La Turquie entre en guerre contre les Kurdes : éléments de compréhension

Depuis l’attentat du 20 juillet à Suruç, la Turquie a radicalement changé sa stratégie concernant le conflit syrien et intervient désormais militairement contre l’organisation jihadiste de l’Etat islamique (EI). Ce changement de politique étrangère s’accompagne en outre d’une nouvelle évolution dans la gestion du conflit kurde. Alors que l’administration du président Erdoğan avait lancé un processus de négociation, les forces armées turques s’attaquent désormais aux relais kurdes sur le territoire turc et aux rebelles kurdes en Syrie.

Depuis 1984, la guérilla kurde contre le gouvernement turc a fait près de 40 000 morts. Le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan avait donc amorcé des négociations, interrompues en 2010 puis relancées à l’automne 2014. Les discussions sont toutefois restées au point mort jusqu’en novembre 2014, lorsqu’Abdullah Öcalan le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkêren Kurdistan, PKK) annonce la possibilité d’un accord. Le processus de négociation est donc relancé en grande pompe le 28 février dernier par le gouvernement turc, avec la mise en place d’une nouvelle feuille de route.

A l’approche des élections législatives du 7 juin dernier, Erdoğan  et son parti au pouvoir, le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), rêvent en effet de pouvoir annoncer un appel clair au désarmement de la lutte armée kurde. Seulement, la question kurde ne se joue plus simplement en Turquie : elle est également nouée au conflit qui agite le voisin syrien. En effet, l’implication du PKK de Turquie, de la formation syrienne du Parti de l’union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD) et des peshmergas kurdes d’Irak dans les combats ont contribué à médiatiser la cause kurde à l’international et à pousser le gouvernement turc à relancer les pourparlers.

En Syrie, les Kurdes de Turquie ont rejoint leurs homologues syriens. Ces derniers, proche de Damas dans un premier temps se sont ensuite opposés au régime, avant de se retrouver finalement marginalisés, à l’écart des diverses coalitions et alliances anti-régime[1]. Et ce, à cause de l’implication de la Turquie, farouche soutien des anti-Bachar el-Assad. En effet, la Turquie et son premier ministre puis président Erdoğan craignent plus que tout la constitution par les Kurdes de Syrie et de Turquie d’une région auto-administrée au sud de la frontière turque. Ce projet politique qui porte le nom de Rojava (« l’ouest » en kurde) serait une région autonome, constituée des trois cantons d’Afrin, de Kobané et de Jazira, et représenterait donc la concrétisation des idées du PKK.

Malgré les négociations et les pourparlers, la Turquie tente donc de mettre à mal le projet politique transnational kurde, notamment sur le théâtre syrien avec une aide aux jihadistes et rebelles anti-régime. Depuis le début de la guerre en Syrie, les autorités turques ferment ainsi régulièrement les yeux sur les passages d’armes et de combattants anti-régime à leur frontière. Si les critiques internationales avancent que la Turquie soutient l’EI, l’aide armée substantielle a plutôt été apportée au Front al-Nosra, branche d’Al-Qaida dans la région. En effet, les jihadistes sont plus efficaces que l’Armée syrienne libre, opposition considérée comme seule représente légitime du peuple syrien[2]. Au gré des affrontements, des défaites et des victoires, il est certain en revanche, que l’EI a réussi à mettre la main sur des armes, de la même manière qu’en Irak où le groupe jihadiste s’est approprié le matériel militaire américain prélevé dans les bâtiments de l’armée régulière.

Enfin, la Turquie s’oppose également au projet kurde à l’étranger, et plus particulièrement en France. En témoigne en effet l’assassinat de trois militantes kurdes en plein Paris en janvier 2013, un assassinat semble-t-il commandité par la sécurité intérieure turque[3].

Les Kurdes, faiseurs de roi du jeu électoral turc

Les élections législatives de juin 2015 contribuent à bouleverser le rapport du régime à la question kurde. Pour Erdoğan et l’AKP, l’objectif est clair : consolider la mainmise du parti sur l’appareil d’Etat au pouvoir depuis 12 ans. Élu président en 2014 après ses trois mandats de premier ministre, une fonction  plutôt honorifique, Erdoğan rêve de pouvoir transformer la Turquie en république présidentielle et regagner son autorité. Pour ce faire, il a besoin des deux tiers des 550 sièges du Parlement afin de tenir un référendum constitutionnel.

L’AKP joue donc son avenir sur ces élections que l’on annonce toutefois disputée. En effet, depuis quelques années, et notamment depuis 2013 où le pays connait de violentes manifestations, le parti au pouvoir semble de plus en plus contesté. Celui-ci est notamment menacé par l’émergence d’une formation kurde, le Parti démocratique des peuples (Halkların Demokratik Partisi, HDP). Sur une scène politique sclérosée, l’émergence de cette formation qui attire l’électorat de gauche, urbain et progressiste, inquiète les partis traditionnels et se place dans la position confortable de « faiseur de roi »[4], pouvant faire échouer les rêves de réforme constitutionnel de l’AKP en cas de bon score.

D’ordinaire, l’AKP bénéficie du soutien de l’électorat kurde du sud-est du pays, réputé conservateur et attaché aux principes de l’islam sunnite. Mais la politique ambigüe du président Erdoğan en Syrie fait que pour les élections de 2015, une majorité de l’électorat kurde se tourne vers le HDP, porté par le charismatique Selahattin Demirtas, premier candidat à la tête d’un parti kurde depuis 2002. C’est le siège de Kobané qui fait basculer les consciences[5] : alors que la ville kurde syrienne est attaquée par l’EI à l’automne 2014, la lenteur avec laquelle le gouvernement ouvre la frontière pour laisser passer les combattants kurdes d’Irak et de Turquie enrage les Kurdes turcs.

Le résultat est sans appel. A l’issue du scrutin, le HDP récolte 13 % des voix et obtient 80 sièges[6], participant de fait à la débâcle électorale de l’AKP. Ce dernier, avec 40 % des voix et 258 sièges de députés ne peut dès lors que former un gouvernement minoritaire. Erdoğan écarte toutefois cette solution et annonce la tenue nécessaire de négociations pour former un gouvernement de coalition. De leurs côtés, les kémalistes du Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP) obtiennent 132 sièges tandis que les conservateurs nationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) font jeu égal avec le HDP et récoltent également 80 sièges.

L’AKP est donc dans l’impasse, obligé de discuter avec le CHP et le MHP qui ont soumis leur alliance à des conditions strictes[7]. De son côté, le HDP exclu tout accord avec l’AKP. Avant le 23 août, le parti au pouvoir doit donc réussir à former un gouvernement sous peine de voir les électeurs turcs retourner aux urnes pour des élections anticipées. Alors que le début de l’été est marqué par la valse des négociations entre les différents partis, les forces kurdes en Syrie remportent quant à elles un nouveau succès. Avec la prise de la ville frontalière de Tal Abyad, les Forces de protection du peuple (Yekîneyên Parastina Gel, YPG), branche armée du PYD, contribuent à renforcer la jonction entre les trois cantons kurdes de Syrie[8].

Dans le contexte électoral, la Syrie est également à l’ordre du jour. En effet, CHP, MHP et HDP appellent le gouvernement à stopper l’aide militaire et financière aux groupes extrémistes syriens sous peine de ne pas pouvoir former un gouvernement de coalition. L’AKP se retrouve donc obligé de modifier sa politique étrangère de fraternité islamo-sunnite en Syrie, affaibli par ses mauvais résultats électoraux, et ce, alors que ses ennemis jurés se renforcent de l’autre côté de la frontière.

DAVID HOLT, "London Saturday July 25 2015 005 Kurdish Demonstration Whitehall", via Flickr, Creative Commons Attribution

DAVID HOLT, « London Saturday July 25 2015 005 Kurdish Demonstration Whitehall », via Flickr, Creative Commons Attribution

La fin du modus vivendi entre la Turquie et les jihadistes

Le 20 juillet 2015, dans la ville de Suruç proche de la frontière syrienne, 300 jeunes militants kurdes se réunissent au centre culturel Amara. Venus de tout le pays, ils se préparent à partir pour Kobané où ils aideront à la reconstruction de la ville. À la mi-journée, une explosion ravage le bâtiment et fait 32 morts et une centaine de blessés.

Attribué à l’EI, cet attentat signe la fin du modus vivendi qui existait entre les autorités turques et les jihadistes[9]. Il reflète notamment les mesures prises par la Turquie contre les groupuscules islamistes radicaux : dispositif renforcé à la frontière empêchant les recrues jihadistes d’accéder à la Syrie, arrestations en Turquie d’islamistes radicaux.

Si les flux vers la Syrie s’estompent, ils augmentent en revanche dans le sens inverse. En effet, le territoire turc devient désormais le lieu de destination des jihadistes venus de Syrie. Ainsi, l’État-major turc a révélé que sur 514 personnes arrêtées à la frontière turco-syrienne en juillet, 488 voulaient pénétrer en Turquie tandis que seuls 26 souhaitaient se rendre en Syrie[10].

Les différents revers subis par l’EI ont donc conduit ce dernier à changer de stratégie et privilégier désormais l’infiltration de ses militants pour conduire des attentats-suicide. 3 000 militants de l’EI seraient présents sur le sol turc[11], selon les services de renseignement turcs (Millî İstihbarat Teşkilatı, MIT), à l’instar du jeune homme de 20 ans responsable de l’attentat de Suruç.

Pour Jean François Pérouse, géographe et directeur de l’Institut français d’études anatoliennes, cet attentat ne vise pas exclusivement le mouvement kurde :

« Il vise la nouvelle alliance qui s’est exprimée aux élections de juin 2015 (alliance issue partiellement des soulèvements de Gezi de juin 2013), qui associe gauchistes turcs, alévis et mouvement kurde. Il vise aussi le mouvement féministe de Turquie, nombre de victimes étant des femmes. Les ferments d’un renouveau du champ politique turc, au-delà des paradigmes ethniques ou religieux, étaient en ligne de mire. »[12]

La tension monte dans le pays et cela se traduit dans les médias qui critiquent la politique du gouvernement. Ainsi, l’éditorialiste du quotidien turc Milliyet dénonce sur Twitter :

« Il est honteux que des responsables étrangers appellent la personne qui est la principale responsable du terrorisme de l’Etat islamique en Turquie pour lui présenter des condoléances après l’attentat de Suruç. »

Or, Milliyet est détenu par l’homme d’affaires Erdoğan Demirören, proche de l’AKP. Kadri Gürsel est donc licencié[13]. Recep Tayyip Erdoğan refuse de se voir mêler à l’attentat et opte alors pour un changement complet de politique étrangère.

La nouvelle stratégie turque contre les Kurdes

Le 25 juillet, la Turquie s’engage militairement en Syrie menant des frappes aériennes contre l’EI. Plus surprenant, l’armée turque frappe également des cibles du PKK dans le nord de l’Irak, faisant alors voler en éclat le processus de paix engagé depuis 2012[14]. En réaction à l’attentat de Suruç, deux policiers avaient déjà été assassinés le 22 juillet à la frontière turco-syrienne par la Force de défense du peuple (Hêzên Parastina Gel, HPG), la branche armée du PKK, qui les soupçonnait de collaboration avec l’EI.

Depuis, la Turquie est ravagée par la contestation. Le week-end du 25-26 juillet est marqué par les manifestations, qui font un mort du côté de la police dimanche à Istanbul, en réponse à un décès côté manifestant le vendredi précédent. De même, un attentat à la voiture piégée revendiquée par le HPG fait deux morts dans les rangs de l’armée turque samedi 25 dans la province de Diyarbakır[15].

Une vague d’arrestation touche dès lors tout le pays : près de 1 000 personnes sont ainsi interpelées[16]. Pour le gouvernement la rhétorique est simple : les sympathisants kurdes sont des terroristes au même titre que les membres de l’EI.

La situation est la suivante : les Kurdes de Turquie et de Syrie combattent les jihadistes en Syrie et en Irak et partagent les objectifs anti-EI de la coalition mondiale de 63 pays engagés contre le groupe terroriste. Pourtant, ils sont aujourd’hui attaqués par l’un de ses membres, la Turquie[17]. Et ce, avec le soutien des États-Unis, qui considère toujours le PKK comme un groupe terroriste. Par ailleurs, la Turquie semble également attaquer militairement le PKK sur son propre territoire[18], avec pour objectif de couper les axes qui permettent aux rebelles kurdes de circuler entre Turquie et Syrie.

Dès lors, on peut s’interroger sur les raisons de ce nouvel axe stratégique, contre l’EI et contre les Kurdes. Pourquoi intervenir contre un ennemi que l’on a tenu à distance depuis le début de la guerre en Syrie ? Pourquoi faire éclater un processus de négociations en cours depuis plusieurs années ?

Pour la première question, il faut se tourner du côté de la conjoncture géopolitique régionale. Le retour de l’Iran sur la scène internationale depuis la signature des accords sur le nucléaire iranien peut faire peur à la Turquie qui s’inquiète peut-être de perdre son rôle dans le jeu régional[19]. La pression américaine peut également expliquer cette intervention militaire, alors que le gouvernement turc a ouvert aux avions américains les bases aériennes d’Incirlik, tout comme la politique intérieure turque. L’attentat de Suruç n’aura alors été qu’un facteur décisif pour acter ce changement de stratégie, ou alors, de manière plus cynique un simple prétexte.

Concernant la question kurde, si de la même façon, Suruç a servi de cristallisateur, les raisons sont différentes. Le président Erdoğan s’est ainsi exprimé mardi 28 juillet, estimant que tant que le PKK continuerait à « menacer l’unité nationale », il était impossible de poursuivre le processus de paix[20]. Pour beaucoup d’observateurs, la surenchère sécuritaire sur la question kurde a donc pour but d’arriver à une polarisation de la société pour enfin obtenir le soutien de la droite nationaliste du MHP[21].

Car dans ce contexte électoral, l’AKP souhaite plus que tout constituer son nouveau gouvernement. Entrer en guerre contre le PKK pourrait également lui faire gagner des voix, en cas d’élections législatives anticipées. Le CHP a bien compris les nouveaux enjeux de la situation et a lui aussi choisi ce virage électoral, annonçant sa disponibilité pour former un gouvernement avec l’AKP « pour le salut du pays »[22].

Dès lors, le grand perdant de l’attentat de Suruç est bien le HDP. Lui, qui avait su s’écarter de son origine kurde pour devenir le rassemblement des différentes composantes de la gauche, est aujourd’hui rappelé à ses origines et se retrouve pris entre les deux feux du gouvernement turc et du PKK, alors que le processus de paix semble totalement abandonné.


[1] Cyril Roussel, « Kobané, victime du grand jeu turc », http://orientxxi.info/, 15/10/2014

[2] Marc Semo, « Le fiasco de la politique syrienne d’Erdogan », http://www.liberation.fr/, 23/07/2015

[3] Soren Seelow, « Assassinat de militantes kurdes à Paris : la justice souligne l’implication des services secrets turcs », http://lemonde.fr/, 23/07/2015

[4] Bayram Balci, « Petite crise au sein du régime en Turquie », http://orientxxi.info/, 02/04/2015

[5] Marie Jégo, « Les Kurdes de Turquie se détournent d’Erdogan », http://lemonde.fr/, 05/06/2015

[6] « Entrée en force des Kurdes du HDP au Parlement turc », http://lemonde.fr/, 08/06/2015

[7] « Les tractations pour former une coalition gouvernementale débutent en Turquie », http://lemonde.fr/, 14/07/2015

[8] Marie Jégo, « La montée en puissance des Kurdes de Syrie embarrasse M. Erdogan », http://lemonde.fr/, 18/06/2015

[9] Marie Jégo, « La Turquie face à l’infiltration djihadiste », http://lemonde.fr/, 21/07/2015

[10] Jean-François Pérouse, « Le « massacre de Suruç/Pirsûs » (20 juillet 2015) : cinq points », http://ovipot.hypotheses.org/, 23/07/2015

[11] Marc Semo, « L’auteur du carnage dans la ville de Suruç serait un Turc de 20 ans », http://www.liberation.fr/, 20/07/2015

[12] Jean-François Pérouse, « Le « massacre de Suruç/Pirsûs » (20 juillet 2015) : cinq points », http://ovipot.hypotheses.org/, 23/07/2015

[13] « Un éditorialiste turc licencié pour un tweet anti-Erdogan », http://lemonde.fr/, 23/07/2015

[14] « Les Etats-Unis condamnent mollement les bombardements turcs contre les rebelles kurdes », http://lemonde.fr/, 27/07/2015

[15] « Les Etats-Unis condamnent mollement les bombardements turcs contre les rebelles kurdes », http://lemonde.fr/, 27/07/2015

[16] Ce personnes sont accusées d’être des islamistes radicaux, des sympathisants du PKK, ou des militants de l’organisation d’extrême gauche du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (Devrimci Halk Kurtuluş Partisi-Cephesi, DHKP-C).

[17] Marc Semo, « La double guerre d’Erdogan », http://www.liberation.fr/, 26/07/2015

[18] « Ankara bombarde les Kurdes du PKK en Turquie », http://www.rfi.fr/, 28/07/2015

[19] René Backmann, « Turquie : les clés de la double offensive d’Erdogan », http://www.mediapart.fr/, 28/07/2015

[20] Jean-Pierre Stroobants, « La Turquie, soutenue par l’OTAN, juge « impossible » la poursuite du dialogue avec les Kurdes », http://lemonde.fr/, 28/07/2015

[21] Marc Semo, « La double guerre d’Erdogan », http://www.liberation.fr/, 26/07/2015

[22] Marie Jégo, « La Turquie s’adresse au PKK : « C’est soit les armes, soit la démocratie » », http://abonnes.lemonde.fr/, 27/07/2015

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s