OPEX françaises et OMP en Afrique : quelles relations ? Le cas Sangaris/MINUSCA

Alors que le CDEF (Centre de doctrine et d’emploi des forces) vient de publier un nouveau Cahier du RETEX intitulé 50 ans d’OPEX en Afrique (1964-2014), la question des interventions françaises en Afrique et de leur cadre politico-militaire se présente comme un enjeu de taille et brûlant d’actualité. 

Depuis les années 1960, les effets conjugués des indépendances africaines et l’évolution de la configuration mondiale n’ont cessé de diversifier les motifs et les modes d’intervention de la France dans ce qui était et – est parfois encore – considéré comme son « pré-carré »[1]. À cet égard, la constance de la présence militaire française sur le territoire africain depuis la seconde moitié du XXe siècle, malgré un désengagement progressif, témoigne des liens forts qui unissent la France à ses anciennes colonies. Comme le rappelle le Cahier du RETEX, la notion « d’indépendance militaire »[2] va de pair avec une souveraineté nationale recouvrée. C’est dans cette optique que « la France signe une vingtaine d’accords de défense et de coopération avec ses anciennes colonies africaines »[3], jugeant indispensables son implication dans la défense et la formation des forces nationales des pays africains. Ces rapports « privilégiés » et la responsabilité historique de l’ancienne métropole amènent voire obligent cette dernière à intervenir de manière régulière, notamment pour proposer des solutions aux conflits qui essaiment sur le continent. Mais le multilatéralisme reste privilégié et c’est dans ce contexte que les opérations de maintien de la paix (OMP) se multiplient.

Dès 1960, au lendemain de son indépendance, la République centrafricaine (RCA) signe un accord de défense avec la France. Ce rapprochement qui est à l’origine « quadripartite, incluant la République démocratique du Congo (RDC) jusqu’en 1972 et le Tchad jusqu’en 1976 »[4], est complété par « un accord de coopération militaire et technique avec la RCA »[5] visant à permettre « la montée en puissance des Forces armées centrafricaines (FACA) »[6]. Ainsi, la RCA a invoqué à maintes reprises cette clause d’assistance au cours des 50 dernières années, bénéficiant à la fois de la protection militaire française en cas d’agression extérieure, en parallèle avec la formation des FACA. La France reste donc très implantée en Centrafrique, en témoignent les nombreuses opérations militaires qui se sont succédées[7].

À la fin de l’année 2012, le regain de tensions enregistrées dans le pays, suite à l’offensive des  rebelles de la Séléka[8] vers la capitale Bangui et à la chute du président François Bozizé, inquiète la communauté internationale. En effet, la situation d’urgence est latente : musulmans et chrétiens s’opposent violemment au travers des groupes qui s’autoproclament leurs défenseurs, respectivement les Sélékas et les anti-Balakas[9]. Force est de constater que les affrontements ethnico-religieux en RCA font craindre un risque de génocide et c’est dans ce contexte délétère que la France déploie l’opération Sangaris, le 5 décembre 2013 – la 7e mission sur le sol centrafricain depuis l’indépendance du pays -, en vue de mettre un terme aux exactions. Quatre mois plus tard, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) prend la suite de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA). Les effectifs onusiens ont ainsi pour objectif de contribuer à la stabilisation de la situation et au rétablissement de l’autorité de l’État dans l’ensemble du pays.

À ce stade, quelles sont les spécificités du théâtre centrafricain pour l’opération Sangaris et la MINUSCA ? Comment envisager la coopération entre ces deux forces, dans un contexte caractérisé par une ambivalence qui rend difficile toute gestion de crise ?

Sangaris : entre continuité et rupture

Les relations entre la France et l’Afrique sont imprégnées des dynamiques délicates et sans cesse débattues depuis la décolonisation, « entre normalisation, retrait, et (ré)engagement »[10]. On constate ainsi une évolution notable de la politique africaine de la France, notamment à travers la prise de distance vis-à-vis des régimes africains peu soucieux des pratiques de bonne gouvernance, la réorganisation des éléments militaires ainsi que la mise en avant du multilatéralisme et de l’africanisation des décisions.

Néanmoins, cette stratégie demeure ancrée dans une « tradition interventionniste »[12]. Plus précisément, dans le cas de la RCA, l’urgence de la situation conforte, sinon exige, l’envoi d’un contingent militaire pour s’interposer entre les belligérants. Paris se saisit donc de ce conflit, encouragé par la communauté internationale et ce, malgré le fait que la RCA soit considérée comme l’« État-type »[13] de la Françafrique en raison des nombreuses ingérences passées.

Lorsque François Hollande annonce le déploiement français en Centrafrique devant la presse nationale et internationale, il évoque une mission « « rapide, efficace » qui devra « désarmer toutes les milices et groupes armés qui terrorisent les populations »[14]. En somme, cette mission s’inscrit dans la lignée des opérations menées jusqu’alors sur le territoire centrafricain et caractérisées « par des phases d’engagement brèves, intenses et imprévisibles »[15]. Pourtant, Sangaris va s’inscrire dans la durée. Les éléments français sont mandatés en tant que forces d’interposition dans un environnement complexe qui les amène à se positionner en arbitre, tout en veillant à « restaurer une sécurité minimale en Centrafrique et faciliter la montée en puissance et le déploiement opérationnel de la Misca, de la communauté internationale »[16], selon les termes du Colonel Jaron, porte-parole de l’État-major des armées (EMA). Effectivement, pour s’épargner les accusations sur la douteuse Françafrique, Paris souhaite passer la main rapidement, selon le nouveau leitmotiv défendu par François Hollande, « l’Afrique aux Africains ». Il s’agit donc d’affirmer le rôle de soutien de l’armée française à la MINUSCA, à partir d’avril 2014, mais aussi et surtout aux FACA qui seront les seules à maintenir la cohésion nationale et la sécurité du territoire dans le temps long.

United Nations Photo,

United Nations Photo, « MISCA Holds Close Protection Training Course in Bangui, CAR », via Flickr, Creative Commons Attribution

Sangaris et la MINUSCA face à quel « ennemi » ?

Par ailleurs, la complexité du conflit centrafricain se caractérise par la nature même des affrontements. Effectivement, les forces d’interposition doivent faire face à un niveau de violence inouï entre communautés, tandis que l’ennemi, quant à lui, demeure « volatile et parfois très déterminé »[17]. La difficulté d’identification de cet « ennemi » qui, dans le contexte centrafricain, n’en est pas un à proprement parler, met en lumière la difficulté pour ces missions projetées de s’adapter « aux caractéristiques géographiques et humaines du théâtre d’opération »[18]. À cela s’ajoute un manque de moyens qui se traduit par des opérations séquentielles et non parallèles, contre les différentes factions. De facto, cette situation crée un sentiment de manque d’impartialité de la part des forces internationales, accusées de complicité avec l’un ou l’autre des deux camps. D’ailleurs, la reprise des violences à Bangui, fin septembre, met en exergue l’érosion de cette popularité alors que la méfiance regagne du terrain. La révélation des affaires de viols impliquant des militaires français et des casques bleus de la MINUSCA (originaires du Tchad et de Guinée équatoriale[19]), est à cet égard, révélateur du discrédit jeté sur ces forces.

Ainsi, la gestion de crise dans ce milieu incertain et ambivalent est complexe pour les éléments de Sangaris et de la MINUSCA. Ces deux forces ont besoin des FACA pour être réellement efficientes face à un « ennemi » qui s’avère être au coeur des populations, minées par le désarroi, la méfiance et la peur. La mise en avant des forces armées locales est en effet indispensable dans le cadre d’un conflit interne qui a mis à mal la cohésion nationale puisqu’elles sont censées affirmer leur « rôle fondamental de protection de l’État »[20] face aux diverses menaces. Mais devant le manque de moyens opérationnels des FACA et la difficulté des missions onusiennes à afficher leur légitimité, en somme le manque de relais, la France reste la colonne vertébrale des opérations dans le « bourbier » centrafricain.

Sangaris et la MINUSCA, pour sortir du chaos

La sortie du chaos centrafricain passe nécessairement par un retour au dialogue national. Si Sangaris et la MINUSCA doivent créer un cadre propice à la réconciliation des parties, « redonner une légitimité aux FACA » s’avère un préalable crucial puisque celles-ci seront les seules en mesure de redonner une consistance à l’autorité étatique et à ses représentants. En parallèle, la stabilité recouvrée devra permettre de rétablir les institutions qui ont failli, au premier rang desquelles les instances démocratiques – via les élections – ainsi que la justice, pour mettre un terme à l’impunité régnante.

L’urgence de la situation en effet, ne doit pas écarter d’autres priorités qui sont vitales pour que la Centrafrique puisse sortir du chaos qui la caractérise à présent. Cela est d’autant plus important que la spirale de violence a tendance à réduire les fenêtres d’opportunité de discussion entre les parties civiles, comme nous pouvons le constater aujourd’hui avec les demandes expresses de retrait des forces étrangères ce qui laisserait, il n’y a pas de doute là-dessus, le pays livré à lui-même dans un état dramatique et sans moyen de lutter contre les factions armées.


[1] À la fois ancienne et récente, cette expression est utilisée dans le milieu politique à partir des années 1980. Elle désigne le domaine d’influence d’une entité sur une autre.

[2] Ministère de la Défense, Centre de doctrine et d’emploi des forces (CDEF), 50 ans d’OPEX en Afrique (1964-2014), CDEF/DREX/B. Recherche/CNE Nicolas Rey, M.Valentin Germain, septembre 2015, p.13.

[3] Ibid., p. 19.

[4] SAINT VICTOR, Florent, 45 ans d’opérations militaires françaises en République centrafricaine, Lettre du RETEX-Opérations, n° 8, 9 décembre 2013, p. 1.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Voir à cet égard, la Lettre du RETEX, 45 ans d’opérations militaires françaises en République centrafricaine.

[8] Les milices de la Seleka, « coalition » en sango, sont composées essentiellement de rebelles affichant leur coloration musulmane et venus, en partie, du Tchad, de Libye et du Soudan.

[9] « Anti-machette », pour certains, le terme balaka signifiant «machette » en sango. D’autres estiment que l’expression dérive de « Anti balle aka », pour AKA 47, « diminutif de Kalachnikov la célèbre mitraillette russe » (pour plus d’informations voir le site suivant : http://www.alwihdainfo.com/Centrafrique-Le-vrai-sens-du-mot-Anti-Balaka_a9367.html).

[10] LEBOEUF, Aline, QUÉNOT-SUAREZ, Hélène, La Politique africaine de la France sous François Hollande, Renouvellement et impensé stratégique, 2014, p. 2.

[11] Employée pour la première fois en 1955 par le président de la Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny pour désigner la volonté de conserver des relations privilégiées avec l’ancienne métropole, cette expression est reprise par François-Xavier Verschave dans son ouvrage La Françafrique, le plus long scandale de la République, en 1998. Le néologisme acquiert ainsi une connotation négative qui dénonce les pratiques clientélistes et les liens occultes qui unissent certains pays africains à la France.

[12] LEBOEUF, Aline, QUÉNOT-SUAREZ, Hélène, op. cit., p. 7.

[13] GOURDIN, Patrice. « République centrafricaine : géopolitique d’un pays oublié ». Diploweb [En ligne]. 2013, 1er octobre [Consulté le 8 novembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.diploweb.com/Republique-centrafricaine.html

[14] LARCHER, Laurent. « Centrafrique, un an après, le bilan contrasté de l’opération Sangaris ». La Croix [En ligne]. 2014, 5 décembre [Consulté le 8 novembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Centrafrique-un-an-apres-le-bilan-contraste-de-l-operation-Sangaris-2014-12-05-1248133

[15] SAINT VICTOR, Florent, op. cit., p. 6.

[16] LARCHER, Laurent, op. cit.

[17] Ibid.

[18] LARCHER, Laurent. « Avec Sangaris, la France a commis une erreur stratégique. Entretien avec le Général Vincent Desportes ». La Croix [En ligne]. 2014, 5 décembre [Consulté le 8 novembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Avec-Sangaris-la-France-a-commis-une-erreur-strategique-2014-12-05-1248332

[19] « Centrafrique : enquête pour viol après des accusations contre un soldat français ». Le Monde [En ligne]. 2015, 4 septembre [Consulté le 8 novembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2015/09/04/centrafrique-la-justice-saisie-apres-de-nouvelles-allegations-d-abus-sexuel-contre-un-militaire-francais_4746394_3212.html

[20] BOKO, François, COURTIN, Christophe, Les forces armées en Afrique francophone, Note n° 284, Fondation Jean Jaurès, 27 octobre 2015, p. 6.

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