Syrie : le pari de la guerre à tout prix (1/2)

L’intervention russe en Syrie est venue inverser la dynamique du conflit. Après plusieurs mois difficiles où l’armée syrienne a accumulé les revers notamment dans le nord-ouest du pays, les forces loyalistes ont repris l’avantage. Le déluge de feu dans les provinces d’Alep, d’Hama et de Lattaquié qui a visé les forces vives de l’opposition a permis des avancées significatives à défaut d’être décisives[1].

Sous couvert de frapper en priorité les groupes salafistes et djihadistes affiliés à Al-Nosra et Daesh, la Russie cherche à affaiblir en profondeur les factions rebelles ralliées à l’armée de la conquête (Al Jaych al-Fatah) et celles de l’Armée Syrienne Libre (Al Jaych Al Souri Al Hourr). L’engagement de Moscou est progressivement passé d’une assistance vitale mais discrète au régime à un engagement agressif et frontal aux côtés de l’armée loyaliste et des milices chiites fidèles au régime.

Aujourd’hui si la trêve négociée permet une relative accalmie dans les combats, nous devons craindre une reprise des hostilités[2]. La multiplication des acteurs, l’antagonisme des ambitions politiques et le sectarisme religieux croissant alimentent une spirale de la violence. Le conflit syrien, adossé à celui de l’Irak, espace que l’on nomme aujourd’hui le « Syrak » dessine les frontières d’un nouveau Moyen-Orient.

Vladimir Poutine a décidé d’offrir une réelle opportunité au régime syrien de reprendre la main dans une guerre aux multiples fronts et acteurs qui entre en mars dans sa cinquième année. Le Kremlin a clairement parié sur le calendrier politique international pour mettre en œuvre ses actions de coercition. En premier lieu, les élections américaines paralysent une quelconque réponse de Barack Obama et l’establishment américain, s’il est capable de « lire » la crise en cours, ne possède ni plan crédible d’intervention ni une réelle volonté de peser de manière significative sur le dossier syrien.

L’Europe, quant à elle est renvoyée à son statut de puissance civile et normative sans objectifs diplomatiques tangibles et communs. Soumis à une pression migratoire qui le divise, le Vieux Continent ne se donne toujours pas les moyens d’apporter une solution tangible à la crise syrienne[3]. Celle-ci l’impacte pourtant de manière directe. Sur le plan militaire, la campagne de bombardements contre le groupe Etat Islamique en Irak et Syrie est certes parvenue à enrayer l’expansion de ce dernier mais les frappes montrent aujourd’hui leurs limites. L’absence de toute perspective politique crédible sur le long terme va continuer de jouer en faveur des groupes les plus radicaux.

La Russie, en profitant de la faiblesse de l’UE et des États-Unis s’est donc replacée au centre du jeu politique au Moyen-Orient. Il faut mettre en perspective ce soutien diplomatique et militaire dans le temps long. Les relations russo-syriennes s’inscrivent dans une histoire riche et complexe. En effet, l’Union Soviétique a été un partenaire central du régime baasiste syrien.

 Lancée le 30 septembre 2015, l’opération russe à été précédée d’un important déploiement de forces qui prouve que l’ambition d’agir sur le sol syrien était décidée de longue date. L’armée russe qui assurait auparavant le ravitaillement en armes, en munitions et en matériels des forces syriennes a vu sa mission progressivement évoluer vers l’intervention directe. Il faut souligner que pour Moscou, garder la main sur le théâtre syrien revêt une importance capitale. Aujourd’hui, Vladimir Poutine honore la poursuite cohérente de relations diplomatiques dont les socles ont été bâtis durant la Guerre Froide.

Ce développement cherchera à analyser dans un premier temps les liens profonds qui unissent la Russie au régime syrien. L’importance de la dimension historique des relations entre les deux pays permet d’avoir une compréhension plus aigüe de l’intervention russe. Ensuite nous nous attacherons à décrire le déploiement des forces russes sur le sol syrien. Leurs forces mais également leurs limites dans un conflit qui mobilise de multiples acteurs régionaux aux ambitions antagonistes. La deuxième partie de nos recherches se penchera sur les acteurs en action sur les champs de batailles syriens et la nouvelle dimension géopolitique régionale qu’impulse se conflit. La Syrie est devenue une terre de combats qui offre un prisme sociopolitique majeur d’une région en mutation.

Maureen, "Syrian dynasty", via Flickr, Creative Commons Attribution

Maureen, « Syrian dynasty », via Flickr, Creative Commons Attribution

Syrie et Russie : Une relation historique au cœur  d’un Moyen-Orient éclaté.

L’URSS a longtemps bénéficié de la sympathie des nationalistes arabes au XXème siècle. En Syrie, Moscou pouvait s’appuyer sur une communauté chrétienne orthodoxe non négligeable (environ 6% de la population) et sur un tissu politique issu des décolonisations  favorable aux idéaux communalistes. Si des tensions apparaissent lors de la création de l’Etat israélien qui est aidé militairement et soutenu politiquement par la Russie, ces différends s’estompent au cours des années 50. Dans un contexte de rivalité exacerbé entre les deux blocs, la Syrie devient un partenaire privilégié de l’URSS.

Un premier contrat d’armement est signé en 1956. En 1957, l’Union Soviétique s’engage à développer les infrastructures économiques du pays. La création de routes, d’un chemin de fer entre Lattaquié et Alep et des investissements dans l’agriculture locale renforcent les liens entre Damas et Moscou. La formation égypto-syrienne de la République Arabe Unie entre 1958 et 1961, joue en faveur des relations avec l’URSS. L’arrivée au pouvoir du parti Baath porté par Salahedine Bitar et Michel Aflak en mars 1963 et la mise en place d’un « socialisme arabe » fait de Moscou le partenaire privilégié de la Syrie. À la suite du coup d’Etat du 23 février 1966 qui porte au pouvoir Noureddine Atassi, les investissements soviétiques connaissent une nouvelle expansion. L’URSS continue sa politique d’investissements technologiques et économiques en modernisant les ports de Tartous et de Lattaquié et en bâtissant le barrage de Tabqa sur l’Euphrate.

Le 13 novembre 1970, le soutien de l’URSS au coup d’Etat organisé par Hafez el Assad alors ministre de la Défense contre le président baasiste Noureddine al Atassi, marque le début des relations entre le clan Assad et Moscou. Il faut souligner que si Hafez el Assad cherche à instrumentaliser l’aide soviétique pour conforter son pouvoir, il fait preuve d’indépendance dans ses prises de décisions.

Les affaires internes du pays restent l’apanage du régime syrien. L’engagement militaire de la Syrie contre Israël lors de la Guerre du Kippour en 1973 puis l’intervention au Liban le 1er juin 1976 se font sans le consentement de Moscou. En 1979, la signature des accords de Camp-David marque le rapprochement de l’Egypte, pays arabe le plus peuplé, avec les Etats-Unis. La défection du Caire dans la lutte contre Israël fragilise la position syrienne sur l’échiquier moyen-oriental. L’isolement du régime d’Assad est compensé par un renouveau dans les relations diplomatiques entre Damas et Moscou. L’URSS cherche à rééquilibrer le rapport de force.

Le 8 octobre 1980, Hafez el Assad se rend à Moscou afin de signer un traité « d’amitié et de coopération » pour une durée de vingt ans. Cet accord est avant tout un calcul politique pour la Syrie. Le régime cherche à se rendre indispensable à toute négociation dans la région[4]. C’est à la suite de cet accord, que les russes augmentent sensiblement leur aide militaire à Damas et favorisent une rapide modernisation de l’arsenal du régime.

En 1983, on compte plus de 6 000 conseillers militaires soviétiques sur le sol syrien. Depuis le début des années 1970 l’essentiel de l’armement syrien est russe. Moscou est en concurrence dans ses livraisons avec les Iraniens et les Chinois. L’accent est mis sur la modernisation de l’armée de l’air syrienne (Mig-29, Mig-31, Sukhoï Su-30 M) puis sur la mise en place d’un important système de défense antiaérien. Des bases de missiles SAM-5 sont installées à Homs et à Dmeir. Le but était de sanctuariser l’espace aérien syrien face à une possible intervention israélienne puis à assurer des moyens de défense cohérents face à l’Irak de Saddam Hussein.

Moscou est également présent depuis 1971 dans le port de Tartous. Cette enclave n’est pas une base navale de premier ordre. Elle doit être davantage perçue comme un avant poste dédié au ravitaillement des navires russes. L’importance stratégique de Tartous réside dans sa capacité à offrir à Moscou une présence significative en Méditerranée Orientale. C’est la seule escale permanente de la flotte russe (Voïenno-Morskoï Flot) pour assurer la projection de forces dans la zone.

L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev le 11 mars 1985 et la mise en place de ses politiques de glasnost et de la perestroïka change la dimension des relations soviétiques avec la Syrie. L’URSS n’a plus les moyens de soutenir sans restriction son partenaire arabe. Si Gorbatchev ne remet pas en cause les contrats d’armements, il infléchit la position soviétique au Moyen-Orient, notamment en procédant en 1987 à un rapprochement avec Israël. Entre Damas et Moscou, les différends sont nombreux. Gorbatchev s’irrite des initiatives régionales syriennes.

Opposé aux intérêts russes sur le théâtre libanais, Hafez el-Assad soutient ouvertement la milice chiite Amal et s’oppose à Yasser Arafat. De plus, l’attention soviétique se concentre essentiellement sur le conflit Iran-Irak, délaissant quelque peu le champ syrien. En difficulté financière, Moscou demande également à Hafez el-Assad de rembourser sa dette. Devant le rapide effondrement de la puissance soviétique, le régime syrien cherche à se tourner vers les Etats-Unis. En 1990 suite à l’invasion du Koweït par l’armée irakienne, la Syrie participe à la coalition contre Saddam Hussein dans une tentative de normaliser ses relations avec l’Occident[5].

Une Syrie tête de pont du retour stratégique russe au Moyen-Orient  

Dans les années 1990, la Russie se détourne largement du Moyen-Orient. En crise économique et politique, Moscou voit sa sphère d’influence se réduire considérablement. Ce n’est qu’avec l’arrivée au ministère des Affaires Etrangères en 1996 d’Ievgueni Primakov, orientaliste et ancien chef du SVR, que la Syrie réintègre les ambitions diplomatiques russes. Pourtant, quand Bachar el-Assad arrive au pouvoir en juillet 2000, il se tourne en priorité vers l’Europe et les Etats-Unis. Le nouveau maître de Damas a notamment étudié l’ophtalmologie en Grande-Bretagne.

Le tournant impulsé par les attentats du 11 septembre 2001 et la Global War on Terror lancée par George Bush fragilisent la position syrienne. Pourtant, en 2001, Bachar el-Assad collabore activement avec les services de renseignements occidentaux pour traquer les membres d’Al-Qaïda.

En 2003, l’intervention américaine en Irak bouleverse à nouveau l’ordre régional au Moyen-Orient. Le Kremlin décide alors de renouer avec une diplomatie proactive en Syrie. En janvier 2005, lors d’une visite de Bachar el-Assad à Moscou, la dette syrienne est annulée à 75%. La Russie accroit également ses investissements dans le secteur gazier et dans l’extraction d’hydrocarbures. En février de la même année, le régime syrien est accusé d’avoir commandité l’attentat qui tue Rafic Hariri au Liban. Ce nouvel isolement sur la scène internationale pousse Damas à se rapprocher de Moscou. Les liens avec le régime baasiste prennent la forme d’un parrainage.

La Russie cherche sous la présidence de Vladimir Poutine à retrouver une puissance évanouie. La Syrie devient progressivement la tête de pont des ambitions russes au Moyen-Orient et marque la volonté d’affirmer un grand retour stratégique russe[6]. Dans le contexte des Printemps Arabes et de la déstabilisation du clan Assad, le soutien russe au régime est sans faille. Cette constance diplomatique est permanente depuis mars 2011 et le début de la guerre civile.

La Russie sait qu’elle joue ici une partie risquée mais essentielle. La chute d’Hosni Moubarak en Egypte et de Kadhafi en Libye lui a fait perdre de grandes parts de marché dans les secteurs énergétiques et de l’armement, atouts économiques de premiers ordres pour Moscou. Le régime de Bachar el-Assad, reste son principal client dans la région, même s’il s’avère mauvais payeur. D’ailleurs la rançon du succès militaire de Vladimir Poutine est d’avantage politique qu’économique. Moscou a engagé sa crédibilité dans le dossier syrien. Et cela à tout prix.

On ne doit pas faire oublier que les Russes ont déjà offert il y a deux ans une alternative salutaire à Bachar el Assad. Suite au massacre au gaz sarin dans le quartier de la  Ghouta le 21 août 2013, Moscou a apporté sa médiation pour assurer le démantèlement de l’arsenal chimique de Bachar el Assad. Cette victoire diplomatique avait d’ailleurs mis en porte-à-faux la fameuse « Red Line » invoquée par Barack Obama. On se souvient que les dissensions des nations européennes avaient été préjudiciables à la diplomatie française partisane d’une intervention militaire.

Encadré par la résolution 2118 du Conseil de Sécurité de l’ONU, Damas avait finit par livrer ses stocks d’agents chimiques sous la supervision de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC)[7]. La Russie ne souhaitait en effet pas reproduire son erreur libyenne. En 2011, suite à la résolution 1973 au Conseil de sécurité des Nations-Unies, l’intervention de l’Otan avait outrepassé les objectifs initiaux de sa mission en opérant un « regime change ». La chute de Kadhafi, soutenu par le Kremlin, avait considérablement crispé l’attitude de la Russie envers toute nouvelle tentative d’intervention de l’Otan.


[1] http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/02/13/au-nord-d-alep-l-heure-de-verite-pour-la-rebellion-anti-assad_4864721_3210.html

[2] http://www.cf2r.org/fr/notes-actualite/syrie-un-cessez-le-feu-quel-cessez-le-feu.php

[3] http://www.nytimes.com/2016/02/26/world/europe/with-no-unified-refugee-strategy-europeans-fall-back-on-old-alliances.html

[4] http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Julien-Nocetti-Historique-des-relations-entre-l-URSS-Russie.

[5] http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Clement-Therme-Dans.html

[6] http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/10/12/ce-que-vladimir-poutine-veut-vraiment-faire-en-syrie_4787958_3232.html

[7] http://www.un.org/disarmament/content/slideshow/Secretary_General_Report_of_CW_Investigation.pdf

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