Déconstruire le mythe de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient (2/2)

Pour traiter de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient, il est primordial de commencer par définir précisément le périmètre des acteurs entrant légitimement dans l’analyse. En procédant méthodiquement et avec raison, il est alors possible d’écarter de prime abord certains Etats de l’étude.

Cet article considère ainsi – et bien que ces deux Etats furent intimement liés au fait nucléaire dans un passé récent – l’Irak et la Syrie comme ne représentant pas au début de l’année 2016 des candidats sérieux à la prolifération. Le chaos qui s’abat actuellement sur ces deux pays rend en effet l’essor d’un programme nucléaire étatique tout simplement impensable, même s’il soulève d’autres problèmes sécuritaires graves. Il convient également d’exclure l’ensemble des petites monarchies du Golfe ne disposant ni des moyens ni de la volonté de se doter d’une capacité nucléaire militaire. Cinq acteurs émergent alors comme candidats potentiels à la prolifération nucléaire au Moyen-Orient.

Crise iranienne et anxiété prolifératrice

L’Iran tout d’abord. Si l’accord du 14 juillet 2015 avait pour ambition de désamorcer définitivement une bombe iranienne, nombreux sont ceux qui estiment que ce dernier sera en réalité incapable de s’opposer à la volonté de la République islamique si ces dirigeants décident de se doter d’une technologie militaire. Traiter du cas iranien en quelques lignes est impossible tant ce sujet est complexe et polémique. Il est vrai que l’accord signé, aussi contraignant soit-il, n’empêchera jamais Téhéran de se doter d’une arme atomique opérationnelle. Toutefois, il permettrait d’alerter sur l’intention du régime de se lancer dans ce processus. Une entreprise considérée ici comme à écarter, du moins dans le contexte actuel, alors que l’Iran s’évertue à se développer économiquement et à se réinsérer a minima dans la communauté internationale. A l’appui d’autres sources proposées en fin d’article supportant l’idée d’une diabolisation du programme nucléaire iranien, le choix est donc fait d’écarter à court et moyen terme la menace iranienne.

L’Arabie Saoudite ensuite. Si les déclarations officielles du royaume laissent entendre qu’une bombe saoudienne répondrait automatiquement à une bombe iranienne, plusieurs éléments permettent toutefois de penser que cette menace n’est affaire que de discours. Premièrement l’Etat ne dispose pas de technologies et de matières premières suffisantes pour développer un programme sans assistance extérieure. La vétusté de ses vecteurs (DF-3) nécessiterait des coûts de rénovation peu soutenables par le régime au moment où ce dernier dépense déjà beaucoup au Yémen[1]. Pour ce qui est d’une assistance extérieure, seul le Pakistan semble aujourd’hui un rôle de fournisseur pour Ryad au regard de la conjoncture moyen-orientale. Il ne fait aucun doute que de nombreux obstacles s’opposeraient à un tel soutien de la part d’Islamabad. Enfin, l’Arabie ne se risquerait pas à s’aliéner sa principale source en armement, à savoir les Etats-Unis[2]. Bien que les liens entre les deux partenaires se soient quelque peu distendus récemment, Ryad reste fortement dépendante du soutien de Washington à son égard dans la région et serait certainement contrainte à se replier sous le bouclier nucléaire américain promis à ses alliés au Moyen-Orient.

L’Egypte et la Turquie sont également à mentionner compte tenu de leur poids démographique et de leur relative influence politique dans la région. Pour ce qui est de la première, il est important de noter qu’elle n’a pas réagi au fait qu’Israël obtienne l’arme nucléaire alors qu’à l’époque l’Etat hébreux représentait l’ennemi principal du Caire dans la région[3]. De plus, l’Egypte ne semble pas disposer des moyens technologiques et financiers pour la réalisation d’un programme domestique. Quant à l’appui d’un adjuvant, les possibilités se sont fortement réduites depuis la chute du régime libyen. Finalement, la création d’une ZEAN reste une des priorités de la politique étrangère égyptienne et le Caire se trouve comme Ryad fortement dépendante de la politique américaine dans la région. La Turquie quant à elle, du fait qu’elle présente un modèle d’Etat similaire à celui de l’Iran, apparait comme un candidat à prendre au sérieux. Il faut cependant rappeler qu’Ankara est liée à une panoplie assez lourde de normes internationales concernant les mesures d’arms control et de désarmement[4]. La Turquie est également membre de l’OTAN, qui lui offre déjà des garanties nucléaires. Elle caresse enfin toujours l’espoir de rejoindre un jour l’Union européenne et il est difficile de voir cette dernière s’ouvrir à un Etat proliférant.

Il reste enfin à faire mention de la menace terroriste et la crainte de voir un groupe djihadiste acquérir un jour des capacités nucléaires. S’il est incongru d’imaginer un Etat transférer volontairement à des terroristes de telles armes, du fait notamment de l’incertitude qui résulterait de l’usage que pourraient en faire ces derniers ; le danger de les voir accéder à des technologies via des réseaux clandestins ou suite à l’effondrement de régimes n’offrant pas de garanties quant à leur chaîne de commandement ne relève quant à lui pas de l’utopie. Le cas d’espèce du Pakistan est à ce titre préoccupant.

European External Action Service, "Iran Talks in Lausanne, Switzerland)", via Flickr, Creative Commons Attribution

European External Action Service, « Iran Talks in Lausanne, Switzerland) », via Flickr, Creative Commons Attribution

Les sirènes alarmistes des chantres apocalyptiques

« Je ne sais pas quelles armes seront utilisées pour la troisième guerre mondiale, si elle a lieu. Mais la quatrième se réglera à coup de massues. »[5]

Bien que la Guerre froide se soit conclue il y a près de vingt-cinq ans, la mythologie associée à l’arme nucléaire reste très prégnante dans notre société contemporaine. Outre l’agitation enregistrée périodiquement à Pyongyang, c’est bien le Moyen-Orient qui aujourd’hui permet au mythe de vivre. Le désamorçage – à défaut de son règlement définitif – de la crise du nucléaire iranien en est la preuve récente.

Du fait du chaos régnant dans la région et de la logique de jeu à somme nulle ancrée dans l’ADN de tous les acteurs locaux, il était légitime d’aborder sérieusement le thème de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Chemin faisant, l’objectif était de dépassionner un débat source de tension et souvent pris à bras le corps par des analyses dépourvues de réelle objectivité.

Synthétiser un tel sujet est déjà une entreprise délicate. Toutefois, quelles seraient les deux idées principales à retenir de court exposé ? Premièrement qu’il est important de se familiariser à nouveau avec les concepts de dissuasion et de prolifération nucléaire pour quiconque veut s’emparer du sujet. Si l’acquisition d’une arme atomique ne semble plus représenter aujourd’hui une source légitime de puissance pour les Etats occidentaux, cela n’est pas forcément vrai pour ceux du Moyen-Orient. Ainsi, s’il est primordial de construire une communauté de sécurité collective viable dans la région, il est important de se préparer à une éventuelle situation de dissuasion qui serait totalement différente que celle connue durant la Guerre froide.

Deuxièmement, il s’agit de ne pas céder aux sirènes alarmistes des chantres apocalyptiques. S’il est vrai que l’Iran, et ce malgré l’accord du 14 juillet, reste capable d’acquérir une arme nucléaire, il est fort peu probable qu’il se risque dans cette aventure. A sa suite, l’Arabie Saoudite, l’Egypte ou la Turquie ne semblent pas non plus pouvoir se lancer dans une course à la prolifération, que ce soit pour des raisons politiques, économiques, techniques ou sociales.

En définitive, si un risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient existe, ce dernier reste à l’heure actuelle très faible, et il ne tient qu’à la communauté internationale et aux acteurs locaux de le rendre inexistant. Le Moyen-Orient ne devrait plus vénérer l’atome mais la paix. Oui, il faut agir pour une mythologie de la paix au Moyen-Orient.


[1] Rapport « An uncertain Future. Regional Responses to Iran’s Nuclear Programme », Royal United Services Institute, Withehall Report Series, 2013, p. 13.

[2] Rapport « SIPRI Yearbook 2014. Armaments, Disarmament and International Security », p. 11.

[3] Rapport « An uncertain Future. Regional Responses to Iran’s Nuclear Programme », Op. Cit., p. 43.

[4] KIBAROGLU (M.) ; CAGLAN (B.), « Implications of a Nuclear Iran for Turkey », Middle East Policy, Vol.15, n°4, 2008, p. 66.

[5] Albert Einstein.

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