Crise au Burkina Faso : quelles conséquences sur l’opération Barkhane ?

Alors que la situation au Burkina Faso semble progressivement se stabiliser avec le retour du président Michel Kafando à la tête du régime transitoire ce mercredi 23 septembre, l’instabilité politique du pays suscite néanmoins de nombreuses interrogations.

En effet, si la mise en échec du coup d’État du 17 septembre traduit bien le fait que « les avancées démocratiques dans le pays so[ien]t irréversibles »[1], les réalités en termes sécuritaires dessinent un autre paysage. Depuis août 2014, le « Pays des intègres » prend part au dispositif de la force Barkhane, une opération française conduite dans la Bande sahélo-saharienne (BSS) et qui a pour objectif de lutter contre les groupes armés djihadistes salafistes. Jusqu’à la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014, l’armée française pouvait alors compter sur un État « perçu comme politiquement stable et géré de manière satisfaisante du point de vue économique »[2]. Cette image relativement positive du Burkina lui avait même permis de se hisser en tant que « pièce importante du dispositif militaire français Barkhane et de la coopération régionale face au djihadisme »[3]. Aujourd’hui, le devenir de l’ancienne Haute-Volta[4] est incertain. Mais il n’en demeure pas moins que le « printemps africain »[5] qui secoue le pays depuis bientôt un an constitue un enjeu majeur pour le succès de l’opération Barkhane. Ainsi, après un bref rappel des événements et du contexte géopolitique burkinabé, nous tâcherons d’inventorier les possibles conséquences de la déstabilisation de ce pays enclavé pour la sécurité régionale globale.

De la chute de Compaoré au coup d’État du 17 septembre, le « Printemps africain »

 En octobre 2014, la jeunesse burkinabé parvient à destituer le « président à vie » Blaise Compaoré. Face à la détermination des populations mobilisées dans la lutte contre le projet de modification de la constitution permettant au dirigeant déchu de briguer un nouveau mandat, le pouvoir est contraint de céder. Ces événements entraînent la mise en place d’un gouvernement de transition démocratique, confirmant l’élan populaire et la volonté d’ancrage d’un « printemps africain » érigé en modèle continental. Presque un an après, le coup d’État mené par le général Diendéré et soutenu par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), remet en cause le processus de démocratisation. Le véritable tour de force conduit par les putschistes s’est traduit par la prise en otage du président Kafando et du Premier ministre Isaac Zida, la dissolution des institutions ainsi que par la prise du pouvoir par Diendéré, ancien chef d’État-major de Compaoré.

Le putsch intervient dans un contexte de fracture sociétale profonde, la commission chargée de la réconciliation ayant décidé d’exclure « des prochaines élections présidentielles et législatives les partisans du président déchu Blaise Compaoré »[6]. Dès juillet 2015, les institutions intérimaires avaient mis en accusation l’ancien président devant la Haute Cour de Justice pour « attentat à la Constitution » et « haute trahison », tandis que la commission de réconciliation avait pointé du doigt « la responsabilité [de la] RSP dans les exactions commises par lancien régime »[7] en mai. La dissolution du RSP devait donc avoir lieu au mois de septembre, avortée par un putsch révélateur de la désagrégation de la concorde nationale au Burkina Faso. Ce pays observe donc le fossé qui se creuse entre une jeunesse africaine désireuse de prendre part à la marche vers la démocratie et « les satrapes ou hommes en uniforme dautre part, en connivence avec laffairisme politique »[8].

Une stabilité singulière remise en question

Depuis 1987, le régime semi-autoritaire instauré par le jeune capitaine Blaise Compaoré, après avoir évincé Thomas Sankara, avait su imposer une certaine stabilité politique et institutionnelle au Burkina. Malgré un territoire enclavé, sans accès à la mer, « coincé » entre le Mali et le Niger au Nord et entre la Côte d’Ivoire, le Togo et le Bénin au Sud, la Haute-Volta faisait même figure d’exception en Afrique de l’Ouest. La séparation nette des pouvoirs, en dépit de la puissance du pouvoir exécutif, et le respect de la pluralité ethnique, sont des paramètres essentiels à la démocratisation et réels dans le pays. En outre, une opposition véritable et structurée a pu être observée dès l’annonce du projet de modification de l’article 37 de la Constitution[9] qui fut fatale à Compaoré. Autre élément majeur : l’économie du pays. En effet, bien que le pays figure parmi les plus pauvres au monde avec un développement humain faible (IDH : 0,343)[10] et ce, malgré des ressources importantes (en or et coton, notamment), la croissance économique est d’environ 7% par an et présente une faible inflation ainsi qu’une dette extérieure et un déficit budgétaire limités. Le « Pays des intègres » jouit donc d’une relative stabilité politique et d’une économie en bonne santé.

Cette image burkinabé assez positive a largement été exploitée et manipulée par le président déchu, se faisant « à la fois pyromane allumant des incendies et incontournable médiateur pour les éteindre »[11]. Effectivement, Compaoré a su tirer avantage de la situation particulière du pays, une enclave au coeur d’un environnement compliqué appartenant à la zone climatique sahélienne. Cette spécificité a d’ailleurs incité le régime à dynamiser sa course au leadership régional via son action diplomatique, se jouant des appuis américains, français ou encore taïwanais. Aussi, c’est dans un contexte de menace djihadiste salafiste transnationale dans la BSS que le Burkina Faso a rejoint la force Barkhane aux côtés de la Mauritanie, du Mali, du Niger et du Tchad, réunis sous le sigle « G5 Sahel ». La coopération militaire qui s’inscrit dans une dimension régionale traduit bien l’adaptation des stratégies à cette menace transnationale. Elle démontre également que la France ne peut ni ne doit combattre seule dans un espace désertique gigantesque, avec des effectifs proportionnellement faibles allant de 3 000[12] à 3 500 hommes[13]. Il s’agit au contraire d’appuyer les forces de défense et de sécurité nationales et de favoriser la coordination des actions dans la région. Dans cette optique, le Burkina et sa capitale Ouagadougou sont des éléments capitaux pour le dispositif Barkhane et dans le processus de « stabilisation ou de négociation au sein de la sous-région, plus particulièrement de larc sahélien »[14].

US Army Africa, "Operation Barkhane", via Flickr, Creative Commons Attribution

US Army Africa, « Operation Barkhane », via Flickr, Creative Commons Attribution

La fragilité sécuritaire burkinabée et les répercussions possibles sur Barkhane

L’avenir du Burkina Faso est donc un enjeu stratégique de taille puisque le pays partage de longues frontières avec le Mali qui est en crise depuis 2012. Il avoisine aussi le Niger, également lourdement touché par les menaces terroristes et est relié au Nord-Nigeria via un couloir dangereux dans le nord du Bénin. De fait, l’État burkinabé est ainsi au coeur même du dispositif français Barkhane. Dès lors, on comprend bien que la déstabilisation du pays ne peut que susciter des craintes auprès des forces concernées qui observent la désagrégation – temporaire, du moins – de l’un de ses fronts. De plus, le Burkina Faso reste vital puisqu’il est un « lieu névralgique du renseignement »[15] et accueille des contingents de forces spéciales françaises et américaines[16]. Ces forces étrangères en présence, bien qu’en retrait vis-à-vis des mouvements internes, sont donc forcées de constater la fragilisation d’un pays qui était resté stable et relativement sécurisé malgré l’environnement menaçant. D’autre part, afin de ne pas alimenter l’ambiguïté qui règne quant au rôle de la France dans l’exfiltration de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire[17], il semble préférable de ne pas interférer dans l’évolution critique du pays et risquer de compromettre le soutien des Burkinabé à Barkhane.

À ce stade, quelles sont les conséquences possibles de la crise au Burkina sur la mission Barkhane ? Bien que le recul manque, certains points peuvent d’ores et déjà être mentionnés :

  • Un retrait temporaire du Burkina Faso dans la lutte anti-terroriste régionale peut être envisagé, la crise politique interne pouvant avoir des conséquences sur la confiance accordée à ce pays dans le dispositif global ;
  • Une nouvelle zone de fragilité pourra éventuellement être balisée, même si les raisons sont d’ordre interne et ne sont pas le fait d’une extension de la menace transnationale djihadiste. Néanmoins, la fragilisation d’un État offre toujours de nouvelles possibilités d’infiltration par les groupes terroristes armés ;
  • Pour ce qui est du poids du Burkina Faso dans la région, sa course pour le leadership devrait inévitablement être freinée ;
  • Enfin, les négociations en cours sont cruciales pour le devenir du Burkina Faso. En effet, les dispositions qui seront prises devront faire en sorte de faire appliquer et respecter les principes de l’État de droit sans briser une cohésion sociale en crise profonde. Ces mesures doivent nécessairement prendre en compte le besoin crucial de substituer les « hommes forts» à des institutions plus stables.

[1] SYLLA, Coumba (pour l’AFP), « Au Burkina Faso, « un régime modèle Blaise Compaoré, c’est fini ». Les Burkinabé se sont appropriés leur révolution », http://www.slateafrique.com/, 25 septembre 2015

[2] HUGON, Philippe, « Fin du Printemps africain au Burkina Faso ? », http://www.iris-france.org/, 18 septembre 2015

[3] Ibid.

[4] Nom donné au Burkina Faso jusqu’en 1984. À cette date, Thomas Sankara, dirigeant du gouvernement révolutionnaire de l’époque donne son nom actuel au pays qui signifie « Pays des hommes intègres », en langues mort et dioula.

[5] HUGON, Philippe, op. cit.

[6] VALENTIN, Antoine, « Coup d’état au Burkina Faso, la réconciliation impossible ? », http://globalediplomatie.com/, 18 septembre 2015

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] NANA NGASSAM, Rodrigue, « Après Blaise Compraoré, à qui le tour ? », http://www.diploweb.com/, 11 novembre 2014

[10] SANO, Babacar, « Fiche Pays – Burkina Faso », http://www.geolinks.fr/

[11] HUGON, Philippe, op. cit.

[12] CASSINI, DESGRAIS, Nicolas, « L’opération Barkhane, un impératif de puissance pour la France », http://www.diploweb.com/, 16 juillet 2015

[13] « Point de situation des opérations au 24 septembre 2015 », http://www.defense.gouv.fr/, 24 septembre 2015

[14] BEUCHER, Benoît, « Le Burkina Faso et son environnement géopolitique. Essai de mise en perspective historique , AFRI (Annuaire Français des Relations Internationales), http://www.afri-ct.org, 1er novembre 2014

[15] HUGON, Philippe, op. cit.

[16] « Coup d’État au Burkina : les militaires français sur place n’ont pas à interférer », http://rpdefense.over-blog.com/, 17 septembre 2015

[17] « Bulletin d’analyse géopolitique sur le Burkina », http://www.dakaractu.com, 7 novembre 2014

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