Les élites et le pouvoir en Russie : d’Eltsine et sa « famille » à Poutine le silovik

Deuxième partie : La Russie est l’un des pays européens qui a le moins connu la démocratie de son histoire : trois ans en tout et pour tout, une année en 1917 et deux ans juste après la chute de l’URSS en 1991. En effet, la deuxième constitution de la Fédération de Russie, adoptée en 1993, a instauré un régime présidentiel fort, où le président a tous les leviers du pouvoir. La nature de l’élite russe a fait le reste.

Le citoyen russe ne peut plus être le maître de son destin dès 1993. Les élections présidentielles de 1996 en sont une illustration parfaite : alors que le président sortant Boris Eltsine se positionne autour de 3% dans les sondages, les oligarques qui détiennent à l’époque tous les médias russes (Boris Berezovski, Vladimir Goussinski, Vladimir Potanine, Mikhaïl Khodorkovski) se mobilisent et permettent à Eltsine de remporter les élections, faisant de lui le garant d’un statu quo politique ainsi que de leurs richesses[1].

Comme nous l’avons vu dans la première partie de cette série d’articles, durant le début de son règne, Eltsine ayant perdu le contrôle sur les canaux de mobilité des élites cherche à atteindre l’équilibre politique en opposant différents centres du pouvoir, et en jouant l’arbitre. Ainsi le gouvernement est en confrontation directe avec l’administration présidentielle, les élites régionales sont en conflit avec le centre, etc. Cette atomisation du système politique déstabilise l’État à tous les niveaux, d’autant plus qu’à partir de 1996 Eltsine s’éclipse, laissant les affaires aux mains de « la famille » ; une camarilla composée des membres de sa famille directe (ses filles et ses gendres) et de quelques proches comme son garde du corps Alexandre Korzhakov, les oligarques Boris Berezovski et Roman Abramovitch, ainsi que ses fidèles ministres comme Anatoli Tchoubaïs ou Viktor Tchernomyrdine.

L’objectif de la « famille » est de maintenir Eltsine au pouvoir à tout prix, pour ensuite bénéficier de son incapacité physique et mentale à gouverner à 100%. Ce système étant complètement illégitime, il provoque une forte polarisation des élites, ainsi qu’un désordre et une fragmentation dans les structures du pouvoir.

La Russie d’Eltsine est en fait un conglomérat d’États (ou de pôles du pouvoir) avec les structures suivantes :

  • un groupe de personnes qui appartiennent à l’élite avec un leader,
  • un parti politique pour défendre leurs intérêts,
  • un groupe de soutien financier (un même oligarque joue souvent à la fois le rôle de leader et de soutien financier),
  • un groupe de soutien dans les forces de l’ordre, et les forces de sécurité,
  • un groupe de soutien intellectuel (médias contrôlés, etc).

Dans cette situation, l’élite politique fédérale perd ses pouvoirs. Les « États » du conglomérat se font alors la guerre pour avoir plus d’influence sur le président et ainsi obtenir plus de bénéfices, plus de ressources, plus d’indépendance[2]. C’est dans ces conditions que naissent les empires des oligarques qui savent bénéficier de la faiblesse de l’État pour racheter les meilleurs parts dans l’industrie. Pour compléter cette crise de légitimité, le pouvoir en place n’a aucun projet politique. Le peuple russe ayant subi les pires facettes de la démocratie et du capitalisme est alors prêt à revenir en arrière, sous l’égide d’un leader fort et autoritaire pour remettre de l’ordre. Inévitablement le prochain président russe, va donc être un homme des forces sécurité[3].

Les forces de sécurité

Avant d’étudier de plus près l’ascension et l’action de Poutine à la tête de la Russie, il est nécessaire de faire une parenthèse sur la nature des structures de forces de sécurité en URSS, dont il est issu.

Les services secrets et l’armée ont toujours eu un poids fort sous l’URSS. Le Parti Communiste, le KGB et l’Armée Rouge étaient les trois piliers du régime. Progressivement avec l’écartement de Trotski et les purges des années 1930 l’armée fut « maîtrisée » par le KGB et le Parti. Pendant un moment il existait même une forte animosité entre le ministère de la Défense et le ministère de l’Intérieur (qui incorporait la police et le KGB). Après 1945 il n’y avait plus que deux piliers du régime : le Parti et le KGB. Ces deux institutions formaient et recrutaient les meilleurs cadres. Dans le cas du KGB, on ne pouvait pas y postuler, il fallait être approché, et le KGB ne prenait que les meilleurs. Afin de mieux illustrer ces propos, on peut estimer que les services secrets en URSS étaient pour le pays ce que l’ENA, les Mines et Polytechnique sont pour la France. Les 26 sous-directions du KGB englobaient tous les aspects de la société, et formaient des hauts fonctionnaires et cadres brillants capables de travailler dans n’importe quel domaine au service de l’État et du Parti.

La réforme de l’URSS a d’ailleurs commencé au KGB, en 1982, avec Iouri Andropov. Cet ancien directeur du KGB était bien au courant de tous les problèmes du pays et voulait réformer le système. Après sa mort, c’est son jeune protégé Mikhaïl Gorbatchev qui poursuit ces réformes. Les termes si populaires en Occident de « Perestroika », « Glasnost » et « Ouskorenie » ont ainsi été élaborés dans les bureaux de la Loubianka[4]. Cependant ce plan de réforme tourne vite mal à cause de plusieurs facteurs, et notamment à cause d’un certain Boris Eltsine.

La nature de l’activité de base du KGB, faisait de ses membres des habiles manipulateurs et des stratèges qui travaillaient dans le secret, et se voyaient comme le sommet de l’élite, les seuls capables de faire le bien pour le pays. A la fin de l’URSS, on retrouve des agents du KGB dans presque toutes les structures de la société : les milieux intellectuels, la criminalité organisée, les cercles des réformateurs, l’église orthodoxe et même les séparatistes tchétchènes[5].

Selon un célèbre proverbe russe : « Il n’y a pas d’anciens dans le KGB ». Ce proverbe a une double signification : il signifie d’un côté, l’esprit de camaraderie et de fidélité qui règne au sein des services secrets, et de l’autre le fait que tous ceux qui sont passés par le KGB restent des agents à vie. A un moment opportun le KGB (devenu entre-temps trois services différents : le FSB, le SVR et le GRU) pouvait donc mobiliser ces réseaux afin de reprendre les rênes du pouvoir. Dans l’anarchie ambiante des années 1990, les hommes des services secrets ont ainsi su se rendre indispensables et avec la disparition du PCUS, ils n’avaient plus de comptes à rendre à personne[6].

Jürg Vollmer, "Putin und Medwedew", via Flickr, Creative Commons Attribution

Jürg Vollmer, « Putin und Medwedew », via Flickr, Creative Commons Attribution

Pourquoi Vladimir Poutine ?

Sans trop s’attarder sur la biographie de Vladimir Poutine, il est néanmoins important de souligner le fait que cet ancien du KGB a passé tout le début des années 1990 au service de l’une des figures les plus importantes de la démocratie russe, le maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak. C’est grâce à sa protection qu’il a pu ensuite rejoindre Moscou où il a su être un serviteur efficace qui s’est vite fait remarquer par la « famille » d’Eltsine.

C’est vers 1998 que la question du successeur d’Eltsine commence à se poser réellement. Les critères du successeur sont bien définis : un jeune issu du milieu sécuritaire avec de l’expérience en politique, loyal envers le pouvoir en place, intelligent, pragmatique, capable de gagner la disposition des gens envers lui. Parmi les candidats potentiels, on compte également Nikolaï Bordyuzha, Alexandre Lebed, Ievgueni Primakov, Sergueï Stepachine.

Pourquoi l’élite veut-elle absolument un silovik ? Sous l’URSS les forces de sécurité étaient un pilier du pouvoir mais n’influençaient presque pas la politique directement. Au sein du Politburo, ils n’avaient que deux représentants : le directeur du KGB et le ministre de Défense. Puis, sous Eltsine les structures sécuritaires sont fragmentées et perdent beaucoup de leur prestige. La tentative du putsch d’août 1991 quant à elle condamne définitivement l’armée aux yeux du peuple russe. Le peu de prestige qui lui reste est ensuite perdu lors de la première guerre de Tchétchénie.

Quant au KGB, le peuple demande le démantèlement du monstre totalitaire incompatible avec la démocratisation du pays. Eltsine avait œuvré dans cette direction et l’appareil sécuritaire délaissé par l’exécutif, était ainsi devenu inefficace, corrompu et démoralisé. A la fin des années 1990, la situation est devenue menaçante pour les élites qui risquent de perdre le pouvoir après la crise économique de 1998. Réussir le même coup qu’en 1996 ne semble plus possible. C’est pourquoi il faut un président issu du milieu sécuritaire pour remettre de l’ordre. Le mythe d’Andropov (président du KGB devenu secrétaire général réformateur) joue aussi un rôle. La population attend également avec impatience une main forte capable de remettre de l’ordre dans le pays.

Il semble que la candidature de Poutine est proposée pour la première fois par Valentin Ioumachev, un des gendres d’Eltsine. Elle est ensuite soutenue par Alexandre Volochine, le chef de l’administration du Président à l’époque[7]. L’appui final de cette candidature est Boris Berezovski, qui pense alors pouvoir facilement contrôler Poutine, ce fonctionnaire moyen sans ambition, ni initiative[8]. Cependant, les plus importants soutiens de Poutine sont en réalité les services de sécurité qui pensent enfin pouvoir reprendre le pouvoir via l’un de leurs.


[1] Paul KHLEBNIKOV, Le parrain du Kremlin, ed. Etude Broché, 2001

[2] Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p 110

[3] En Russie, tous ceux qui appartiennent à l’armée, aux forces de l’ordre ou aux services secrets sont appelés siloviki

[4] Nom du siège du KGB à Moscou, qui se trouve sur la place qui porte le même nom.

[5] http://2004.novayagazeta.ru/nomer/2004/75n/n75n-s12.shtml

[6] Thierry WOLTON, Le KGB au pouvoir. Le système Poutnie.ed. Gallimard, 2008.

[7] Lilia CHEVSTOVA, Putin’s Russia, New York, Carnegie Endowment, 2003.

[8] Lettre de Berezovski au journal Le Monde, 25 janvier 2000.

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