Les élites et le pouvoir en Russie : le pouvoir suprême sous Poutine

Troisième partie : Victime de son ascension fulgurante durant ses premières années de présidence, Poutine se retrouve relativement isolé au milieu d’une élite politique acquise à Eltsine. Il doit donc ralentir le rythme de la circulation des élites pour retrouver ses repères. Ainsi ses premières années voient un ralentissement du turnover des cadres.

Contrairement à Gorbatchev et Eltsine, Poutine veut, du moins dans un premier temps, s’appuyer sur l’élite existante et non pas la reformer ou la subjuguer[1]. Ses proches ne peuvent pas être immédiatement propulsés vers les postes les plus hauts, car ils n’ont pas l’expérience ni le capital politique nécessaires. Cela l’oblige à s’appuyer sur les cadres qui sont déjà en place. Il comprend vite que le contrôle des canaux de circulation de l’élite permet de contrôler suffisamment cette dernière.

Sous Poutine, les fonctionnaires reçoivent des avantages et une réévaluation de leurs salaires. Et leurs rangs ne cessent de gonfler depuis 2000[2]. Dans le milieu des fonctionnaires, ces signaux sont rapidement perçus. Désormais il est clair que l’on revient à un modèle soviétique : la loyauté garantit la stabilité. Même ceux qui partent à la retraite gardent leurs privilèges à vie, en vertu de la loi de 2003 sur la fonction publique. Le contraste avec les années Eltsine est flagrant : les fonctionnaires et les élites politiques deviennent l’un des piliers du régime. Cette stabilité met les luttes idéologiques au second plan, désormais l’élite russe ne se préoccupe plus que du partage des portefeuilles et des postes.

Les réformes de Poutine

Durant ses deux premiers mandats présidentiels, l’action politique de Poutine est orientée vers le rétablissement des institutions de pouvoir selon les principes suivants : institutionnalisation des processus politiques, mise au pas du système politique, rétablissement des spécificités fonctionnelles des institutions, coordination du travail des trois types du pouvoir, contrôle del’utilisation des ressources.

Les deux premières années, sans pour autant se séparer de personnes déjà en place, il fait monter progressivement « ses hommes ».  Cette réforme politique commence cependant dès mars 2000 avec la création des grandes régions dirigées par les représentants du président. Cela créé un échelon supplémentaire dans la verticale du pouvoir entre les régions et le président. Les 89 régions sont regroupées en 7 Okrougs. Les gouverneurs perdent ainsi beaucoup de pouvoir. Un conflit nait également entre les représentants du président dans les régions et l’administration du président. Cette création d’un échelon supplémentaire donne en effet à Poutine une armée de fonctionnaires de haut niveau extrêmement loyaux (chaque représentant a de 6 à 10 vice-représentants et un appareil de 150 personnes), ainsi qu’un plus grand contrôle sur les régions.

La nouvelle place des gouverneurs et du Sénat 

A l’époque d’Eltsine, certains gouverneurs pouvaient menacer l’unité nationale. Poutine réduit largement leurs pouvoirs. Tout d’abord ils perdent l’accès direct au président qui installe un échelon hiérarchique supplémentaire entre eux et lui. De plus, les gouverneurs peuvent désormais être limogés par le président. Outre cette perte de pouvoir, les gouverneurs ne peuvent plus se réunir physiquement pour discuter entre eux au sein du Sénat. Ainsi la coalition des gouverneurs des régions les plus riches de la Russie est de facto dissoute (cette coalition pouvait dicter sa volonté à Eltsine). Par ailleurs les représentants du président auprès des régions consolident autour d’eux les dispositifs du ministère de l’Intérieur, de la Défense et des procureurs, amputant ainsi aux gouverneurs le soutien de ces pôles du pouvoir[3]. Le message est clair : les gouverneurs doivent s’occuper des questions économiques et sociales, sans intervenir dans le travail des organes fédéraux (police, armée, justice, etc).

Trois lois ont ainsi complètement bouleversé l’équilibre politique en Russie. Cependant, Poutine donne également quelque chose aux gouverneurs pour ne pas susciter trop de résistances. Les gouverneurs obtiennent donc ce qu’ils convoitaient depuis un moment : la possibilité de remplacer les maires des communes de leur région (sauf les maires des chefs-lieux).

Sous Eltsine les structures du pouvoir fédéral avaient perdu leur pouvoir, la verticale était brisée, les régions et les clans se développaient en autonomie sans direction de la part du centre. Poutine redonne au Kremlin le pouvoir sur les régions et y créé une base de soutien. Les mécanismes du pouvoir fonctionnent ainsi de nouveau. Le coup de grâce aux régions est donné à la suite des attentats de Beslan en 2004 : quelques mois après, les élections des gouverneurs sont abrogés, et cela jusqu’en 2012.

Réforme de la Douma et des partis politiques

Après les régions vient le tour du parlement. L’administration du président élabore ainsi un plan afin d’obtenir des soutiens au sein de la Douma de 1999. Sous Poutine l’objectif est clair : créer une majorité parlementaire pour soutenir l’action du président et enlever le pouvoir politique à la Douma. Les victoires postérieures du parti du pouvoir doivent être assurées sans beaucoup d’efforts. Durant les années 1990, le président Boris Eltsine s’appuyait sur deux partis du pouvoir qui étaient en opposition. Ces deux partis n’ont jamais réussi à vraiment obtenir une majorité. Un parti au pouvoir faible donnant une mauvaise image du président lui-même, l’objectif de Poutine est donc d’avoir un parti fort et qui aurait la majorité absolue à la Douma[4].

Afin d’assurer cette domination sur le législatif, l’opposition de gauche est d’abord éliminée et évincée de tous les comités parlementaires. Afin de mieux contrôler le parlement et les processus politique une nouvelle loi rendant plus difficile la création des partis politiques est votée grâce à des manœuvres politiques avec le parti communiste. Cette nouvelle loi oblige les partis à détailler les sources de leur financement et à s’enregistrer en tant qu’association ; par ailleurs le plafond des votes à obtenir pour siéger à la Douma est augmenté à 5%. L’auteur de cette loi est Vladislav Sourkov, le désormais célèbre « idéologue du Kremlin ».

Aux élections législatives de 2003, le parti du président, Russie Unie, obtient 37,6% (avec un taux de participation de seulement 55,7%). Le score est plutôt bon pour un parti sans idéologie et sans véritable campagne électorale. Afin d’obtenir ces scores élevés, le parti privilégie en effet le populisme : arrestations de nombreux généraux de la police pour signifier l’intensification de la lutte contre la corruption, affaire Ioukos[5], etc.

Parallèlement l’administration du président créé des partis clones : Rodina (« Patrie », parti national et patriotique) ou encore le Parti de la Vie de Sergueï Mironov, un ami personnel de Poutine. L’extrême droite avec Vladimir Jirinovski et son Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) soutiennent le Kremlin car ce parti-là est un ancien projet du KGB qui a toujours été fidèle à ses créateurs. La seule opposition est le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF). De leur côté, les démocrates avec Grigori Iavlinski et Boris Nemtsov ne parviennent pas à franchir la barrière des 5%. En effet, ces derniers ne réussissent pas à s’unir, ce qui explique leurs échecs successifs jusqu’à aujourd’hui.

En quatre ans, Poutine transforme la Douma en un clone du Conseil Supérieur de l’URSS, un organe consultatif, et extrêmement bureaucratisé, au service de l’exécutif. Beaucoup de leaders politiques refusent par la suite de participer aux élections présidentielles de 2004 où Poutine obtient 71%.

Jorge Láscar, "The Moscow Kremlin", via Flickr, Creative Commons Attribution

Jorge Láscar, « The Moscow Kremlin », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le pouvoir suprême sous Poutine

Malgré des reformes qui donnent plus d’efficacité aux institutions, la Russie de Poutine reste une oligarchie. Les autres pôles du pouvoir indépendants (Douma, Sénat, élites régionales, KPRF, hommes d’affaires, médias) subissent la « verticalisation » du pouvoir : soit ils s’associent au pouvoir, soit on les élimine. Ainsi le système devient mono-centrique, le Kremlin a désormais le monopole de l’initiative.

Afin d’assurer sa domination sur les postes clés du pouvoir, Poutine y installe ses proches qu’on peut diviser en trois groupes : les anciens des forces de sécurité, les ressortissants de Saint-Pétersbourg et amis personnels de Poutine et les membres de la « famille » d’Eltsine qui ont prêté allégeance. Cependant, faire partie de l’élite de Poutine ne donne pas l’accès à l’intégralité des informations. Les décisions les plus importantes sont prises par un groupe très restreint, environ une vingtaine de personnes[6]. Cette structure permet de fragmenter l’information qui circule au sommet de l’État et cela fait que seulement ce Politburo 2.0 a accès à l’intégralité du tableau.

Pour prendre les décisions stratégiques, Poutine s’appuie sur trois groupes : les siloviki, certains ministres et ses amis personnels. Aucun des trois groupes ne dispose de la confiance suprême du président. On peut noter l’affaiblissement du bloc économique dans ce dispositif, surtout si on compare avec le pouvoir des ministres de l’économie sous Eltsine. Les décisions de Poutine en matière d’économie sont tactiques et suivent la stratégie de « marketisation » de l’économie. C’est désormais le bloc militaire et sécuritaire qui occupe la première place dans le pays.

Un État dirigé par les siloviki

Un membre de l’élite politique du pays sur quatre est un ancien des forces de sécurité[7]. Le fait que Poutine lui-même soit issu du KGB joue un rôle dans l’augmentation des siloviki au sein de l’appareil d’État. L’augmentation de leur nombre s’inscrit également bien dans les impératifs de la « verticalisation » du pouvoir. Les hommes issus des services secrets sont réputés pour être efficaces et obéissants. Le revers de la médaille est très bien décrit dans les travaux de Graham T. Allison. Sa thèse se résume ainsi : le fonctionnement d’un État dépend de la formation de ceux qui le font fonctionner. Ainsi, un fort nombre de siloviki transforme l’État en un gigantesque service de sécurité orienté vers la confrontation[8].

L’implantation des siloviki dans les structures du pouvoir et dans les plus grandes entreprises d’État s’est faite de manière subtile. Souvent, ils occupent la place d’un vice-président ou d’un conseiller spécial. Tout en travaillant dans les services économiques et autres structures de l’État, les siloviki gardent leur statut de réserviste, ce qui montre leur véritable allégeance. Désormais, être issu des structures sécuritaires n’est plus tabou, c’est même une source de fierté. La présence de ces siloviki partout ressemble beaucoup à la situation où les commissaires politiques communistes étaient des adjoints et contrôleurs non-officiels des divers ministres. On voit aujourd’hui une montée de ces commissaires au sommet de l’État, ils sont ainsi sortis de l’ombre.

Ces anciens officiers du KGB partagent une forte solidarité, le sens du patriotisme et des liens avec leurs structures-mères. Le système soviétique consacrait beaucoup du temps à l’éducation idéologique des hommes du KGB : orthodoxie communiste, impérialisme, patriotisme. Lors de leur passage par les structures privées durant les années 1990, lorsque 300 000 officiers du KGB et de l’armée furent limogés par Eltsine, ils ont acquis le goût du luxe et ont perdu leur idéologie communiste qui a été remplacé par un pan-slavisme de droite. On se retrouve donc aujourd’hui face à un système idéologique hybride regroupant des éléments de gauche et de droite. Avec une telle composition des élites politiques et économiques, toute évolution démocratique de la Russie semble impossible.


[1] Nouvel Obs, Interview avec Mikhail Kasyanov, juillet 2015.

[2] Le Monde Diplomatique, Du radiateur à l’soloir, décembre 2014-janvier 2015.

[3] Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p 148

[4] Lenta.ru Interview avec Dmitri Oreshkine sur les élections dans les années 1990, 10 Novembre 2015.
http://lenta.ru/articles/2015/11/10/elections/

[5] Arrestation et emprisonnement de Mikhaïl Khodorkovski, président de cette compagnie pétrolière russe, pour fraude fiscale.

[6] Minchenko Consulting, Politburo 2.0 et l’aventure Syrienne, novembre 2015, Moscou.

[7] Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p 189

[8] Graham T. ALLISON, Essence of Decision: Explaining the Cuban Missile Crisis. 1971. Little, Brown.

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