Russie : Requiem pour l’espace ?

Le 12 avril dernier, deux dates symboliques pour la Russie ont coïncidé : la fête des Pâques Orthodoxe et le 54ème anniversaire du vol de Youri Gagarine. Tandis que les Pâques furent fêtées en grande pompe par toute la population et par les grandes figures politiques, l’anniversaire de l’envoi du premier homme dans l’espace a été largement ignoré par le grand public en Russie.

Sous l’URSS, la conquête de l’espace par les astronautes soviétiques était l’une des principales sources de fierté pour le régime et pour les citoyens. Youri Gagarine était un héros national, l’homme le plus aimé de l’URSS et une véritable arme de propagande. En effet, l’espace était le seul domaine dans lequel l’URSS devançait son grand rival, les États-Unis. Aujourd’hui encore, la Russie fait partie du club élitiste des pays capables d’envoyer des hommes et des satellites dans l’espace (on y trouve également la Chine, les États-Unis et à un moindre degré l’Agence Spatiale Européenne et l’Inde). Aujourd’hui, le fait que le pays accorde plus d’attention aux fêtes religieuses qu’aux grandes dates scientifiques est un signe qui ne trompe pas.

Alexandre Zhunev, BBC Russia

Des échecs retentissants depuis la fin de l’URSS

Les dix dernières années ont été marquées par quelques échecs retentissants dans le domaine de l’envoi de matériel dans l’espace par l’agence nationale, le Roscosmos (équivalent de la NASA aux États-Unis). Les derniers accidents en date concernent la nouvelle fusée Proton-M, ainsi que les fusées Soyouz et les navettes Progress, qui sont notamment utilisées pour échanger avec la Station Spatiale Internationale[1]. Les problèmes récurrents avec les moteurs et les systèmes de pilotage à distance ont déjà coûté des milliards de dollars à la Russie, et suggèrent que la qualité du matériel est sur le déclin. Durant les années 1990-1999, seulement 2% des envois furent marqués par des situations d’urgence, or entre 2000 et 2015, ce taux a atteint 13%[2]. L’année 2011 se distingue particulièrement, avec pas moins de cinq incidents majeurs. Le budget consacré au Roscosmos ne cesse d’augmenter depuis quinze ans pour atteindre 165 milliards de roubles en 2014 (soit plus de 2,5 milliards de dollars), on peut donc écarter l’hypothèse du sous-financement pour expliquer ces récents échecs. Au contraire, le financement est adéquat par rapport aux ambitions affichées. Le problème se cache ailleurs.

La chute de l’URSS a mis le programme spatial russe devant quelques difficultés immédiates, parmi lesquelles on peut souligner la perte du cosmodrome de Baïkonour (néanmoins loué à la Russie par le Kazakhstan pour 115 millions de dollars par an, jusqu’au 2050[3]) et des usines ukrainiennes, qui occupaient une place importante dans le programme aérospatial soviétique. Néanmoins, la Russie dispose d’une base industrielle solide qui lui permet de produire presque tous les équipements nécessaires sur place. Pas moins de vingt entreprises font ainsi partie du Roscosmos.

Les vrais problèmes systémiques se sont développés durant les années 1990, marquées par une négligence du gouvernement vis-à-vis de nombreux secteurs clés, dont l’aérospatial. Aujourd’hui le programme spatial russe souffre de l’obsolescence de son équipement et de ses méthodes de travail. Les fusées Soyouz et Progress datent de l’époque soviétique, et leurs remplaçants (Proton-M et Klipper) ne sont pas à la hauteur. D’autres projets de nouvelles fusées, ont même été mis à l’arrêt. C’est le cas notamment de la fusée Angara, dont le premier envoi dans l’espace n’est prévu que pour 2017. Le vice-premier ministre Dmitri Rogozine, qui s’occupe du complexe militaro-industriel, a récemment déploré le fonctionnement du programme spatial: « Toutes les modélisations sont encore faites sur papier, d’où les erreurs[4] ». Le programme spatial nécessite donc des réformes en profondeur. Une grande réforme a été lancée en 2012 seulement et c’est Dmitri Rogozine qui surveille son bon déroulement.

La mauvaise gestion du Roscosmos

Cet ancien ambassadeur de la Russie auprès de l’OTAN, spécialisé dans les questions de sécurité-défense, est réputé pour ses vues ultra-conservatrices et ses prises de position extrêmement hostiles vis-à-vis de l’Occident[5]. Sa position pose problème, car juridiquement il n’est pas le directeur du Roscosmos, mais sa position de vice-premier ministre et chargé du programme militaro-industriel, fait de lui de facto, l’homme qui prend toutes les décisions. Cette double gouvernance ne peut que provoquer des conflits, d’autant plus que Rogozine est un homme fort qui n’hésite pas à trancher.

Parmi les grands projets dont il a la responsabilité, on peut noter la construction du cosmodrome Vostochny dans l’est de la Sibérie. Cet édifice a pour objectif de permettre à la Russie de ne plus dépendre du Kazakhstan pour l’envoi des fusées dans l’espace. Ce projet connaît des problèmes depuis son lancement en 2012 : de mauvaises planification et réalisation plus que douteuses font grimper la note qui s’élève aujourd’hui à 300 milliards de roubles dont 400 millions ont tout simplement disparu[6]. De plus, la commission d’enquête parlementaire a déjà constaté des détournements de fonds et des nombreux retards dans la réalisation des travaux. Le dernier scandale en date concerne les conditions de travail et les retards dans le versement des salaires des employés du chantier, en grève depuis le 24 mars. Leur pétition au premier ministre Dmitri Medvedev a été reçue, alors que deux directeurs d’entreprises de construction qui travaillent sur le chantier ont été arrêtés par la police. L’ouverture du cosmodrome est planifiée pour le 25 décembre 2015 et le gouvernement s’est montré intransigeant sur cette date.

Depuis que le développement du programme spatial russe a été confié à Rogozine, la rotation des cadres au sommet des entreprises qui sont associés au programme a augmenté de façon dramatique. Chaque nouvelle affaire de corruption ou d’accident technique est immédiatement suivie par le remerciement des responsables. Cette rotation de cadres donne l’apparence que « les coupables ont été punis », cependant cela n’arrange pas les problèmes de gouvernance. Le gouvernement met également en place des sanctions financières à l’égard des personnes jugées responsables des échecs. Dans le cas du dernier crash du Proton-M, il s’agit des dirigeants de l’entreprise qui fabrique ces fusées, à qui on a enlevé les primes. Malgré ces réponses répressives, les résultats peinent à venir. Selon les experts, la direction du Roscosmos se consacre trop aux questions de ressources humaines et à la chasse aux coupables au lieu de se focaliser sur le cœur de métier, qui est le développement du programme spatial.

 Le chantier du cosmodrome Vostochny n’est toutefois que le sommet de l’iceberg. Le 22 mai 2015, la cour des comptes russe a découvert de nombreuses malversations au sein du Roscosmos : le montant total des fonds s’élève à 92 milliards de roubles sur un budget total de 165 milliards[7]. Plus de la moitié du budget a ainsi soit été détourné, soit utilisé de manière inefficace. Huit personnalités du top management du Roscosmos sont aujourd’hui poursuivies pour ces faits. La corruption semble ronger l’organisation et menace la compétitivité de la Russie en tant que puissance spatiale.

Le fabuleux destin de Nikolai Moiseev

Cependant, la corruption et les problèmes de management ne sont pas les seules complications. L’histoire d’un certain brillant ingénieur russe souligne la profondeur du problème que connaît l’industrie de l’espace russe. Nikolai Moiseev est l’un des fondateurs de Final Frontier Design, une entreprise de quatre salariés basée à Brooklyn. Final Frontier Design fabrique des combinaisons spatiales. Parmi ses clients, on trouve aujourd’hui la NASA, Space X et Boeing.

Dans les années 1985, Nikolai Moiseev travaillait pour NPP Zvezda, l’équipementier russe de systèmes de survie pour les vols spatiaux habités. Cette entreprise s’était illustrée au salon du Bourget de 1991, après la chute de l’URSS. Le monde avait alors pu découvrir que les combinaisons spatiales et les sièges éjectables produites par l’entreprise étaient parmi les meilleurs au monde[8]. En 2006, Nikolai Moiseev était responsable d’une équipe de 15 ingénieurs chez NPP Zvezda, et son salaire était de 300 dollars par mois (le salaire moyen à l’époque étant de 403 dollars[9]). Pour pouvoir survire Nikolai Moiseev avait un donc deuxième travail, dans le bâtiment, en tant qu’ouvrier de chantier.

Après un conflit avec la nouvelle direction en 2006, Nikolai Moiseev quitte NPP Zvezda et décide de répondre, tout seul, à un appel d’offre de la NASA sur la fabrication des gants pour les combinaisons spatiales américaines. Après quelques essais infructueux, il obtient finalement la seconde place, et remporte 100 000 dollars de récompense en 2009. C’est alors qu’il fait le pas décisif et part aux États-Unis pour fonder Final Frontier Design, une entreprise en pleine croissance aujourd’hui.

L’histoire de Nikolai Moiseev n’est qu’une parmi des milliers d’autres. Les conditions de travail déplorables pour les ingénieurs et les scientifiques provoquent un vrai exode intellectuel. Des centaines de scientifiques quittent le pays parce qu’ils sont incapables de travailler et de mener leurs recherches dans leur pays natal. Cette fuite de cerveaux provoquée par la nature même de l’industrie aérospatiale russe ne pourra pas dès lors passer inaperçue.

Sur le plan international le programme russe ressent déjà la concurrence du programme spatial européen et de pays comme la Chine, le Japon et les États-Unis. Dans un futur proche, la Russie restera néanmoins une puissance spatiale incontournable. Le récent accord signé entre Ariane Space, OneWeb et le Roscosmos en est une preuve supplémentaire. Dans le cadre de cet accord, ce sont les fusées Soyouz qui vont lancer les satellites de télécommunications britanniques à partir de Baïkonour et de Centre Spatial guyanais. Néanmoins, cette position de domination ne pourra pas être maintenue sans la réussite de la réforme engagée en 2012, et qui pour l’instant montre un bilan mitigé.


 

[1]NewsRU « Специалистам не удалось скорректировать орбиту МКС из-за проблем с двигателями « Прогресса » » http://newsru.com/russia/16may2015/progress.html 16/05/2015

[2]Site officiel du Roscosmos http://www.federalspace.ru/ 02/07/2015

[3]Kommersant.ru « Предстартовые волнения » http://www.kommersant.ru/Doc/2730227 25/05/2015

[4]NewsRU « Рогозин объяснил неудачи в космосе устаревшими методами работы: « Чертят по наитию » »

http://newsru.com/russia/24may2015/rogozinsays.html 24/05/2015

[5]Meduza.io « Не будите русского медведя. Андрей Козенко – о карьере непотопляемого вице-премьера Рогозина» https://meduza.io/feature/2015/06/15/ne-budite-gospoda-russkogo-medvedya 15/06/2015

[6]Ibid p.1

[7]Lenta.ru « Счетная палата обнаружила нарушения в Роскосмосе на 92 миллиарда рублей » http://lenta.ru/news/2015/05/22/roscosmos92bln/ 22/05/2015

[8]Meduza.io « Сделать скафандр может один человек. Как русский инженер стал разработчиком NASA » https://meduza.io/feature/2015/05/08/sdelat-skafandr-mozhet-odin-chelovek 08/05/15

[9]Agence Fédérale Statistique http://www.gks.ru/

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