Les élites et le pouvoir en Russie : Les mécanismes du fonctionnement des élites, de Brejnev à Eltsine

Première partie : En 2005, la sociologue russe Olga Krychtanovskaïa publiait son étude, L’anatomie de l’élite russe, un travail de quinze ans. Dans cet ouvrage, elle tentait  de brosser un portrait sociologique des élites politiques et économiques russes. Si cette étude se focalise davantage sur l’analyse des élites soviétiques, elle est néanmoins éclairante afin de comprendre le fonctionnement de l’État russe actuel, dirigé -à ce jour encore- par une élite politique issue de l’URSS, qui s’est formée durant les années 1990, avant de se consolider sous Vladimir Poutine.

Le milieu des années 2000 peut être considéré comme l’âge d’or de la Russie de Poutine. La « verticale du pouvoir » et la « démocratie souveraine » étant alors les termes employés par les idéologues du Kremlin et repris avec beaucoup d’enthousiasme par la population russe. Après l’incertitude des années 1990, la Russie retrouvait enfin une certaine stabilité sous l’égide d’une nouvelle classe politique. L’ouvrage de Krychtanovskaïa donne ainsi une image relativement positive de l’action de Poutine au cours de son premier mandat.Pour mieux comprendre ce point de vue, il semble essentiel de revenir sur l’histoire de l’élite politique soviétique avant la chute de l’URSS.

L’élite politique, un groupe au sommet de l’État.

Selon la définition du sociologue italien Gaetano Mosca :

« [Les élites sont] des groupes de personnes qui pour une raison ou une autre peuvent influencer les décisions au niveau de l’État. Cette classe dirigeante détient des qualités (réelles ou imaginaires) très appréciées par la société qu’elle domine. […] Selon le système politique en place, cette classe dominante est formée soit par le haut, soit par le bas comme un moyen de contrôle [1]».

Dans un État il peut y avoir plusieurs élites politiques qui luttent pour le pouvoir, ouvertement ou de manière plus officieuse. Dans les systèmes démocratiques, les élites s’affrontent au travers d’élections, là où dans les régimes autoritaires cette lutte pour le pouvoir prend bien souvent d’autres formes. Si les moyens diffèrent, l’objectif final reste le même : le maintien au pouvoir afin de conserver les bénéfices associés.

 Au milieu du XIXème siècle Marx introduit un autre paradigme dans la théorie des élites : le concept de classe. Selon Marx, les élites sont les groupes de personnes qui détiennent les moyens de production. Leur pouvoir serait alors économique, et ce contrôle des moyens économiques permettrait une influence dominante sur la politique d’un État. La Russie a toujours été, à de rares exceptions, un pays où l’élite politique dominait sur le reste. En Russie le pouvoir politique est « convertible » en argent : c’est l’État qui donne aux citoyens la permission de s’enrichir et qui peut à sa guise confisquer les biens des uns ou des autres[2]. La ressource administrative, le fait d’appartenir à la classe politique, donne la possibilité d’acquérir toutes les autres ressources : économiques, répressives, etc. Cela explique pourquoi le phénomène de lobbying n’est pas aussi développé en Russie qu’en Europe ou aux États-Unis, où l’argent peut influencer le politique.

Larry Koester, "Kremlin", via Flickr, Creative Commons Attribution

Larry Koester, « Kremlin », via Flickr, Creative Commons Attribution

La mobilité des élites russes : de Brejnev à Eltsine

Selon Max Weber, la classe politique est composée de fonctionnaires élus, de fonctionnaires nommés et de législateurs élus[4]. Il y a toujours des clans et des groupes de pression qui se forment au sein même de l’élite, or ceux-ci ne devraient pas exister dans une société bureaucratique car ils empêchent son bon fonctionnement. L’État cesse donc d’être bureaucratique et devient clientéliste. Dans le système soviétique, ces deux systèmes co-existaient : bureaucratique et clientéliste. Il y avait donc non seulement une économie parallèle, mais aussi une politique parallèle, une politique plus « personnelle ». Par conséquent, même au cours des années de « stagnation » de Brejnev, les élites étaient mobiles.

Les élites sont habituellement mobiles de trois façons : l’incorporation, la rotation et l’excommunication. En URSS, le premier recrutement dans l’élite politique se faisait toutefois par le biais du PCUS et du Komsomol, l’organisation des jeunesses communistes. Le Komsomol est l’exemple d’une zone de pré-élite, un terrain d’interaction entre les élites et la société civile[5]. Ainsi cette organisation assurait une mobilité sociale nécessaire afin d’éviter les troubles sociaux .

Si l’incorporation s’effectue traditionnellement par le biais des élections, en Russie, la situation était plus compliquée. Si la constitution soviétique prévoyait des élections à tous les niveaux, celles-ci étaient décidées à l’avance. On ne peut pas donc parler d’une vraie classe de fonctionnaires élus sous le régime des soviets. En termes de chiffres, l’élite politique soviétique, aussi appelée la Nomenklatura comptait environ 3 000 000 de personnes[6].

Dans n’importe quelle société cependant, c’est la question de la sortie de l’élite qui est la plus délicate. Dans un État démocratique les individus ont la possibilité de sortir, en passant dans l’opposition. Dans un système sans opposition politique légale, toute sortie de l’élite est souvent définitive et peut être assimilée à une disgrâce. Contrarier un groupe trop important en lui enlevant son statut d’élite peut donc s’avérer dangereux pour un régime politique autoritaire. Les insiders déchus peuvent ainsi représenter un vrai danger ou même constituer une contre-élite. Faire partie de l’élite c’est avoir des privilèges, être parmi les décideurs, avoir accès aux capitaux. L’excommunication peut donc être qualifiée de privation de toutes ces ressources politiques et économiques.

L’écartement des personnes de la classe politique dirigeante est l’une des spécificités du système politique soviétique. C’était un processus graduel et bien soigné. Pour punir les fautes graves sous Brejnev, on mutait ainsi la personne dans un service moins important mais sur un poste de chef de ce service. Dans un autre cas de figure on envoyait la personne sur le même poste mais en province. Ce mécanisme avait aussi un autre avantage : les non-initiés ne pouvaient pas interpréter cette mobilité et ce qui était une excommunication partielle pouvait être interprété comme une promotion. Ce refus de toucher aux élites explique le vieillissement et la stagnation progressive de la classe dirigeante sous Brejnev[7].

Le grand changement est intervenu au moment de la Perestroïka, sous Gorbatchev qui voulait absolument se débarrasser de la vieille élite brejnévienne[8]. Les reformes de Gorbatchev avaient profondément changé le pays et le système politique, surtout en terme de recrutement des élites qui se faisait désormais par le biais des élections. C’était un moyen pour Gorbatchev d’avoir un soutien d’en bas dans un contexte de nomenklatura figée et radicalement opposée aux réformes.

Les nouvelles élections n’étaient pas entièrement démocratiques pourtant, il y avait toujours plusieurs filtres (hormis les filtres officiels on pouvait aussi rendre la vie très difficile à des candidats radicalement antisoviétiques). Après cette libéralisation des élections, la part de l’intelligentsia au sein de l’élite passe de 7 à 35%. Des nombreux dissidents comme Sakharov et Likhatchev ont pu ainsi se faire élire[9].

Hormis les dissidents, on voit aussi entrer dans l’élite des jeunes réformateurs regroupés autour de Boris Eltsine. Pour la première fois dans l’histoire de l’URSS, les groupes opposés au pouvoir arrivent au pouvoir. La confrontation entre la vieille élite soviétique et cette nouvelle élite composée des jeunes et issue de la Perestroïka s’accentue. Cette confrontation précipite alors la chute de l’URSS et de toutes ses institutions politiques.

Les élites et le chaos sous Boris Eltsine

Après la chute de l’URSS, Boris Eltsine s’est retrouvé dans une position délicate : d’un côté il devait faire face aux vestiges du système soviétique et de l’autre, il avait besoin de mettre en place un mécanisme de recrutement et d’excommunication des élites afin de bénéficier d’un soutien plus important. Le premier président du jeune État russe ne pouvait pas vraiment s’appuyer sur les élections pour constituer une élite soudée autour de lui. En effet, dans le cadre d’élections démocratiques, le peuple russe votait souvent pour les candidats communistes au début des années 1990. Les premières réformes démocratiques étaient extrêmement difficiles pour les citoyens qui se tournaient alors vers le Parti Communiste Russe (KPRF) ou les nationalistes du parti Liberal Démocrate (LDPR).

L’avènement de la démocratie institutionnalise les élections libres et les partis politiques deviennent alors de véritables viviers de cadres pour l’État, comme dans n’importe quel pays démocratique. Cependant Bors Yeltsine garde toujours une préférence pour les nominations arbitraires afin de placer ses hommes aux postes clés, surtout dans les régions[10].

Ce qui change toutefois radicalement après la chute de l’URSS est le processus d’excommunication. On peut parler alors d’un véritable massacre des cadres et des membres de l’élite, Eltsine voulant se débarrasser des putschistes mais aussi des hommes de Gorbatchev. La guerre des générations gorbatchéviennes se transforme progressivement en une guerre de clans politiques après son départ.

En conséquence, l’excommunication devient plus agressive et sans discrimination[11]. Pour se débarrasser des hommes indésirables qu’il ne pouvait licencier, le premier président de la Russie peut recourir aux poursuites judiciaires ou à des campagnes médiatiques. Dans tous les cas, la personne visée se retrouve rapidement écartée du pouvoir. Cette approche a fortement contribué à l’apparition d’un contre-pouvoir radicalement hostile au président et au nouveau régime démocratique.

Paradoxalement, entre 1991 et 1993, le bastion de l’opposition à la jeune démocratie russe est la Douma, chambre basse du parlement, avec ses nombreux députés communistes et nationalistes. Les hommes écartés du pouvoir par les démocrates, peuvent alors se servir des élections et du sentiment hostile de la population vis-à-vis des réformes libérales, pour se faire élire au parlement. Le conflit entre l’exécutif et la Douma va ensuite déboucher sur les événements d’octobre 1993 et l’apparition d’une nouvelle constitution présidentielle pour la Russie.

Dans cette situation de conflit, la perte des repères pour l’élite est totale. Même le concept d’équipes politiques est alors flou : Eltsine peut licencier sans gêne les membres de son équipe ou recruter des personnes de l’équipe adverse. Par ailleurs, durant cette période, on voit apparaître le phénomène des démissions idéologiques, catastrophiques en termes d’image pour le pouvoir. Ces démissions idéologiques et souvent accompagnées de déclarations enflammées dans les médias[12], contrastent beaucoup avec les départs soignés pratiqués sous Brejnev.

 Cependant, même dans ce contexte, le pouvoir cherche à établir un nouveau système de mise à la retraite des cadres. L’une des solutions envisagées est le transfert de la personne concernée à la tête d’une  entreprise d’État, ce qui permet de convertir directement le pouvoir en argent. C’est ainsi que Viktor Tchernomyrdine transforme le ministère du gaz de l’URSS en Gazprom, dont il devient le premier PDG[13]. La voie classique existe toujours également : un ancien homme politique devient le responsable du pôle relations institutionnelles d’une grande entreprise russe ou d’une multinationale. Quant aux membres de la nomenklatura inférieure, ils peuvent devenir propriétaires des entreprises/usines dont ils étaient déjà directeurs sous l’administration soviétique. Progressivement sous Eltsine, il devient impossible d’excommunier quelqu’un de l’élite, car il est soit membre du parlement, soit membre de fondations/associations politiques ou membre du milieu des affaires. Autant de fonctions et d’affectations pour continuer à avoir de l’influence politique, sinon économique[14].

On peut en conclure que sous Boris Eltsine, l’exécutif a partiellement perdu le contrôle sur les canaux de la mobilité des élites. En brisant l’ancien système de subordination selon l’âge et les réseaux du patronage et d’allégeance personnelle, Boris Eltsine a contribué à l’atomisation de l’élite. Ceux qui étaient licenciés se retrouvent dans l’opposition ou dans le milieu des affaires qui crée ainsi des liens forts avec le pouvoir politique. En outre, le système des élections devenu très important sera de plus en plus détourné et manipulé afin de servir les intérêts de l’élite.

Élections en Russie

Le système des élections créé après la chute de l’URSS devait se baser sur des partis politiques. Ceux-ci sont devenus à terme des viviers de cadres. On peut qualifier ces partis de  « bureaucratiques » car ils sont créés par l’élite afin de fournir des cadres. On peut alors faire la distinction au sein de ces partis, entre ceux dits « charismatiques » et les partis « idéologiques »[15]. Parmi les partis idéologiques on trouve le Parti Communiste (KPRF), le Yabloko (démocratie libérale) et Soyuz Pravih Sil (parti libéral conservateur). Le Parti libéral-démocrate de Russie est en revanche un parti charismatique qui met l’accent sur son leader, Vladimir Jirinovski, et n’a pas vraiment de base idéologique. En outre, les partis Yabloko et Soyuz Pravih Sil sont également des partis de l’élite car ils ont été  créés par d’anciens fonctionnaires et membres du gouvernement : Grigori Iavlinski (Yabloko), Boris Nemtsov et Yegor Gaidar (Soyuz Pravih Sil). Ces partis n’ont donc pas vraiment d’appui populaire, d’où leur statut « élitiste ».

Les pouvoirs locaux (gouverneurs des régions) avaient souvent des contacts très étroits avec ces partis d’opposition afin de mieux contrôler la situation politique. Dans le cadre de ces contacts, les responsables des partis pouvaient apporter leur soutien au pouvoir en place en échange des postes et des mandats. Cet opportunisme a servi à construire le pluripartisme russe. Le pouvoir russe avait donc clairement deux priorités contradictoires : la démocratisation et la préservation du pouvoir. Or, la démocratisation affaiblissait inévitablement l’État et les positions des élites. Se posait alors la question du maintien des élections et d’une manière de les contrôler efficacement. C’est dans ce souci de contrôle qu’on voit apparaître le troisième type de parti : les partis du pouvoir.

Ces partis existent pour assurer une base électorale au gouvernement et un parlement docile. En effet, jusqu’au 1999 le KPRF est le principal problème du Kremlin car le parti a toujours plus de députés que le parti au pouvoir. De plus, jusqu’en 1999 il y a toujours deux partis au pouvoir qui se font concurrence et cela provoque des conflits au sein même de l’exécutif. À la fin des années 1990, le modèle démocratique est donc progressivement abandonné par Eltsine à la faveur des élections « pilotées »[16].

Les médias contrôlés par les oligarques proches du pouvoir façonnent alors l’opinion publique en fonction de leurs besoins. À cette méthode s’ajoutent les sondages truqués, le chantage des patrons d’entreprises, les poursuites judiciaires des candidats d’opposition, la pression sur les syndicats, les faux candidats payés par le pouvoir, etc. A la fin de l’époque d’Eltsine, on exclue ainsi de l’élite tous ceux qui veulent y accéder par de vraies élections libres. Tous ceux qui arrivent au pouvoir après la chute de l’URSS referment la porte derrière eux pour constituer une élite fermée. C’est dans ce contexte-là que se fait l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.


[1] Gaetano MOSCA, The Ruling Class. Elementi di Scienza Politica, McGraw-Hill Book Company Inc, Londres, 1939

[2]Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p. 24

[3]Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p. 35

[4]Max WEBER, Political Writings, Cambridge University Press, 1994, p. 39

[5]Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p. 52

[6]Mikhail VOSLENSKI, La nomenklatura, les privilégiés en URSS, Paris, 1980

[7] Ibid 6

[8] Nicolas WERTH, Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la Communauté des États indépendants, 1900-1991, Paris, PUF, 2008

[9] Ewan MAWDSLEY, Portrait of a Changing Elite, Members of the Central Committee of the Communist Party of the Soviet Union from 1930 until 1990, Glasgow University Press, 1991

[10] B. GENTELEV, Les Oligarques, 2004, https://www.youtube.com/watch?v=K_K5IXs2gW4

[11] Ibid 8

[12] E. GAIDAR, Discours devant la Douma, 02/12/1992

[13] L’histoire du père de Gazpromhttp://www.forbes.ru, 10/09/2010

[14] Thomas REMINGTON, Politics in Russia, New York, Longman. 2002. p. 109

[15] Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p. 96

[16] Olga KRYSHTANOVSKAIA, L’anatomie de l’élite russe, Zakharov, Moscou, 2005, p. 110

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