Centrafrique : le retour du chaos ?

Alors que la République centrafricaine (RCA) semblait avoir retrouvé une certaine stabilité, après plus de deux ans de crise, la recrudescence des violences intercommunautaires dans la capitale, Bangui, met en péril le régime de transition. Cette situation témoigne de la fragilité des institutions et de la vulnérabilité du pays face aux conflits transfrontaliers régionaux. À cela s’ajoute une fracture sociale profonde qui maintient la Centrafrique dans un climat de tension entre les communautés, promptes à réagir aux provocations.

L’insécurité qui s’est durablement emparée de la RCA freine voire bloque tout processus de réconciliation[1], mettant à mal « l’unité nationale et la fabrique sociale centrafricaine »[2]. Aussi, les événements récents, l’assasinat d’un jeune taxi-moto à Bangui fin septembre, s’inscrivent définitivement dans le cycle devenu caractéristique de la RCA, où méfiance et vengeance font le quotidien des populations.

Face à la montée des violences, le régime transitoire mené par Catherine Sambo-Panza est mis à rude épreuve, tandis que la tenue des « élections avant la fin du mois de l’année 2015 n’est qu’une réponse de court terme aux défis de long terme »[3]. Face à la dissolution de l’État centrafricain, les clivages socio-ethniques ainsi que la criminalisation et la fragmentation des groupes armés, que faut-il envisager pour la RCA ? Le pays est-il en passe de retomber dans le chaos ou bien celui-ci n’a-t-il jamais été éradiqué ? La situation est d’autant plus complexe que les forces d’interposition, au premier rang desquelles la France et le contingent onusien, n’ont jamais été aussi impopulaires[4].

De la chute libre à l’espoir d’une stabilité recouvrée

À la fin de l’année 2012, les milices de la Seleka[5] composées de rebelles affichant leur coloration musulmane et venus, en partie, du Tchad, de Libye et du Soudan, lancent une offensive depuis la Vakaga, préfecture située dans le nord de la RCA. Les Forces armées centrafricaines (FACA) n’opposent que peu de résistance face à la détermination de ces groupes armés bien qu’ils soient retenus aux portes de Bangui[6]. Malgré la définition d’une « ligne rouge » fermement défendue par le dirigeant tchadien Idriss Déby Ito et un accord de paix signé à Libreville, le 11 janvier 2013, le cessez-le-feu n’est pas respecté. Le 24 mars de cette même année, les Seleka font leur entrée dans Bangui et renversent le président François Bozizé. Michel Djotodia est porté à la tête de la RCA et « devient le premier dirigeant musulman au sein d’un pays composé de près de 80 % de Chrétiens »[7].

Ce coup d’État est à l’origine « de fortes tensions communautaires exacerbées par l’instrumentalisation de la religion, des fractures de la société centrafricaine et des peurs collectives ravivant la mémoire traumatique des razzias esclavagistes de l’époque pré-coloniale »[8].  En effet, les populations musulmanes sont accusées de complicité avec la Seleka et sont prises à parti par des groupes d’autodéfense majoritairement chrétiens, les Anti-balaka[9]. Bien que la décision de dissoudre la Seleka soit prise, la récurrence des affrontements communautaires ne permet pas la mise en oeuvre d’une politique de désarmement des combattants. Cette logique de violences est la traduction d’ « une  ambiance de guerre civile caractérisée par la disparition pure et simple des structures étatiques, une économie de survie et un conflit intercommunautaire qui a de facto divisé le pays en deux »[10]. Aussi, face à la multiplication des exactions, la communauté internationale, pressée par la France, est amenée à réagir afin d’entériner cette situation pré-génocidaire.

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hdptcar, « Armed men 08 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le conglomérat ONU-France-UE pour mettre un terme au cycle infernal

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 2013, la résolution 2127 du Conseil de sécurité des Nations unies autorise le déploiement conjoint de la MISCA (Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine) et de la force française Sangaris[11]. Ces interventions visent le rétablissement de la sécurité sur l’ensemble du territoire et particulièrement le long de la Main Supply Road, « la route principale d’approvisionnement entre le Cameroun et Bangui tout au sud de la Centrafrique »[12]. Il s’agit d’un paramètre vital pour la RCA, pays enclavé[13], pauvre et miné par la corruption, alors que son territoire dispose d’importantes ressources (diamants, pétrole, bois, uranium) qui aiguisent les appétits[14] des exploitants internationaux.

Les contingents étrangers qui interviennent dans ce contexte d’exacerbation de la haine interethnique et interreligieuse reçoivent pour mission principale de désarmer les milices, en tant que force d’interposition. En outre, ces opérations doivent veiller à créer un cadre propice à l’installation d’un gouvernement d’union nationale légitime qui puisse inclure les acteurs de la société civile, dont les chefs communautaires et religieux. Elles doivent également favoriser la création d’un espace permettant l’acheminement des aides humanitaires ainsi que la réalisation des actions en faveur du maintien de la paix et de l’implantation d’un appareil politique crédible. Aussi, l’élection de Catherine Sambo-Panza à la tête de la transition, suivie de l’arrivée de l’EUFOR RCA (Force multinationale européenne)[15] en janvier 2014 et le remplacement de la MISCA par la MINUSCA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique), laissaient envisager un retour à la stabilité dans le pays. De même, la multiplication des accords de paix et de réconciliation, notamment à Brazzaville en juillet 2014 ou encore, à l’occasion du Forum de Bangui en mai dernier, appelaient à une « coexistence pacifique »[16]. Malgré tout, à la veille des élections prévues pour la mi-octobre 2015, la RCA connaît un regain de tensions caractéristique d’un « cycle de vengeance »[17] et qui a un effet paralysant sur l’ensemble des actions entreprises pour rétablir la paix.

L’échec de la transition : vers l’installation d’un « chaos ambiant »

Le Forum de Bangui « avait pour ambition d’être la première étape d’un véritable processus de réconciliation »[18], un événement charnière défini comme la « rencontre de la dernière chance »[19] par Catherine Sambo-Panza. Malgré le « signal positif » envoyé par le colloque, la plupart des recommandations issues des échanges entre acteurs locaux risquent d’être compromises face à « la mécanique complexe de la communautarisation du conflit »[20]. Les bonnes intentions ont en effet très vite été balayées par la réalité du terrain et la résurgence des tensions depuis la fin septembre. Ainsi, l’équilibre précaire qui règne en RCA est propice à une escalade de violences qui met à feu et à sang un « vivre ensemble » exsangue, en voie de disparition.

La situation est d’autant plus explosive qu’à la veille des élections, certains trouvent bon d’utiliser les événements récents à des fins politiques. Les accusations fusent de toute part, à l’instar de celles portées par la présidente de transition qui dénonce une instrumentalisation des violences par François Bozizé, en vue de maintenir le pays dans un état de chaos et de dépendance à l’égard des institutions internationales. Pis, les manifestants ont appelé à la « désobéissance civile », accusant les forces de la MINUSCA et de Sangaris de comploter contre le peuple centrafricain. Pour d’autres, la religion ne sert que de prétexte à la propagation des violences, estimant que les groupes armés n’ont de raison d’être que s’ils sont en action.

Un paysage apocalyptique ?

Le contexte centrafricain a tout d’une situation apocalyptique. La cohésion sociale est brisée dans ce vaste pays et les espoirs de stabilisation durable demeurent minces. Par où commencer ? Comment faire pour échapper au chaos ?

  • Si d’aucuns souhaitent le départ des forces internationales (MINUSCA, Sangaris, EUFOR RCA), leur présence semble inévitable pour redonner une légitimité aux FACA. Or, l’existence de cette armée nationale n’est possible que si la réconciliation nationale est effective. Ainsi, pour éviter une fracture entre les contingents d’interposition et les populations locales, il semble primordial de redéfinir le rôle des acteurs extérieurs au coeur d’un conflit intercommunautaire et interreligieux. Désarmer les belligérants doit donc être une priorité afin de fournir « des opportunités de réinsertion réelles et durables»[21].
  • En parallèle, la MINUSCA et la France devront poursuivre les arrestations des chefs des milices qui refusent de se désarmer. Ces forces devront assurer le contrôle des principaux sites de production de diamants et d’or en vue de « relancer le mécanisme de certification du processus de Kimberley pour les diamants provenant de ces zones sous contrôle»[22]. Ces opérations devront se poursuivre dans l’attente d’une éventuelle levée de l’embargo sur le commerce de diamants[23], une potentielle « source précieuse de recettes douanières »[24].
  • Dans le même temps, il s’agit de reconstruire l’État et ses institutions : les forces de défense et de sécurité doivent nécessairement regagner la confiance des populations afin de garantir la stabilité du pays en vue d’organiser des élections démocratiques. Les nouveaux dirigeants auront, eux aussi, à regagner la confiance des habitants, méfiants à l’égard des politiques. La justice doit impérativement être remise sur pied afin d’éradiquer l’impunité qui règne en RCA.
  • Enfin, le dialogue est un paramètre nécessaire à la réconciliation nationale, un travail de fond auquel le nouveau dirigeant centrafricain devra s’atteler : permettre la liberté religieuse et le respect de l’autre, dans un pays où la méfiance et l’hostilité sont à l’origine des escalades de violences incontrôlables.

[1] « République centrafricaine : la paix vole en éclats », http://www.amnesty.fr/,  29 septembre 2015

[2] Centrafrique : les racines de la violence, Rapport Afrique n° 230, International Crisis Group, 21 septembre 2015, p. 3.

[3] Ibid.

[4] KOHEREPEDE, Juvénal. « L’impopularité de la France en Centrafrique », http://afriquenewsinfo.net, 4 octobre 2015

[5] « Coalition » en sango.

[6] « RCA : les rebelles de la Seleka s’approchent de Damara, dernier verrou avant Bangui », http://www.rfi.fr, 7 janvier 2013

[7] ROLET, Hélène, Militaires français et journalistes sur les théâtres d’opération en Afrique : Serval, Sangaris et Barkhane à l’épreuve de l’information, Aix-en-Provence : Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, 2015, p. 32.

[8] Centrafrique : les racines de la violence, op. cit., p. 3.

[9] « Anti-machette », pour certains, le terme balaka signifiant «machette » en sango. D’autres estiment que l’expression dérive de « Anti balle aka », pour AKA 47, « diminutif de Kalachnikov la célèbre mitraillette russe » (pour plus d’informations voir le site suivant : http://www.alwihdainfo.com/Centrafrique-Le-vrai-sens-du-mot-Anti-Balaka_a9367.html).

[10] Centrafrique : les racines de la violence, op. cit., p. 7.

[11] En référence au nom d’un papillon africain.

[12] BERGER, Olivier, « La force Sangaris accrochée dans le nord-ouest de la Centrafrique »,  http://defense.blogs.lavoixdunord.fr, 6 mai 2014

[13] GOURDIN, Patrice, « République centrafricaine : géopolitique d’un pays oublié », http://www.diploweb.com/, 1er octobre 2013

[14] MOUSSAOUI, Rosa, « République centrafricaine, les enjeux pétroliers d’un conflit », http://www.humanite.fr/ , 12 décembre 2013

[15] Remplacée le 15 mars 2015 par la Mission militaire européenne de conseil en RCA (EUMAM RCA).

[16] « République centrafricaine : liberté religieuse retrouvée », https://www.portesouvertes.fr/, 2 septembre 2015

[17] CHÂTELOT, Christophe, « La Centrafrique connaît un nouvel accès de violences interreligieuses »,  http://lemonde.fr/, 9 septembre 2015

[18] Centrafrique : les racines de la violence, op. cit., p. 7.

[19] CORREAU, L., PINTO, P., et ROGEZ, O. « Centrafrique, sortir de l’abîme », http://webdoc.rfi.fr/, 2015

[20] Centrafrique : les racines de la violence, op. cit., p. 7.

[21] Ibid., p. 5.

[22] Ibid.

[23] CORREAU, L., PINTO, P., et ROGEZ, O., op. cit.

[24] Ibid.

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