Russie-Turquie : deux puissances voisines dans un contexte régional incertain

Il y a maintenant plusieurs semaines, un bombardier russe Su-24 était abattu par un chasseur F-16, alors qu’il pénétrait dans l’espace aérien turc. L’ampleur de cet événement est encore palpable en ce début d’année 2016, alors que Moscou applique déjà des mesures économiques restrictives vis-à-vis de son voisin. L’occasion se prête donc à faire le point sur ces deux grandes puissances qui se disputent des influences régionales : quels sont les enjeux de cette crispation des relations, ou encore quel rôle doit jouer la communauté internationale ?

Le constat est sans appel : cet événement du 24 novembre 2015 aura considérablement changé les relations entre la Turquie et la Russie, qui s’attribuent mutuellement la responsabilité de l’événement. Du côté russe, on dénonce « [un coup] porté dans le dos […] par des complices du terrorisme »[1], tandis qu’on évoque une violation délibérée de l’espace aérien, véritable élément de souveraineté d’un Etat, du côté turc.

Russie – Turquie : deux pays au passif intrinsèquement lié  

Les deux pays, après avoir entretenu des relations plutôt conflictuelles, « d’adversité »[2], ont connu de nouveaux tenants et aboutissants dans leur histoire commune. En effet, la fin de l’URSS marque le début de l’affirmation de la Turquie, qui souhaite dès lors instaurer un « espace d’influence turc »[3],  auprès entre autres des anciennes démocraties soviétiques.

L’histoire ottomane et soviétique est jonchée de conflits : pas moins de 13 guerres les ont opposées en l’espace de quelques décennies, malgré une résurgence de coopération entre la Turquie nationaliste (née de la chute de l’empire ottoman) de Mustapha Kemal et l’URSS de Lénine, avec une politique de bon voisinage basée sur le combat contre les idées de ce qui était alors vécu comme l’impérialisme occidental.

Mais au détour de la Guerre froide, la Turquie devient un allié de l’Occident et tout particulièrement des Etats-Unis. En faisant partie de l’OTAN dès 1952, elle devient un acteur de premier plan dans la surveillance de l’URSS, alors désignée par la politique d’endiguement initiée par Truman. La Turquie devient par ailleurs un réel partenaire international (avec, par exemple, le soutien aux Américains durant la Guerre de Corée), sur les plans stratégiques et militaires. Olivier Roy souligne d’ailleurs la volonté des Etats-Unis de « récompenser leur allié turc »[4] en 1999, lors du bras de fer avec la Russie pour la construction d’un oléoduc, le Main Export Pipeline, destiné à contourner la Russie mais aussi l’Iran en passant par la Turquie.

L’ambiguïté de la position turque, tantôt neutre (durant la Seconde Guerre mondiale), tantôt pro-occidentale (durant la Guerre froide), n’est pas au goût des Russes, qui considère alors la Turquie comme un nouveau défi régional. Sa situation géographique la convertit pourtant en un allié tactique naturel pour la Russie, en témoignent les différents accords énergétiques conclus[5], ou encore les projets énergétiques (le Nabucco ou le South Stream, tous deux abandonnés). Les relations russo-turques se sont donc rapidement construites autour de l’enjeu énergétique.

Pourtant, l’effondrement de l’URSS est concomitant à l’effondrement du rôle militaire et symbolique de la Turquie, qui consistait jusqu’alors à agir comme sentinelle de l’OTAN. C’est dans cette optique qu’elle souhaite bénéficier des nouvelles indépendances ex-soviétiques pour s’affirmer dans la région. C’est là toute la force de la stratégie du soft power, théorisée par Joseph Nye : exporter sa culture ou sa langue (et en particulier dans le cas turc, la religion).

Cela dit, comme l’évoque très bien Anne de Tinguy, Russie et Turquie ont bien plus en commun que ce qu’elles ne laissent paraître : la lutte contre le fondamentalisme islamique ou encore la restauration d’un espace régional vers la coopération (avec la volonté de mettre en place un Marché commun de la Mer Noire)[6] sont là deux traits communs qui ont marqué les relations entre les deux pays depuis les années 2000.

Une histoire litigieuse donc, mais sous-tendue par des principes, des déterminations semblables.

Defence Images, « Turkish Air Force F-16 Fighting Falcon », via Flickr, Creative Commons Attribution

L’événement du 24 novembre : vers une escalade des tensions ?

Dans l’étude de la négociation, qui relève autant d’un métier que d’un art, il est courant de parler de négociateurs « durs », dont la position est difficilement influençable[7]. C’est ce qui caractérise ici les deux pays en proie à cette crise politique.

Pour comprendre les enjeux réels de l’action turque d’abattre le bombardier russe, il serait intéressant de retracer la chronologie des faits, sans parti pris :

  • Le 30 septembre 2015 : date de la première intervention russe en Syrie. La Russie installe une base militaire et 2 000 soldats à Lattaquié, qui possède tout de même l’une des seules ouvertures maritimes viables du pays.
  • Le 5 octobre 2015 : l’OTAN met en garde la Russie contre des incursions aériennes en Turquie, en parlant de comportements « irresponsable[s] »[8]. Ankara transmet les mêmes avertissements à Moscou.
  • 16 octobre 2015 : un drone russe est abattu à sa frontière par la Turquie.
  • 27 octobre 2015 : la Turquie conteste le prix du gaz russe et saisit le Tribunal d’arbitrage.
  • 20 novembre 2015 : l’ambassadeur russe à Ankara se voit interrogé sur les motivations de bombardements à la frontière turque.
  • 24 novembre 2015 : l’avion russe Su-24 est abattu par un chasseur F-16 turc à un kilomètre de la frontière turque, dans l’espace syrien, où il s’écrase.

Il est facile de conclure à une escalade des tensions, mêlant intérêts publics (la participation de l’OTAN, la situation en Syrie) et nationaux (le prix du gaz). On comprend alors aisément que la problématique syrienne est au cœur du conflit russo-turque, doublée d’une rivalité sur le plan énergétique (du fait notamment de la dépendance d’Ankara à son homologue russe).

Si cette crise n’a pas mené à la rupture des relations diplomatiques, elle a donné lieu à une « réévaluation des relations »[9] entre les deux pays, selon les dires de Sergueï Lavrov. Immédiatement, la Russie s’empare des faits et accuse la Turquie d’un acte de trahison, multiplie les communiqués de presse et les déclarations publiques. Du côté turc, on cherche à maintenir le dialogue. Aucune thèse n’est avancée, hormis celle du « devoir » accompli par les forces armées turques, qui se doivent de riposter en cas de violation d’un espace aérien. C’est pourquoi Recep Tayyip Erdogan considère que « s’il y a une partie qui devrait fournir des excuses, ce n’est pas nous [la Turquie], mais ceux qui ont violé notre espace aérien [la Russie] ». C’est là toute la dureté de la position turque, qui consiste à laisser entrevoir une forme d’impassibilité, face à une stratégie russe beaucoup plus agressive.

L’intérêt est alors de connaître les desseins réels d’un côté comme de l’autre. Il est clair que l’enjeu syrien constitue une source de désaccord entre les deux pays, malgré leur lutte commune contre Daech. Mais ce qui échappe, c’est pourquoi la Turquie abat un bombardier hors de ses frontières, qui plus est sur le sol syrien. Même en raisonnant rationnellement, aucun élément ne peut être avancé avec certitude et c’est justement là tout l’enjeu de cette crise : elle n’est pas officiellement motivée. Par ailleurs, il ne fait aucun doute que la question kurde, si chère au cœur des Turcs, attise le ressentiment national quand il se dit tout bas que le PKK[10] pourrait plus facilement combattre Daech au sol. Ou encore, il est certain qu’Erdogan n’est pas insensible au manque de réactivité et de réaction de la part des Européens, raison pour laquelle on a parlé d’un acte de « provocation »[11]. Cette attitude est révélatrice d’une détermination à maîtriser son espace.

Au-delà des faits en eux-mêmes, cet événement est le reflet de troubles qui touchent non seulement la région, mais qui dévoilent dans le même temps une volonté dans chaque camp de maîtriser son espace direct et ses propres intérêts. L’impact de cet événement du 24 novembre aura donc été double : à la fois diplomatique, via la réévaluation des relations, l’affaiblissement des relations économiques, mais aussi géopolitique, avec l’enjeu des sphères d’influence.

Les enjeux régionaux : la dialectique du gain d’influence

Cet événement constitue un changement sous divers aspects, qu’ils soient politiques, économiques ou diplomatiques. Mais d’un point de vue géopolitique, la nouvelle donne est d’autant plus intéressante à analyser. Nous l’avons déjà évoqué, mais la Turquie constitue un verrou maritime et donc un réel attrait pour les Russes. Elle est en effet au carrefour de deux continents (européen et asiatique), elle est un point d’encrage entre le Caucase, les Balkans et le Moyen-Orient, des régions toutes trois instables. De même, la Turquie dispose d’un accès à plusieurs détroits (Bosphore, Dardanelles), plusieurs mers (Égée, Méditerranée, Noire), ce qui en fait un « pivot géopolitique » indispensable selon Zbigniew Brezinski. L’ancien conseiller de Jimmy Carter allait même jusqu’à parler d’un « important acteur géostratégique dans la région des Balkans eurasiens »[12]. Pour les Européens, la Turquie assure la sécurité physique (liée à l’immigration) et idéologique (en constituant un « barrage dressé ») vis-à-vis du reste du Moyen-Orient, tandis que pour la Russie, 2ème puissance énergétique mondiale, 1ère exportatrice de gaz naturel[13], elle est un atout dans le cadre de l’acheminement des hydrocarbures vers l’Europe.

Ainsi, ce contentieux bilatéral est étroitement lié à des considérations internationales : la position ancienne et fidèle de la Turquie à des pays comme les Etats-Unis[14] ou les pays européens sont une donne, mais pour autant, la Turquie n’intègre pas l’Union Européenne, malgré ses demandes depuis plus de 50 ans. Le régime qui se veut nouvellement et fraîchement démocratique[15], a été un tournant pour la stabilité interne du pays, qui est aussi en quête d’affirmation sur le plan international, au même titre, finalement, que la Russie.

Cette crise s’inscrit donc dans un cadre plus large, qui serait celui d’une affirmation de puissance régionale. Les intérêts communs ne sont plus suffisants : pour la Turquie, il s’agit de résoudre le problème syrien et le problème kurde, sources d’instabilité nationale, tandis que pour la Russie, la priorité affirmée reste d’asseoir son autorité notamment contre le terrorisme international. La lutte contre l’Organisation de l’Etat Islamique, à laquelle participent officiellement la Russie et la Turquie, oppose deux visions radicalement différentes du dossier syrien : la proximité du Président russe avec Bachar-al-Assad contrarie fortement les Turcs, ce qui un nouveau point de crispation entre les deux puissances régionales.

Les mesures économiques engagées par Moscou ne feront que complexifier des relations déjà fluctuantes : pas d’importations sur certains produits, ou encore découragement sur le plan du tourisme. Ces mesures dites « sanctions » sont une stratégique politique classique, qui consiste à affaiblir le camp adverse, qui est, dans le cas présent, déjà en proie à une dépendance énergétique croissante. Rappelons que 60% de la consommation de gaz turc provient de Russie. Si ces mesures venaient à durer, elles auraient de lourdes conséquences sur l’économie du peuple d’Erdogan.

Ce sont là deux grandes puissances, qui possèdent l’une et l’autre des atouts géostratégiques, énergétiques, avec de fortes potentialités, mais qui sont minées par des instabilités régionales ou internes. Cet événement du 24 novembre met donc en lumière les divergences sur la gestion de la crise syrienne ou encore les difficultés relatives aux problématiques énergétiques. Dans le même temps, une opportunité a été offerte à chacun d’afficher un volontarisme réciproque dans la quête du pouvoir régional et plus largement, de la scène internationale. Cette crise permettra enfin de savoir si, dans le courant de l’année 2016, ou du moins en 2017, les deux pays choisissent de coopérer dans le but de créer un ensemble régional solide, dont elles seraient les leaders.


[1] Entrevue de Vladimir Poutine avec le roi jordanien. Source : RT (Russia Today). Accessible sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=dmBZKk139-g.

[2] LECLERCQ Arnaud, La Russie, puissance d’Eurasie : histoire géopolitique des origines à Poutine, Paris : Ellipses, 2012, page 392

[3] Discours de Turgut Özal aux parlementaires turcs en 1990.

[4] ROY Olivier, « Caspienne : une histoire d’oléoduc, ou des illusions de la géostratégie », Critique Internationale, n°8, juillet 2000

[5] Avec récemment la signature d’un accord pour la construction d’un pipeline russo-turc, suite à l’abandon du projet South Stream.

[6] DE TINGUY Anne, « La Russie et la Turquie sont-elles condamnées à la rivalité ? », in BILLION David (dir.), Le rôle stratégique de la Turquie, Paris : Institut de relations internationales et stratégiques, 1995, pages 52-56

[7] Voir notamment sur le sujet LORIOL Marc, PIOTET Françoise, DELFOLIE David, Le travail diplomatique, un métier et un art, rapport de recherche pour le Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, décembre 2008 ; ainsi que RASSAERT Charles, « L’escalade conflictuelle, l’exemple de la Turquie et de la Russie », blog personnel, 8 décembre 2015. Disponible sur : http://torredibabel.com/2015/12/08/escalade-conflictuelle-exemple-turquie-russie/

[8] Déclaration du Conseil de l’Atlantique Nord sur les incursions d’avions russes dans l’espace aérien de la Turquie, communiqué de presse du 5 octobre 2015. Disponible sur : http://www.nato.int/cps/fr/natohq/news_123392.htm?selectedLocale=fr.

[9] Source : Russia Today (français). Disponible ici : https://francais.rt.com/international/11029-lavrov-ligne-directe-moscou-ankara-pas-utilisé

[10] BILLION Didier, « Avion russe abattu en Turquie : quel impact diplomatique ? », Observatoire de la Turquie et son environnement géopolitique, Institut des relations internationales et stratégiques, 26 novembre 2015. Pour David Billion, deux hypothèses peuvent être avancées concernant la réaction turque : d’une part, l’enjeu du PKK, qui reste un pré-carré national, et le fait qu’Erdogan ne souhaite pas voir ces forces-là intervenir dans la lutte contre Daech. D’autre part, l’immobilisme ambiant, avec la récente proposition de négociation par François Hollande, n’est pas forcément la vision partagée par la Turquie, qui souhaite quelque chose de plus incisif.

[11] Ibid

[12] BREZINSKI Zbigniew, Le Grand Echiquier : l’Amérique et le reste du monde, 2011, trad. de l’anglais par Michel BESSIERES et Michelle HERPE-VOLINSKY, Paris : Hachette Pluriel Editions, page 19

[13] CIA World Factbook, 2013

[14] En témoigne encore sa récente adhésion à la coalition américaine anti-Daech, suite à l’attentat de Suruç. Voir l’article du Monde, par exemple : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/08/05/la-turquie-peaufine-son-accord-avec-les-etats-unis-pour-lutter-contre-l-ei_4712764_3218.html

[15] En août 2014 se sont tenues les premières élections présidentielles au suffrage universel direct en Turquie. Voir MARCOU Jean, « Les Turcs ont élu leur président », Diplomatie, affaires stratégiques et relations internationales, n°70, septembre-octobre 2014, page 18 à 19

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