Libye : De Madama à Syrte, la diagonale du vide

Dirigée d’une main de fer par le colonel Mouammar Kadhafi pendant plus de 40 ans, la Libye est aujourd’hui le théâtre d’une lente et douloureuse stabilisation. En effet, depuis le déclenchement de la révolution libyenne en 2011, qui a entraîné la chute du dictateur – elle-même ayant été accélérée par l’intervention de la communauté internationale -, « l’État des masses » ou Jamahiriya pour reprendre l’expression consacrée, est en proie au chaos.

D’ailleurs, avec l’arrivée de l’État islamique dans la région de Syrte et la difficile mise en place d’un gouvernement libyen d’union nationale[1], l’avenir de la Libye semble plus que jamais s’enraciner dans l’incertitude. Dans le même temps, à la frontière avec le Niger, la base avancée de Madama appartenant au dispositif français Barkhane déployé dans l’ensemble de la Bande sahélo-saharienne (BSS), réitère l’idée d’une « Ligne Maginot »[2], selon Jean-Dominique Merchet. Vulnérable et facilement contournable à l’Ouest comme à l’Est[3], cette Ligne Maginot tente de contenir les flux dans la zone de la passe Salvador-Toumno-Madama, repoussant les Groupes armés terroristes (GAT) dans la région du Fezzan libyen.

Ainsi, de Madama à Syrte, c’est bien un vide sécuritaire qui s’est imposé, profitant de la fragilité de l’État libyen et des pays de la BSS. Dans ce contexte, si la constitution d’un gouvernement libyen est plus que jamais urgente, d’aucuns estiment qu’une opération militaire internationale en Libye s’avère inévitable. Dans le Grand jeu de la géopolitique internationale et face à une diagonale du vide qui menace ses éléments au Nord, quel rôle la France doit-elle jouer ?

European Commission DG ECHO, "Libya – clearing the remnants of fighting in Sirte", via Flickr, Creative Commons Attribution

European Commission DG ECHO, « Libya – clearing the remnants of fighting in Sirte », via Flickr, Creative Commons Attribution

La géopolitique post-Kadhafi ou l’incapacité à reconstruire la Libye au lendemain de la dictature

Le 15 février 2011, lorsque la vague de contestation des printemps arabes gagne la Libye, « l’acharnement du leader Kadhafi à rester au pouvoir [transforme] le mouvement en un conflit armé »[4], provoquant la mort de milliers de personnes et poussant à l’exode des centaines de milliers d’autres. L’insurrection se répand jusqu’à Benghazi en Cyrénaïque, qui devient le fief d’une opposition libyenne absolument hétéroclite, au sein de laquelle progressistes, laïcs et islamistes partagent la volonté commune d’éradiquer Kadhafi et son régime. Aussi, les provocations glaçantes lancées par le dictateur quant au sort réservé aux insurgés de Benghazi précipitent la réaction de la Communauté internationale : « Si Benghazi tombe, c’en est fini de la Libye »[5].

En mars 2011, le Conseil de sécurité des Nations unies autorise, au titre du chapitre VII de la Charte, le recours à la force militaire afin de protéger les populations libyennes. Il s’agit pour l’heure de mettre en place une zone d’exclusion aérienne, avec l’appui des membres de la Ligue arabe, en particulier du Qatar qui a su « s’imposer comme un acteur incontournable sur la scène régionale et internationale »[6] grâce à son implication, tant diplomatique que militaire et sans doute économique. Le passage à l’offensive de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni[7], se traduit par un bombardement systématique des positions tenues par les forces de Kadhafi. Les commandes des opérations de la coalition sont transférées à l’OTAN[8] le 27 mars 2011 afin d’assurer la protection effective et durable des populations libyennes.

En parallèle, sur le plan purement interne, le Conseil national de transition (CNT) est reconnu par la France comme seul représentant de la Libye. Il est censé organiser la coordination des différentes régions du pays, bientôt contrôlées par des notables insurgés locaux ou tribaux, et mener les combats contre les derniers bastions de résistance de l’armée de Kadhafi. Quand ce dernier est capturé puis tué près de Syrte, le 20 octobre 2011, la proclamation de la « libération » par Moustafa Abdel Jalil, ancien ministre de la Justice du dictateur, ne parvient pas à dissimuler l’état chaotique de « l’État des masses ».

Alors que la charia est suggérée comme nouveau fondement de la législation libyenne, la disparition de tout pouvoir central semble être le catalyseur d’une instabilité grandissante que les autorités post-Kadhafi ne parviennent pas à maîtriser face aux milices armées – tribales, locales et/ou religieuses. En juin 2014, au lendemain des élections législatives, la Libye est divisée en deux : d’une part, le gouvernement élu de Tobrouk est reconnu par la communauté internationale, d’autre part, la coalition islamiste « Aube de la Libye » (Fajr Libya) à Tripoli[9] s’est emparé de la ville et a reformé un Congrès général national. À ce tableau déjà très confus s’ajoute « l’implantation de Daech qui se situe essentiellement dans l’Est du pays, dans la région de Derna, et qui tente aujourd’hui de trouver des couloirs économiques vers Syrte et Benghazi, là où se situent d’importants champs pétrolifères »[10].

Une région globalement gangrenée

La fragilité libyenne interne n’est pas sans répercussion sur le reste de la région. En effet, au Sud de la Libye, la BSS est déjà le théâtre d’une confusion généralisée qui témoigne d’une détérioration de la situation sécuritaire. L’accumulation des crises et des défis est favorisée par l’implosion des frontières libyennes concomitante à la chute de Kadhafi et par la dissémination du crime organisé dans un vaste espace désertique sur lequel les États n’ont que peu ou pas de mainmise. Ainsi, du Nord au Sud, la Libye est gangrenée par des foyers de tensions qui trouvent un écho dans l’ensemble de la BSS, d’où la nécessaire coordination des actions de sécurisation entre les pays du « G5 Sahel » (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), en collaboration étroite avec la France, présente avec l’opération Barkhane. Plus que jamais, la problématique sud-libyenne interpelle les responsables politiques et militaires[11] français qui adaptent le dispositif en fonction de la menace sur le terrain.

Ainsi, la construction de la base avancée de Madama dans le Nord du Niger est révélatrice de l’enjeu que constitue le contrôle de cette zone pour l’armée française en Afrique sahélo-saharienne. Les interconnexions entre les espaces, et d’autant plus en milieu désertique, sont à l’origine de la déstabilisation régionale que la « Ligne Maginot » entend contenir. La situation est d’autant plus complexe que, comme nous l’ont montré les tragiques attentats de Bamako (Mali, 20 novembre 2015) et de Ouagadougou (Burkina Faso, 15 janvier 2016), la présence française en coopération avec les pays du G5 ne suffit pas, sinon ne permet pas de faire taire définitivement les groupes djihadistes. Les positions des alliés sont mêmes contournées, tandis que la radicalisation ne cesse de croître et rappelle avec fracas que les défis sécuritaires ne sont qu’une partie des urgences auxquelles les pays de la région doivent faire face, au premier rang desquelles, l’éducation et le développement. C’est à tout le moins ce qu’il est permis de penser lorsque l’on observe la persistance du vide sécuritaire que la France ne saurait colmater seule. L’inquiétude est d’autant plus légitime que la menace que représente Daech est un risque supplémentaire dans une zone déjà fragile et crisogène.

Une intervention en Libye sera-t-elle inévitable ?

La question d’une intervention militaire en Libye se pose de facto au vu de l’actualité, en particulier au regard des avancées spectaculaires de l’État islamique dans la région de Syrte. La crainte de voir la Libye, déjà exsangue et en difficulté sur le plan intérieur et ce, malgré l’annonce de la création d’un Gouvernement d’union nationale le 19 janvier dernier, se transformer en copie pâle de la Syrie est une situation qui impose à la communauté internationale de réagir d’urgence. Loin de réitérer les erreurs commises par le passé, un changement de paradigme semble s’imposer face aux plaies béantes ouvertes par les différentes interventions militaires sur ce territoire.

Ainsi, favoriser le rééquilibrage entre acteurs locaux et tribaux s’avère une nécessité face à l’irruption d’acteurs de second plan, devenus par voie de conséquence et artificiellement les maîtres du jeu, à l’instar du CNT. Or dans l’immédiat, il est vital de bloquer la progression de Daech, un leitmotiv qui ne doit pas pour autant se départir d’une vision à long terme. En effet, si intervention il y a, elle devra se faire avec une véritable stratégie et une vision régionale globale afin d’éviter de la rendre encore plus instable qu’elle ne l’est déjà, et surtout de favoriser la connexion entre les GAT de la BSS et l’EI – même s’ils se combattent potentiellement entre eux –. Faire en sorte que la Libye ne devienne pas un nouveau sanctuaire de Daech[12] implique aussi et sans doute de revoir le jeu des alliances dans cette région, et l’influence que peuvent avoir le Qatar et la Turquie…

En définitive, une intervention militaire en Libye apparaît de plus en plus inévitable. La progression de Daech dans le pays et la résistance des GAT dans la BSS traduisent une urgence que la communauté internationale ne saurait ignorer ou du moins négliger. Cette question est d’autant plus cruciale que l’attentisme international peut avoir et a déjà des conséquences tragiques sur la situation sécuritaire mondiale, en général.


[1] « Libye : gouvernement d’union nationale hétéroclite et fragile ». RFI Afrique [En ligne]. 2016, 20 janvier [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.rfi.fr/afrique/20160120-libye-afrique-gouvernement-union-nationale-fragile

[2] MERCHET, Jean-Dominique. « Barkhane contournée ? L’africaniste Bernard Lugan nous répond ». Secret Défense [En ligne]. 2016, 21 janvier [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/barkhane-contournee-l-africaniste-bernard-lugan-nous-repond-95172

[3] LUGAN, Bernard. « Libye : comment empêcher la victoire de l’État islamique ? ». Blog officiel de Bernard Lugan [En ligne]. 2016, 9 janvier [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.bernardlugan.blogspot.fr/2016/01/libye-comment-empecher-la-victoire-de.html

[4] LAFON, Cathy. « Libye : du printemps arabe à la mort de Kadhafi ». Sud-Ouest [En ligne]. 2011, 20 octobre [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.sudouest.fr/2011/10/20/libye-du-printemps-arabe-a-la-mort-de-kadhafi-532077-3.php

[5] Kadhafi mort ou vif : la guerre de l’OTAN contre la Libye, reportage produit par Illégitime Défense et les Films du Cabestan, avec la participation de France Télévisions, diffusé sur TV5 Monde, 2012.

[6] SALLON, Hélène. « Le Qatar tire son épingle du jeu libyen ». Le Monde [En ligne]. 2011, 2 septembre [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/09/02/le-qatar-tire-son-epingle-du-jeu-libyen_1564056_3218.html

[7] Respectivement opération Odyssey Down pour les États-Unis, Harmattan pour la France et Ellamy pour le Royaume-Uni.

[8] Opération Unified Protector.

[9] « La Libye serait-elle la prochaine opération extérieure de la France ? ». Defens’Aero [En ligne]. 2015, 12 décembre [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.defens-aero.com/2015/12/libye-serait-elle-prochaine-operation-exterieure-france.html

[10] ABDERRAHIM, Kader. « Libye : quels sont les enjeux de l’accord sur la formation d’un gouvernement d’union ? ». IRIS France [En ligne]. 2015, 16 décembre [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.iris-france.org/68403-accord-sur-la-libye-quels-enjeux/

[11] GUIBERT, Nathalie. « Aller en Libye, une « question d’efficacité », selon un général français ». Le Monde [En ligne]. 2015, 2 juillet [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/02/au-sud-libye-tout-est-a-faire-contre-le-terrorisme-estime-un-general-francais_4668130_3212.html

[12] AUZON (d’), Olivier. « Quand la Libye est en passe de devenir le nouveau sanctuaire de Daech ». Huffington Post [En ligne]. 2015, 7 décembre [Consulté le 31 janvier 2016]. Disponible à l’adresse : http://www.huffingtonpost.fr/olivier-d-auzon/quand-la-libye-est-en-passe-de-devenir-le-nouveau-daech_b_8728406.html

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