Tchad : à la croisée des chemins, au coeur des menaces

10 octobre 2015. Trois explosions retentissent de manière quasi-simultanée à Baga Sola, ville tchadienne située sur les rives du Lac Tchad, à proximité de la frontière avec le Nigeria. Attribués au groupe islamiste Boko Haram, « l’éducation occidentale est un pêché »[1] dans sa traduction française, ces attentats rappellent la violence et l’insécurité régnantes dans cette région où pullulent les insurgés islamistes.

Bien que les opérations militaires conjointes entre le Tchad, le Niger, le Cameroun, le Bénin et le Nigeria aient infligé jusqu’à présent de sérieux revers au groupe affilié à l’EI (État islamique), les troubles persistent. Dans le même temps, plus au Nord, la région sahélienne n’a de cesse de dessiner un « foyer d’instabilité »[2] qui est « travaillé par des lignes de fractures »[3], pour reprendre les termes du géopoliticien tunisien Mehdi Taje. Cette menace est d’autant plus importante qu’elle impacte directement les régions voisines et/ou traversées par le Sahel, laissant entrevoir des interconnexions géopolitiques latentes entre les milieux. Ainsi, carrefour entre l’Afrique du Nord et de l’Ouest, « le Tchad apparaît de plus en plus comme un État-tampon, à la charnière des systèmes de conflits de la zone sahélo-saharienne, du bassin du Nil et de la Corne de l’Afrique »[4]. Mais cette position confère également un rôle stratégique à l’État tchadien qui cherche à s’affirmer en tant que puissance régionale. L’implication de ce dernier aux côtés de la force française Serval au Mali puis, au Sahel avec la mission Barkhane, en République centrafricaine (RCA) avec la MINUSCA[5] ou encore, à la frontière avec le Nigeria dans le cadre de la coalition anti-Boko Haram[6], démontre bien la volonté de projection militaire tchadienne dans l’ensemble régional. Pour autant, la position et les capacités militaires du Tchad sont-elles en mesure de se convertir en une logique de gestion et de résolution des conflits et ce, dans l’optique de s’ériger en une véritable puissance régionale ?

L’intervention tchadienne au Mali : l’opportunisme d’un candidat au leadership régional

Une semaine seulement après le lancement de l’opération française Serval au Mali, le 11 janvier 2013, « 1 400 soldats tchadiens entraient au Mali par lEst, après avoir traversé le Niger au nord du lac Tchad »[7]. Ce contingent déployé « avant même que les forces africaines sous-régionales organisées dans le cadre de la Misma (Mission des Nations unies au Mali) commencent un déploiement timide dans les grandes villes du sud du Mali », revêt un caractère absolument inédit. En effet, le Tchad, qui n’appartient pas à la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) et dont les frontières ne sont pas riveraines du Mali[8], s’engage alors seul, aux côtés de la France. Si la mobilisation de cette dernière est justifiée par la menace islamiste croissante sur les intérêts français dans la région (enlèvements et assassinats de Français au Mali, au Niger et en Mauritanie depuis le début des années 2000, ressources menacées à l’instar de l’uranium au Niger), en plus du risque d’observer la désagrégation du fragile État malien, c’est tout l’équilibre politique sahélien qui semble en danger. Aussi, l’argument de la lutte contre le terrorisme islamiste est avancé par le pouvoir tchadien.

Cette raison apparaît toutefois comme un prétexte à l’intervention au Mali. Effectivement, malgré la proximité du Tchad avec les zones contrôlées par la secte nigériane Boko Haram et l’insécurité générée par la guerre en Libye, le pays reste relativement épargné par les percées islamistes. Cela est d’autant plus vrai que la nature autoritaire du régime[9] contient, du moins momentanément, l’ampleur des mouvements islamistes terroristes. Ainsi, c’est sans doute l’opportunité d’affirmer un « ethos guerrier »[10] tchadien construit sur le long terme, doublée d’une volonté d’asseoir la puissance régionale, qui motive cette intervention au Mali. En même temps, fidèles à leur surnom de « guerriers du désert », les Tchadiens entretiennent une position ambigüe, à la fois « pyromanes » à l’origine des conflits et stabilisateurs[11], bien qu’il y ait la volonté de prendre part à la constitution d’une force africaine régionale. L’intervention militaire tchadienne au Mali s’inscrit donc « dans une histoire longue du métier des armes au Tchad et de proximité militaire avec la France »[12]. Elle témoigne également de la volonté d’instaurer une « Pax Tchadiana »[13] qui sous-tend l’instauration d’un leadership régional convoité.

Le rôle ambigu du Tchad en RCA

La dynamique d’intervention tchadienne s’observe également en RCA, pays plongé dans le chaos depuis décembre 2013. Fort d’un statut de « puissance » diplomatique et militaire incontournable acquis lors du conflit malien, le Tchad observe la déliquescence du pouvoir centrafricain dirigé par le musulman Michel Djotodia. La réunion exceptionnelle des membres de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC)[15], à l’initiative du président tchadien Idriss Itno Déby, témoigne de la volonté d’affirmer la prééminence de cette organisation dans la gestion de la crise centrafricaine. D’ailleurs, au-delà de l’aspect local du conflit, « sa compréhension passe aussi par la prise en compte de sa dimension transfrontalière impliquant au premier plan le Tchad, dans une certaine mesure les deux Soudan, mais aussi des pays comme le Cameroun »[16]. Ainsi, « l’ingérence » tchadienne en RCA repose sur des mécanismes stratégiques et politiques qui lui confèrent une influence privilégiée[17], mais aussi ethnico-religieux.

Depuis les années 1980, N’Djamena tient un rôle majeur dans les affaires politiques de son voisin centrafricain, notamment dans « l’ascension et l’éviction des différents chefs d’États qui se sont succédé[s] »[18]. C’est d’ailleurs avec le soutien d’Idriss Itno Déby, que Michel Djotodia a pu accéder au pouvoir, tandis que les forces de la Seleka, « composées de rebelles affichant leur coloration musulmane et venus, en partie, du Tchad, de Libye et du Soudan », ont su profiter de la passivité de l’armée tchadienne pour investir le territoire centrafricain. Dès lors, la politique d’influence tchadienne s’inscrit au coeur de la fracture communautaire qui ravage la RCA. Le Tchad, souvent considéré comme un « envahisseur »[20], est à cet égard, accusé d’ « exactions contre les populations chrétiennes »[21] et donc, d’instrumentalisation des clivages ethnico-religieux au profit des Musulmans. En parallèle, la présence tchadienne procède d’une volonté de stabiliser les axes de ravitaillement vitaux, notamment l’accès aux champs pétroliers comme dans la région de Doba, « capitale de l’or noir tchadien »[22], dans le sud du pays, à la frontière avec la RCA. À la fois rempart face au terrorisme et rentier pétrolier, le Tchad « apparaît de plus en plus comme un partenaire crédible, efficace, mais également influent sur les autres États de la région »[23]. Mais pour prétendre au statut de stabilisateur, le pays doit oeuvrer dans le sens de la réconciliation en RCA et dépasser sa tradition d’ingérence en raison des liens forts qui unissent les deux États, autrefois réunis sous l’entité Oubangui-Chari[24]. À ce stade, la seule capacité de projection militaire n’est pas suffisante pour que le Tchad puisse développer son influence. Pour ce faire, il faudrait que la « Pax Tchadiana » ne soit plus uniquement une « Pax Militaria »[25].

Diariocritico de Venezuela,

Diariocritico de Venezuela, « NIGERIA-UNREST », via Flickr, Creative Commons Attribution

Boko Haram, une opportunité pour le Tchad d’être un acteur sécuritaire de premier plan

Fondé officiellement en 2002 par Mohammed Yusuf dans la province de Maiduguri, au nord du Nigeria, le groupe islamiste Boko Haram constitue une menace majeure pour la stabilité des pays voisins du lac Tchad, à savoir le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. L’actuel chef de la secte, Abu Bakr Shekau, une véritable « machine à tuer », s’est d’ailleurs engagé dans une « approche de conquêtes d’espaces ou territorialisation »[26]. Cette stratégie replace le pouvoir tchadien au coeur de la lutte anti-terroriste, d’autant que « la principale route menant à N’Djamena via le Cameroun – vitale pour l’économie du Tchad enclavé »[27][28], s’en voit directement menacée. Dans ce contexte, plusieurs initiatives ont été mises en place afin de lutter efficacement contre les islamistes, à l’instar de la Force multinationale mixte (FMM)[29]. En outre, le Tchad bénéficie d’un droit de poursuite[30] sur le territoire nigérian, dans le cadre d’accords bilatéraux.

Ainsi, N’Djamena a toutes les cartes en mains pour s’imposer en tant que puissance dans la région et compte en particulier sur sa capacité d’intervention militaire à la fois vitale et intéressée. Sa puissance de feu et l’imaginaire qui entoure ses forces armées sont indéniablement un atout dans la conquête de ce leadership. D’ailleurs, le régime d’Idriss Déby a su saisir cette opportunité d’influence régionale, tout en reléguant « au second plan sa nature autoritaire et répressive »[31]. Mais si le Tchad sait se rendre indispensable, notamment au Sahel aux côtés de la France qui a d’ailleurs installé son quartier général à N’Djamena ou dans la lutte contre Boko Haram, le bilan en RCA est beaucoup moins reluisant. Aussi, au-delà de la puissance militaire, quel leadership peut-on envisager pour le Tchad ?

  • Un premier constat s’impose : la diplomatie et le rayonnement du Tchad demeurent limités « en raison du faible niveau de démocratie qui y règne»[32]. Dans un second temps, l’imaginaire qui entoure les forces tchadiennes est sans doute à reconsidérer, tandis que leur capacité opérationnelle est à nuancer, malgré la réactivité.
  • Par ailleurs, il convient de préciser que l’usage de la diplomatie par N’Djamena tient surtout à des ambitions nationales de contrôle des frontières et des flux ainsi que de leur sécurisation. L’éventualité d’un projet régional est donc secondaire par rapport aux aspirations nationales, même si cette donnée n’est pas à écarter.
  • Enfin, « l’acceptation du leadership, qui correspond au degré de reconnaissance de l’autorité d’une puissance régionale par les autres pays de la région»[33], n’est pas évident pour le Tchad. D’une part parce que la capacité militaire n’est pas le seul critère requis, d’autre part parce que la puissance de ce pays n’est pas avérée, le pays étant encore considéré comme l’un des plus pauvres au monde. Enfin, un leader qui entretient des rapports ambigus avec des milices ou des ethnies particulières, comme en RCA avec la Seleka, a peu de chance de « séduire » et d’être reconnu comme chef incontestable.

En définitive, si le Tchad se situe à la croisée des chemins et au coeur des menaces, sa route vers la conquête du leadership régional demeure longue. En effet, le fait de se rendre indispensable auprès des diverses forces présentes dans la région, la France notamment, ne fait pas de lui une puissance incontestée et incontestable. Pour en arriver là, le Tchad ne doit pas « faire oublier  l’absence de résultats tangibles en matière de développement, de conditions de vie, d’accession aux services de l’État et même de climat des affaires en dépit des efforts du gouvernement pour développer l’économie et le secteur privé »[34].


[1] AFP. « Plus de 260 morts dans les combats entre policiers et « talibans ». Jeune Afrique [En ligne]. 2009, 28 juillet [Consulté le 15 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.jeuneafrique.com/158991/societe/plus-de-260-morts-dans-les-combats-entre-police-et-talibans/

[2] « Mehdi Taje : l’instabilité du Sahel menace la Sécurité du Maghreb ». Leaders [En ligne]. 2012, 12 août [Consulté le 15 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.leaders.com.tn/article/9066-mehdi-taje-l-instabilite-du-sahel-menace-la-securite-du-maghreb

[3] Ibid.

[4] LUNTUMBUE, Michel, MASSOCK, Simon. « Afrique centrale : risques et envers de la PAX TCHADIANA ». Note d’analyse du GRIP, 2014, p. 2.

[5] Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique.

[6] Une force multinationale composée du Cameroun, Tchad, Niger et Nigeria (Pour aller plus loin : « Anti-Boko Haram force ‘to cross borders to fight’ ». BBC NEWS [En ligne]. 2015, 29 juillet [Consulté le 15 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.bbc.com/news/world-africa-33702738)

[7] MAGRIN, Géraud. « Les ressorts de l’intervention militaire tchadienne au Mali (2013) ». EchoGéo [En ligne]. 2013, 28 juin [Consulté le 17 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : https://echogeo.revues.org/13444

[8] Près de 2 000 km séparent le Tchad du Mali.

[9] « Fiche Tchad ». Prospective Monde [En ligne]. 2015 [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/pays/TCD/fr.html

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] LUNTUMBUE, Michel, MASSOCK, Simon, op.cit., p. 1.

[15] Angola, Burundi, Cameroun, RCA, République du Congo, République démocratique du Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad et Sao Tomé-et-Principe.

[16] LUNTUMBUE, Michel, MASSOCK, Simon, op.cit., p, 3.

[17] SALAHDINE, Talal. « Le Tchad, nouvelle pierre angulaire de la sécurité en Afrique ? ». Institut Amadeus [En ligne]. [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.amadeusonline.org/fr/orientations-strategiques/axes-geographiques/afrique/571-le-tchad-nouvelle-pierre-angulaire-de-la-securite-en-afrique-.html

[18] LUNTUMBUE, Michel, MASSOCK, Simon, op.cit., p, 3.

[20] « RCA : le Tchad annonce son départ de la MISCA ». RFI [En ligne]. 2014, 3 avril [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.rfi.fr/afrique/20140403-rca-le-tchad-annonce-son-depart-misca

[21] Ibid.

[22] « Tchad : la région de Doba reste sous-développée malgré le pétrole ». RFI [En ligne]. 2015, 23 février [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.rfi.fr/afrique/20150223-tchad-sud-petrole-ressource-developpement-colere-habitant-pauvrete-logone

[23] SALAHDINE, Talal, op. cit.

[24] Ibid.

[25] LUNTUMBUE, Michel, MASSOCK, Simon, op.cit., p. 10.

[26] SALAHDINE, Talal, op. cit.

[27] « Boko Haram : après un mois d’offensive, la route de N’Djamena toujours pas sécurisée ». Jeune Afrique [En ligne]. 2015, 2 mars [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.jeuneafrique.com/depeches/224950/politique/boko-haram-apres-un-mois-doffensive-la-route-de-ndjamena-toujours-pas-securisee/

[28] Axe port de Douala au Cameroun – N’djamena.

[29] La FMM comprend le Nigeria, le Niger, le Tchad, le Cameroun et le Bénin. BENSIMON, Cyril. « A Yaoundé, la riposte régionale contre Boko Haram s’organise ». Le Monde [En ligne]. 2015, 8 février [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2015/02/08/la-riposte-regionale-contre-boko-haram-s-organise_4572202_3210.html

[30] Droit de hot pursuit ou « droit de poursuite à chaud », en français, est une notion juridique de droit interne des États. Il permet aux forces de sécurité et militaires d’un État de poursuivre l’auteur d’une infraction de droit international et ce, en dehors de son propre territoire.

[31] SALAHDINE, Talal, op. cit.

[32] « Le Tchad, puissance régionale ? ». Makaila Blog [En ligne]. 2014, 5 mars [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://makaila.over-blog.com/2014/03/un-grip-remet-en-cause-la-pretendue-puissance-regionale-du-regime-deby.html

[33] Ibid.

[34] TISSERON, Antonin. « Tchad, l’émergence d’une puissance régionale ? ». Institut Thomas More [En ligne]. Note d’actualité, 2015, juillet [Consulté le 18 octobre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.journalducameroun.com/files/communiques/529.pdf

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