Eletric Yerevan : contestation en Arménie sur fond de crise régionale

En début de semaine, Erevan, la capitale de l’Arménie, a été le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Les heurts ont fait des dizaines de blessés et environ 200 personnes ont été interpellées par la police. Environ 1 000 personnes, bloquent aujourd’hui l’avenue principale d’Erevan qui mène vers le palais présidentiel. Les manifestations pacifiques avaient commencé le 19 juin suite à une hausse des tarifs de l’électricité. Les manifestants réclament un entretien en tête à tête avec le président Serge Sargasyan afin de négocier l’annulation de la hausse des tarifs. La contestation est suivie sur les réseaux sociaux, notamment au moyen du hashtag #ElectricYerevan.

Le pays qui n’a que 3 millions d’habitants, et dont le voisin l’Azerbaïdjan fait la Une de l’actualité avec ses Jeux Européens, traverse une seconde vague de manifestations populaires depuis le début de l’année. En janvier 2015 les habitants d’Erevan étaient descendus dans les rues pour réclamer justice suite au meurtre d’une famille arménienne par un soldat russe déserteur de la base militaire de Gyumri. L’affaire avait provoqué à l’époque des tensions entre Erevan et Moscou. L’Arménie qui fait partie de l’Union économique eurasienne est l’un des principaux alliés de la Russie dans le Caucase. En effet, la Russie est le principal partenaire commercial de l’Arménie, et est aussi, en quelque sorte, le garant de sa sécurité, d’où la présence d’une base militaire russe à Gyumri. Le statu quo qui règne dans la région depuis le conflit du Haut-Karabagh, opposant Arménie et Azerbaïdjan entre 1988 et 1994, repose sur un équilibre fragile. Et ce, d’autant plus que l’Azerbaïdjan, grand perdant à l’époque, ne cesse d’augmenter ses dépenses militaires.

Même si les manifestations d’aujourd’hui ne sont pas ouvertement anti-russe, l’affaire est suivie de près par Moscou, mais aussi par Kiev. Tout commence en mai 2015 avec l’annonce d’une augmentation des tarifs de l’électricité de 40,8%. « Réseaux Électriques d’Arménie », l’entreprise nationale qui détient le monopole de la production d’électricité dans le pays, a en effet contracté des dettes à hauteur de 250 millions de dollars[1] à cause de travaux de rénovation sur le seul barrage hydroélectrique du pays. Or, les banques refusent de lui prêter d’avantage d’argent. On pourrait croire tout d’abord que le conflit est strictement interne, néanmoins la Russie est directement concernée car « Réseaux Électriques d’Arménie » appartient à 100% au géant russe Inter RAO, qui détient le monopole de l’import/export d’électricité en Russie et dont le président du conseil d’administration est Boris Kovalchyuk, proche de Vladimir Poutine. On peut également ajouter que le PDG d’Inter RAO, un certain Igor Setchine, assure également la direction de Rosneft, société d’État russe spécialisée dans l’extraction, la transformation et la distribution de pétrole.

Les manifestations contre la mauvaise gestion de « Réseaux Électriques d’Arménie » et contre la hausse des tarifs, prennent donc une allure de mécontentement vis-à-vis de Moscou. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov fait ainsi la déclaration suivante le 23 juin : « L’Arménie est un partenaire stratégique extrêmement proche, nous avons des liens historiques avec l’Arménie et son peuple. Nous suivons la situation de près avec beaucoup d’attention ».

Pour la Russie, il ne s’agit donc pas d’un événement sans importance, et elle souhaite avoir son mot à dire. C’est vrai que depuis les événements de la place Maidan, la Russie voit d’un mauvais œil les manifestations populaires dans sa zone d’influence. Surtout que la révolution en Ukraine avait aussi commencé par des manifestations pacifiques modestes. L’utilisation disproportionnée de la force par la police avait alors donné une nouvelle énergie à la contestation.

Tout cela fait qu’aujourd’hui les médias ukrainiens ont déjà baptisé les manifestations d’Erevanle « Maidan arménien ». Le ministre de l’intérieur ukrainien, Arseniy Avakov, d’origine arménienne a par ailleurs exprimé son soutien aux manifestants d’Electric Yerevan. Ce genre de soutien de la part de Kiev est vu par Moscou comme une provocation et un signe que les manifestations en Arménie sont peut-être plus qu’une simple affaire économique intérieure. Le politologue russe Aleksandr Markov, proche de Poutine, a ainsi fait la déclaration suivante :

« C’est sûr qu’il y a des commandos ukrainiens sur place et que le tout est orchestré par les mêmes personnes qu’à Kiev en 2014. Il ne s’agit en aucun cas des manifestations spontanées à Erevan. Tout est méthodique et planifié, l’objectif étant de verser du sang afin de déstabiliser la situation. C’est une punition pour l’Arménie qui n’a pas voulu signer l’accord d’association avec l’UE et qui a préféré l’Union économique ».

La police arménienne a désormais engagé un dialogue avec les manifestants, et plusieurs d’entre eux qui avaient été arrêtés ont été relâchés. Le président Sargasyan a également donné son accord pour rencontrer les représentants des manifestants, qui exigent néanmoins que ce dernier rencontre toute la foule. Cette impasse dans les négociations fait que la situation reste tendue, d’autant plus que les voisins de l’Arménie suivent l’évolution des heurts avec beaucoup d’attention. La mainmise sur l’énergie et la présence militaire assurent pour le moment à la Russie une influence dominante sur le petit Etat voisin, mais l’équilibre reste fragile.


[1] Pour estimation, le PIB du pays est estimé 10 milliards de dollars.

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