Déconstruire le mythe de la prolifération nucléaire au Moyen-Orient (1/2)

« Les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux Lacédémoniens, les contraignant ainsi à la guerre. »[1]

L’Homme a pour habitude de craindre ce qu’il ne peut expliquer ou comprendre. Craindre mais également vénérer. Cette dichotomie se retrouve dans la définition du mythe, récit fabuleux à la finalité potentiellement morale. Ainsi face au mythe de la cosmologie l’individu invente la croyance divine mais se retrouve également seul face à l’univers, dérouté par cette immensité dépourvue de sens. Il semblerait que sous certains aspects l’arme nucléaire relève elle aussi du mythe.

Lorsqu’elle fut inventée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la fascination générée à son égard égala rapidement l’effroi lié à ses promesses destructrices. Pire encore, l’humanité assistait léthargique –et ce malgré l’horreur des jurisprudences Hiroshima et Nagasaki – à une prolifération nucléaire mondiale. Toutefois, la modernisation accélérée des sociétés et l’évolution radicale de la manière de faire la guerre semblaient prédire une fin certaine à cette arme du diable pour un horizon plus ou moins lointain[2].

L’horloge de l’apocalypse vint pourtant accélérer le temps à nouveau au début des années 2000 lorsqu’éclatèrent les crises nucléaires iranienne et coréenne. En refusant de se plier aux règles du jeu très occidentales de la société internationale, Kim Jong-il et Mahmoud Ahmadinejad permirent au monde entier de prendre des cours de rattrapage en dissuasion nucléaire mais aussi de visionner à nouveau Stanley Kubrick pour son plus grand plaisir. Mais malgré tous les efforts d’indiscipline du dictateur coréen, ce début de XXIe siècle fut en presque totale exclusivité dédié au Moyen-Orient et à son instabilité protéiforme et durable. Epicentre des querelles et intérêts mondiaux, c’est presque naturellement qu’Israël et ses alliés occidentaux parvinrent à faire adopter, suite à une interprétation remplie d’opportunisme politique des propos du président iranien, l’idée que le Moyen-Orient était en proie à une nucléarisation imminente sans l’intervention d’une force détenant le monopole de la violence légitime, à savoir les Etats-Unis.

Or il est vrai que « le concept de dissuasion a été quelque peu négligé pendant presque deux décennies après la fin de la Guerre froide, en particulier après les attentats du 11 septembre »[3] et que cet état amnésique n’est pas le plus propice au développement d’un débat sain sur l’arme nucléaire. Qu’est-ce qu’une stratégie nucléaire à proprement parlé ? Quelle est l’influence de l’environnement géostratégique et/ou de la personnalité du leader dans la détermination de cette dernière ? Quels sont les nécessités matérielles de la dissuasion ? Comment penser le fait nucléaire dans un monde post Guerre froide ? Autant de questions que les élites et les stratèges ne se posent plus à l’ère du terrorisme international. C’est dans ce contexte qu’est survenu le livre salvateur de Thérèse Delpech, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Véritable manifeste du fait nucléaire, cet ouvrage s’affirme comme la matrice indispensable à une réflexion rationnelle sur ce sujet étudié dans le monde instable de ce début de siècle.

Car la rationalité manque cruellement lorsqu’il est question du Moyen-Orient. Qu’ils soient extérieurs ou non à la région, les acteurs prenant part à cette désintégration territoriale programmée ne considèrent leur affrontement que comme un jeu à somme nulle. Or en relations internationales, il est question de rapports de force, et non d’annihilation. L’annihilation ne doit pas avoir sa place dans la pensée humaine, encore moins lorsque des implications nucléaires sont en jeu.

Ce furent cependant bien les Etats de la région eux-mêmes qui prirent conscience de la gravité d’une telle situation, et ce bien avant que la crise iranienne n’éclate en 2002. C’est en effet, et cela n’est pas dépourvu d’une certaine ironie, sous l’impulsion de l’Iran impérial et de l’Egypte en 1974 que remonte le premier projet de zone exempte d’armes nucléaires (ZEAN) au Moyen-Orient. C’est la même Egypte qui en 1990 proposa l’idée d’une zone exempte d’armes de destruction massive (ZEADM). Suffisant pour que l’ONU se saisisse de la question et que le projet prenne réellement forme en 1995 dans le cadre de la première conférence d’examen et de prorogation du traité de non-prolifération (TNP). Un vœu qui malgré l’adhésion de la Syrie en 2013 à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC) est resté pieux aussi bien lors de la révision de 2010 que celle de 2015, à la défaveur d’un contexte régional tendu et sous fond de discussions autour du programme nucléaire iranien[4].

Des discussions qui ont néanmoins abouti à l’accord « historique » du 14 juillet 2015. Dès lors, comment se positionner face à l’avenir ? Faut-il comprendre le Moyen-Orient comme une région à part, incapable de répondre aux standards habituels ? Faut-il, compte-tenu du fort potentiel explosif de cette poudrière considérer comme inéluctable le monopole atomique israélien ? Ou faut-il au contraire craindre une dissémination du feu nucléaire à un spectre élargi d’acteurs, étatiques voire terroristes ? Quelle foi avoir en l’accord conclu entre Téhéran et le club dit des « 5+1 » ? Faut-il finalement considérer la prolifération nucléaire au Moyen-Orient comme un mal irréfragable au regard des spécificités de la région et à la lumière de l’expérience de la Guerre froide ? Cet article tentera, pour répondre à ces questions, de montrer la spécificité des rapports entre le fait nucléaire et le Moyen-Orient tout en se relativisant l’hypothèse d’une prolifération incontrôlable.

IAEA Imagebank, "IAEA fact-finding team (02810460)", via Flickr, Creative Commons Attribution

IAEA Imagebank, « IAEA fact-finding team (02810460) », via Flickr, Creative Commons Attribution

Entre équilibre de la terreur et désagrégation régionale

Du temps de la Guerre froide, Kenneth Waltz et Peter Sagan furent deux figures de proue de la querelle intellectuelle et dichotomique opposant ceux voyant la prolifération nucléaire comme une malédiction et ceux au contraire l’appelant de leurs vœux comme une bénédiction. Le débat s’articulait alors autour de la question : « More be better or more be worse ? »[5] Si la doxa actuelle – et avec elle le bon sens – scande l’importance de lutter à tout prix contre une prolifération nucléaire dans un Moyen-Orient explosif, un débat dépassionné et objectif s’impose néanmoins. Limité dans son format, cet article se consacrera uniquement aux spécificités moyen-orientales. Partant, tout lecteur mal-à-l’aise avec les concepts de dissuasion et de prolifération nucléaire pourra se référer à la bibliographie indicative proposée à la fin de l’analyse.

Il faut alors commencer par se pencher sur la thèse faisant de l’arme nucléaire l’unique gendarme légitime au Moyen-Orient. Dans cette région de « conflit prolongé »[6], où l’hostilité s’étend sur de longues périodes et où les enjeux sont souvent grands, il est possible de ne pas discerner de point de terminaison de la violence. Selon Kalevi J. Holsti, la probabilité qu’une guerre éclate entre Etats intégrés à une zone de conflit prolongé est d’autant plus forte qu’un intérêt territorial est en jeu[7]. Le Moyen-Orient se trouve être un puits sans fond regorgeant de telles situations : entre arabes et Israël (1947 ; 1956 ; 1967 ; 1973), entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), combats autonomistes kurdes, guerre civile syrienne depuis 2011…

La (les) théorie(s) des relations internationales offre de nombreux outils et procédés pour prévenir les guerres : dissuasion exercée via des armes conventionnelles ; mesures d’arms control, reformes politiques internes aux Etats ; échanges commerciaux, économiques et financiers ; diplomatie ou encore médiation. En conséquence à la haine accumulée par les Etats engagés dans des conflits prolongés, il est toutefois possible que ces méthodes traditionnelles ne suffisent pas à prévenir des guerres ouvertes meurtrières. Dès lors, chacun doit chercher à acquérir une capacité de dissuasion efficace dont l’adversaire ne peut disposer. Dans un tel contexte, cet « outil spécial » peut se trouver être une arme nucléaire. Il est aujourd’hui clair que l’Egypte, l’Irak, la Syrie, la Libye et l’Iran ont tous été intéressés à divers degrés par les apports d’un programme nucléaire à leur sécurité nationale. Pour alimenter un peu plus encore cette thèse, A. F. K. Organski ajoute que la tendance à la prolifération est plus grande si un rival dispose déjà de l’arme nucléaire[8], situation représentée en l’espèce par le monopole nucléaire israélien.

L’aspect polémique d’une telle position est évident et l’intention de cet article n’est pas de faire l’apologie du feu nucléaire. Mais il faut néanmoins faire attention aux effets pervers de l’accélération de l’Histoire à l’heure de la mondialisation. Obligée de répondre aux exigences de la vitesse, l’humanité ne prend plus le temps de poser un regard critique sur ses actes passés et se retrouve vite prise d’amnésie. Déjà Milan Kundera dans La lenteur avertissait sur l’importance du devoir de mémoire. Ainsi il est important de se souvenir que c’est la dissuasion (et donc par voie de conséquence la prolifération) qui a permis durant près de cinquante ans de protéger le monde d’autres usages de l’arme atomique. Basée sur l’expérience donc, la thèse de la prolifération n’est pas illégitime. Il en résulte alors de la responsabilité de la communauté internationale de rendre cette voie désuète en œuvrant activement pour une paix durable au Moyen-Orient. Cela passe nécessairement par le fait de rendre à nouveau les Etats de la région maître de leur destin. Le Moyen-Orient est un terme inventé par l’Occident mais ce sont aux peuples auxquels il renvoie de le réinventer.

Car comme l’Histoire n’est pas qu’un éternel recommencement, la géopolitique du Moyen-Orient actuel diffère en tout point de celle de la Guerre froide. Cela ne doit pas avoir pour conséquence de se réfugier derrière un déterminisme pratique faisant de cette région un monde à part, incompatible avec les règles de la démocratie. Mais cela ne doit pas empêcher non plus de pointer du doigt les défaillances d’une communauté de sécurité quasi inexistante et désarmée pour affronter les risques liés à la prolifération nucléaire.

En effet le Moyen-Orient ne se présente pas sous une configuration bipolaire. Bien au contraire, cette région est le berceau d’un « millefeuille conflictuel », lieu de friction entre religions, nations, ethnies et classes sociales. Elle ne se définit pas par une communauté solidaire et intégratrice mais par une multitude de communautés excluantes. La Ligue arabe ou encore le Conseil de Coopération du Golfe paraissent bien pâles face au souvenir des deux blocs formés par l’OTAN et l’Organisation du Traité de Varsovie.

Comment ainsi espérer pouvoir être capable de gérer efficacement un phénomène de prolifération nucléaire en absence de « région transnationale formée d’Etats souverains dont les habitants entretiennent des attentes raisonnables de changement pacifique »[9] ? S’il ne faut pas espérer voir la région s’intégrer sur le modèle de l’Union européenne et « ne pas s’attendre à ce que des décennies de méfiance s’évanouissent du jour au lendemain »[10], il est pourtant nécessaire de dépasser la posture stratégique de jeu à somme nulle adoptée par la majorité des acteurs moyen-orientaux. Cette méfiance mutuelle exacerbée attise en effet le dilemme de sécurité auquel chaque Etat se sentant menacé par son voisin est soumis. Partant, il devient plus aisé de comprendre les inquiétudes liées à l’apparition d’un Iran nucléaire, tant les ennemis potentiels de la jeune République islamique sont nombreux.

Une telle communauté de sécurité ne pourra voir le jour qu’à la lumière d’une confiance mutuelle nourrie entre les acteurs régionaux ainsi que grâce à l’espérance d’un avenir meilleur et pacifié. S’il est normal qu’un Iran nucléaire fasse peur, est-il pour autant crédible de l’envisager ? Est-il par voie de conséquence crédible d’imaginer une Arabie Saoudite nucléaire ? Est-il enfin rationnel de fantasmer un Moyen-Orient nucléarisé ? C’est en désamorçant la bombe liée au discours sur la prolifération dans la région qu’une certaine foi en l’avenir pourra être restaurée.


[1] Thucydide.

[2] Référence au « discours de Prague » de Barack Obama du 5 avril 2009 sur un monde dénucléarisé.

[3] LONG (A.), Rapport de la RAND corporation, « Deterrence. From Cold War to Long War », 2008, 107 pages.

[4] Rapport du GRIP « La conférence sur une zone exempte d’armes de destruction massive et leurs vecteurs au Moyen-Orient », août 2013, pp. 13-16.

[5] Article « Is better or worse? New empirics on nuclear proliferation and interstate conflict by Random Forest », site internet Sage journals, juin 2015.
http://rap.sagepub.com/content/2/2/2053168015589625

[6] KHAN (S.), Iran and Nuclear Weapons, New York, Routledge, 2010, 169 pages.

[7] Ibid., p. 43.

[8] Ibid., p. 47.

[9] POULIOT (V.) ; LACHEMANN (N.), « Les communautés de sécurité, vecteurs d’ordre régional et international. », Revue internationale et stratégique, n°54, 2004, p. 131.

[10] Rapport du SIPRI « Towards a Regional Security Regime for the Middle East », Octobre 2011, pp. 2-3.

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