par le seul engagement aérien, de même sur le danger d’un enlisement. Et pourtant, Poutine avait dit clairement ses buts et la durée limitée de l’engagement. Notons, comme annoncé, qu’il reste des russes (avions et divers moyens d’interdiction aérienne sur la zone, visant la Turquie.) De même, un retour « massif » pourrait être rapide.

    Quant aux combats au Donbass, l’intérêt de la Russie n’est pas qu’ils cessent. C’est un abcès de fixation qui « saigne » l’Ukraine, au coût marginal pour la Russie. Elle ne s’est jamais engagée dans la région, en tant que troupe russe constituée, et elle ne le fera pas. SAUF si les 2 Républiques sont en danger, peu probable vu le rapport des forces. Le coût, principalement humain, est à charge des 2 républiques. Elles se contentent de riposter aux agressions quand les troupes ukrainiennes franchissent la démarcation entre les 2 parties, ligne enregistrée à Minsk II. Cette fausse « drôle » de guerre est en train de dissoudre la malheureuse armée kiévaine: indiscipline, maladie, alcoolisme, drogue, suicides et pertes idiotes au « combat ». En fait, elle ne s’est pas remise de sa défaite à Debaltsevo, il y a un plus d’un an.
    Il est donc dans l’intérêt de Poutine de ne pas intervenir.
    Notons que la Russie accueille entre 1,5 et 2 millions de réfugiés ukrainiens.

    Rien n’est possible en matière de paix tant que Kiev ne fera pas sa part des accords de Minsk. Et cela est impossible tant que les activistes pro-nazis, partisans de solutions sommaires et expéditives, tiennent le haut du pavé. Pendant ce temps, l’Ukraine, de plus en plus isolée, s’enfonce dans le marasme économique (salaire médian à 150 Euro mensuels, retraite de base à 45 Euro). S’y rajoutent la violence civile et la corruption. Le FMI rajoute son grain de sel en exigeant à la fois la baisse des retraites et la hausse de l’énergie, en plus des réformes anti-corruption jamais satisfaites. Le peuple ukrainien ne mérite pas cela…

    A l’opposé, la situation générale au Donbass est bien meilleure grâce aux mines de charbon et à l’industrie lourde. Le peuple est solidaire de la direction politique et militaire qu’il s’est choisi. Il montre une détermination certaine à fournir les efforts demandés.

    Un reproche que l’observateur peut faire à la politique occidentale est de donner l’occasion à Poutine de paraître bien plus grand qu’il n’est. Alors qu’il s’est contenté de se tenir en embuscade afin d’exploiter la moindre des erreurs des apprentis sorciers. Ils n’ont pas manqués. Le voyage à Moscou de 2 ministres français venus demander la levée des contre-sanctions russes, qui frappent durement notre agriculture, montre bien toute l’ineptie de cette politique. En l’espèce, puérile et déshonorante serait plus juste.

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