Barkhane : une enclave au cœur du désert sahélien ?

Désert turbulent et indomptable, le Sahel se présente comme une vaste « zone à problèmes »[1] où s’accumulent crises et défis. Cet arc désertique, la Bande sahélo-saharienne (BSS), relie l’Atlantique à la mer Rouge telle une ligne de front déterminante dans les équilibres stratégiques mondiaux. Or, alors que la mondialisation accroît les interconnexions « entre les milieux sahélo-saharien, maghrébin et méditerranéen »[2], les caractéristiques mêmes du désert, « une étendue qui paraît sans limites »[3] et transfrontalière, exacerbent le potentiel conflictuel de la région sahélienne.

En effet, l’absence de contrôle effectif le long de ce no man’s land et ce, bien que de nombreux pays soient riverains de la BSS (Sénégal, Mauritanie, Mali, Algérie, Niger, Libye, Tchad, Soudan, etc.), renforce l’insécurité régnante. C’est ainsi que l’on observe l’enracinement d’une « « zone grise » incontrôlable et incontrôlée où il serait difficile de savoir ce qui s’y passe, et plus encore d’avoir prise sur ce(ux) qui y passe(nt) »[4]. Cette situation est propice à l’implantation de groupuscules et de trafics en tout genre (de drogues, d’armes, d’êtres humains…) qui ont définitivement imposé la guerre comme « mode de régulation »[5].

L’importance stratégique de la BSS est prise en compte par la France dès la publication du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2008 et plus encore avec celui de 2013. Effectivement, si dès le lendemain des attentats du 11 Septembre 2001 le désert sahélien figure comme une zone à risques, mobilisant à cette occasion l’attention des spécialistes et des planificateurs militaires, le contexte se dégrade brusquement à partir de 2011 suite aux bouleversements engendrés par les Printemps arabes[6]. Les répercussions de ces événements se manifestent en particulier dans le nord-Mali, assiégé et débordé par l’arrivée massive d’une « coalition de jihadistes et d’indépendantistes Touaregs »[7] venue de Libye pour la plupart. En janvier 2013, l’insécurité croissante et la déroute de l’armée malienne obligent la France à intervenir dans le cadre de l’opération Serval. Cette mission évolue rapidement au gré des menaces et devient l’opération Barkhane. Cette dernière prend dorénavant en compte l’aspect transfrontalier des tensions et des modes opératoires des Groupes armés terroristes (GAT) hétéroclites qui sillonnent le Sahel.

Ainsi, la nouvelle stratégie française exige une plus grande coopération et coordination en matière de sécurité et de défense avec les pays du « G5 Sahel » (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad). Pourtant, la diversité des factions rebelles, comprenant des « Touaregs indépendantistes rassemblés sous la bannière du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), mais aussi salafistes avec Ansar Dine »[8], auxquels s’ajoutent AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) ou encore le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), fait du désert sahélo-saharien une plaque tournante du terrorisme international. Aussi, le « vide sécuritaire » qui s’est installé dans cette région par les effets conjugués des démissions des États voisins, des révoltes arabes et des caractéristiques propres à l’ensemble désertique, comme la porosité des frontières, expliquent les difficultés rencontrées par la force Barkhane et ses partenaires africains.

Dans le même temps, le terrorisme islamiste a su profiter du chaos régional et des disparités de la présence militaire pour s’implanter de part et d’autre du dispositif mené par la France dans la BSS. À cet égard, la secte Boko Haram[9] qui a prêté allégeance à l’État islamique (EI) ou Daech en mars 2015, ne cesse de sévir dans le nord du Nigeria. Ces rebelles profitent de l’incapacité des autorités à « arrêter l’insurrection meurtrière »[10] pour étendre leur influence le long des frontières des États voisins du Nigeria, à l’instar du Niger, du Tchad et du Cameroun. En diagonale opposée, les éléments de Barkhane sont menacés par l’installation confirmée de l’EI en Libye, plus précisément dans la région de Syrte. C’est donc la crainte de voir le dispositif français progressivement « encerclé », une inquiétude déjà formulée par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en 2014, qui révèle ou plutôt rappelle l’urgence de la situation.

Ainsi, Barkhane est-elle en passe de devenir une enclave entre plusieurs fronts ? Comment organiser une réponse crédible à l’heure où le terrorisme islamiste focalise toutes les attentions ?

Street Scene from Kidal, Northern Mali

United Nations Photo, « Street Scene from Kidal, Northern Mali », via Flickr, Creative Commons Attribution

Barkhane : coopération et coordination pour lutter efficacement contre le terrorisme dans la BSS

Depuis août 2014, les soldats français de la force Barkhane interviennent en coordination avec les forces armées locales du dispositif « G5 Sahel » afin de mettre hors d’état de nuire les GAT qui pullulent le long de la BSS. C’est en effet face à l’immensité désertique que la logique de partenariat avec les pays africains concernés par la menace terroriste au Sahel est privilégiée. Elle doit permettre d’accroître les capacités de frappes et surtout de maîtrise du gigantesque espace à contrôler. L’appui de Barkhane aux troupes locales est donc essentiel pour que ces dernières puissent lutter efficacement contre les GAT et reconquérir leur souveraineté nationale respective, mise à mal par la dégradation. En définitive, l’objectif de ces interventions militaires est de contribuer à « empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région »[11] en menant « une traque minutieuse à la recherche des terroristes »[12].

Le succès des opérations n’est toutefois guère évident dans ce territoire hostile où l’immensité des espaces, les températures écrasantes et les tempêtes de sable quotidiennes limitent la progression des éléments militaires engagés[13]. Si la patience est sans doute la meilleure des armes pour les soldats français et africains qui se livrent à une véritable traque, appréhender l’environnement désertique est aussi une condition de leur réussite. En effet, pour comprendre les déplacements des factions rebelles dans la région et enregistrer de nouvelles avancées territoriales par le quadrillage du terrain, il s’agit d’analyser tout un écosystème favorable aux terroristes qui connaissent le milieu et ses caches.

Ainsi, c’est une course contre la montre qu’ont engagée la France et ses alliés dans ce paysage hostile, avec pour objectif, d’après le Colonel Vincent Tassel du 8e RPIMA[14], « de couvrir la zone la plus importante pour ne pas les [les GAT] laisser filer »[15]. Seules la complémentarité, la simultanéité et la multiplication des actions peuvent permettre de porter un coup d’arrêt aux GAT et aux trafics illégaux divers. Mais dans le même temps, il est à parier que l’ennemi cherchera à apprendre à composer avec la présence française et les armées locales pour que les chemins ne se croisent jamais…

Le dispositif Barkhane pris en étau ?

Déjà ciblée par les djihadistes et autres groupes armés du Sahel, la force Barkhane observe un renforcement des fronts terroristes islamistes au Sud et au Nord de son dispositif. En premier lieu, les tensions liées à l’activité de Boko Haram, notamment dans la région du Lac Tchad, peuvent fragiliser la portée des actions de la France dans la région sahélienne. En effet, puisque Nigériens et Tchadiens sont directement impliqués dans la lutte contre la secte islamiste, il est possible que des failles sécuritaires apparaissent du fait d’un déplacement progressif de l’épicentre des menaces vers le Sud[16]. C’est pourquoi, considérant l’influence croissante du groupe Boko Haram, Jean-Yves Le Drian avait annoncé en mars dernier une légère augmentation des effectifs de Barkhane. Ce remaniement des effectifs devait être réalisé en vue de «  nous donner des moyens de soutien et d’accompagnement sur les tensions qui se produisent autour du lac Tchad »[17].

Si la France n’agit qu’en termes de soutien logistique et apprécie la réelle « volonté des pays concernés de s’organiser entre eux et de mener le combat »[18], une Cellule de coordination et de liaison (CCL), « accolée au PC de l’opération Barkhane et un détachement de liaison et de contact déployé à Diffa (Niger) »[19][20], ont néanmoins été mis en place. L’absence d’intervention française face au danger représenté n’en écarte pas moins la réelle implication de Paris sur ce dossier qui cherche à éviter la déstabilisation de son dispositif Barkhane.

D’autre part, il est clair que les progressions françaises en direction de la Libye, comme nous avons pu le constater avec la construction de la base avancée de Madama au Niger, sont révélatrices des enjeux futurs de la France. Le sud-libyen est en effet devenu un « hub terroriste »[21] à partir duquel transitent groupes armés et réseaux illégaux. Depuis 2011, la Libye est effectivement plongée dans le chaos, une situation qui a lourdement impacté l’ensemble de la région. Avec la chute du colonel Kadhafi s’en est suivi un véritable réveil de l’hydre libyenne, un carrefour stratégique autrefois tenu fermement par le dictateur déchu. L’implosion de la Libye a ainsi permis la dissémination de stocks d’armes dans le paysage sahélien, tandis que le pays s’organisait en milices ennemies.

Aujourd’hui, l’existence de deux gouvernements, respectivement situés à Tobrouk et à Tripoli[22], accentue les fractures et favorise l’implantation des GAT sur un territoire caractérisé par un « vide sécuritaire ». Plus précisément, l’arrivée de Daech qui contrôle à ce jour plus de 250 kilomètres de côtes méditerranéennes face à l’Europe, n’est que la suite logique d’une menace avérée dès le lendemain de la disparition de Kadhafi. Le danger est immense selon Jean-Yves Le Drian qui craint « la jonction […] avec AQMI et Boko Haram au Sahel »[23].

Contre l’enclavement de Barkhane, la communauté internationale a le devoir d’agir

Si l’intervention française au Mali, puis dans l’ensemble de la BSS, a suscité et suscite encore l’admiration de la communauté internationale, le risque majeur est de voir s’implanter durablement un « arc » islamiste terroriste allant du nord-Nigeria à la région de Syrte en Libye. Cette situation a de quoi cristalliser toutes les inquiétudes, tant la communauté internationale semble dépassée par une telle progression. Cependant, la France n’a pas les moyens d’agir et de combattre seule, aux côtés de ses partenaires africains, cette menace terroriste constituée en  véritable nébuleuse[24]. L’armée française est déjà à plein régime, aussi bien sur le territoire national depuis les attentats de Paris de janvier et de novembre 2015, que dans le cadre des opérations extérieures (Barkhane, Sangaris, Chammal, Harpie…). C’est dans ce contexte qu’elle invite fermement ses voisins européens, de même que la communauté internationale, à prendre leurs responsabilités face au risque d’une menace qui ne cesse de s’amplifier et qu’il faut à tout prix contenir.

Ainsi, face à cet étau qui se resserre sur l’opération Barkhane, que doit-ont préconiser ?

  • Le soutien militaire aux forces locales doit demeurer une priorité puisque ce sont elles, en définitive, qui détiennent la légitimité d’intervention aux yeux des populations. La France et la communauté internationale doivent donc redoubler d’efforts pour aider les pays concernés par la menace terroriste à s’approprier leurs enjeux sécuritaires pour mieux prévenir et contenir l’expansion de cette même menace.
  • En parallèle, l’action de la France dans la BSS n’est définitivement pas suffisante pour enrayer les progressions des GAT. Pour plus d’efficacité et pour accélérer la sécurisation du continent africain, la communauté internationale doit définitivement saisir l’ampleur des menaces qui laissent entrevoir une ligne de front depuis le Nigeria jusqu’à la Libye. L’ONU doit absolument et urgemment se saisir des enjeux sécuritaires toujours plus importants en Afrique et mettre en œuvre l’ensemble des moyens qui permettront de stopper les divers mouvements terroristes et/ou islamistes. En particulier, il faut résolument encourager la réconciliation nationale en Libye ou tout du moins, accélérer la sortie de crise pour ne pas permettre à l’EI de s’implanter durablement. Effectivement, cette présence peut accroître la vulnérabilité de la force Barkhane
  • Enfin, la proximité de l’Europe avec l’Afrique exige que les États membres de l’UE considèrent la menace extérieure comme une menace à leur propre sécurité extérieure. La France, avec l’opération Barkhane, ne peut indéfiniment agir seule en défenseur de l’Europe. Elle doit plus que jamais être soutenue par ses partenaires européens, sans plus attendre « une nouvelle action spectaculaire de l’État islamique»[25], par exemple…

Ainsi, pour éviter que la force Barkhane ne se retrouve coincée entre deux fronts, une réorganisation dans le sens d’une implication plus grande des forces armées internationales, au premier rang desquelles, européennes, figure comme une hypothétique solution. Cette dernière dépasserait le simple mécanisme de solidarité cher à l’UE et rappellerait que la sécurité intérieure se joue aussi à l’extérieur.


[1] ROLET, Hélène. « Sahel, Maghreb et Méditerranée : vers un nouveau « Grand Jeu ». Les défis sécuritaires d’un continuum géopolitique instable aux portes de l’Europe ». EUROMESCO [En ligne]. 2015, août [Consulté le 14 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://fmes-france.org/_medias/document/ARTICLE%20Hélène%20Rolet.pdf

[2] Ibid.

[3] DUGOT, Philippe, HENRIET Jean-Michel et al. Géopolitique de l’Afrique et du Moyen-Orient. 4e éd. Paris : Nathan. 2014, p. 35 (Coll. « Nouveaux Continents »).

[4] BRACHET, Julien. « Sahel et Sahara : ni incontrôlables, ni incontrôlés ». SciencesPo Centre de Recherches internationales [En ligne]. Juillet 2013. Disponible à l’adresse : http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/dossiersduceri/sahel-et-sahara-ni-incontrolables-ni-incontroles

[5] DAGUZAN, Jean-François. « Décomposition et recomposition du monde arabe après les révolutions ». In : Revue de Défense Nationale. Avril 2015, n° 779.

[6] MOHSEN-FINAN, Khadija. « Le Printemps arabe reconfigure l’environnement du Maghreb ». Observatoire des mutations politiques dans le monde arabe [En ligne]. 2014, septembre, 15 p. [Consulté le 20 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/obs-monde-arabe/obs-monde-arabe—2014-10-01—sahel—mohsen-finan.pdf

[7] Ibid.

[8] ROLET, Hélène. « OPEX françaises et OMP en Afrique : quelles relations ? Le cas Serval-Barkhane/MINUSMA ». Ondes de Choc [En ligne]. 2015, 3 novembre [Consulté le 20 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : https://ondesdechoc.wordpress.com/2015/11/03/opex-francaises-et-omp-en-afrique-quelles-relations-le-cas-serval-barkhaneminusma-2/  

[9] Littéralement, « l’éducation occidentale est un pêché ».

[10] BARON, Léa. « Nigeria : Boko Haram, c’est qui ? C’est quoi ? ». TV5 Monde [En ligne]. 2014, 23 mai [Consulté le 21 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://information.tv5monde.com/afrique/nigeria-boko-haram-c-est-qui-c-est-quoi-4931

[11] D’après le site du Ministère de la Défense français.

[12] LOZACH, Florence, MENGET, Lucas. « Barkhane, la guerre des sables ». I Télé [En ligne]. 2015, 14 juillet [Consulté le 21 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.itele.fr/magazines/le-document-itele/barkhane-la-guerre-des-sables-131194

[13] Ibid.

[14] 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine.

[15] LOZACH, Florence, MENGET, Lucas, op. cit.

[16] LAGNEAU, Laurent. « Sahel : les effectifs de l’opération Barkhane vont augmenter ; deux militaires français gravement blessés au Mali ». Zone militaire – OPEX 360 [En ligne]. 2015, 11 mars [Consulté le 21 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.opex360.com/2015/03/11/sahel-les-effectifs-de-loperation-barkhane-vont-augmenter-deux-militaires-francais-gravement-blesses-au-mali/

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] « Boko Haram : une poignée de militaires français détachés au Niger ». RFI Afrique [En ligne]. 2015, 6 février [Consulté le 20 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.rfi.fr/afrique/20150206-boko-haram-poignee-militaires-francais-detaches-niger-diffa-renseignement-barkhane

[21] LAGNEAU, Laurent, op. cit.

[22] DUTEIL, Mireille. « Libye : un accord de paix qui prépare une intervention ». Le Point [En ligne]. 2015, 19 décembre [Consulté le 21 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/mireille-duteil/libye-un-accord-de-paix-qui-prepare-une-intervention-19-12-2015-2003935_239.php

[23] Ibid.

[24] « Libye : pourquoi la France n’a pas les moyens de faire intervenir son armée déjà dangereusement en sur-régime ». Atlantico [En ligne]. 2015, 19 décembre [Consulté le 20 décembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.atlantico.fr/decryptage/libye-pourquoi-france-pas-moyens-faire-intervenir-armee-deja-dangereusement-en-regime-jean-vincent-brisset-2488939.html

[25] Ibid.

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