Le Maroc, acteur de premier plan dans la lutte contre le terrorisme

Le Maroc a la particularité de se situer au point de rencontre de plusieurs espaces géographiques différents, chacun concernés par des enjeux sécuritaires de premier plan : l’Europe, qui s’inquiète de la menace jihadiste à travers le retour du Moyen-Orient de ses ressortissants ; le Maghreb, grand pourvoyeur de jeunes désillusionnés vers le Moyen-Orient, et qui accueille des cellules terroristes susceptibles de commettre des attentats ; l’espace sahélien, qui procure aux groupes jihadistes une zone où ils peuvent se cacher, reconstituer leurs forces et repartir à l’assaut. Autant de points font du Maroc un pays incontournable dans la lutte contre le terrorisme. Ce dernier a ainsi connu ces dernières années des développements importants dans ce domaine, via des partenariats diplomatique et sécuritaire ou la constitution d’une nouvelle structure judiciaire.

La coopération judiciaire avec l’Europe

Le Maroc est un acteur de plus en plus sollicité dans la lutte contre le terrorisme, notamment par les gouvernements européens. Ainsi, l’Allemagne noue des liens étroits avec le royaume chérifien, comme en témoigne la visite du ministre fédéral des Affaires étrangères allemand Frank-Walter Steinmeir venu discuter des enjeux de sécurité dans les zones Maghreb-Sahel en janvier 2015. Il est suivi du chef de la diplomatie italienne, Paolo Gentiloni, quelques jours plus tard. Même si la France reste l’un de ses interlocuteurs principaux, malgré quelques tensions comme nous le verrons plus loin, c’est toutefois avec l’Espagne que le Maroc noue le partenariat le plus étroit.

Partageant des frontières communes, connues pour être certains des points de passages les plus importants vers l’Union européenne, les deux pays mènent une politique sécuritaire commune qui se traduit par l’envoi de policiers marocains en Espagne pour appuyer la police espagnol, et vice-versa[1]. Ainsi, l’essentiel des actions conjointes ont lieu dans les deux enclaves espagnoles au Maroc, Ceuta et Melilla et dans les villes marocaines devenues des centres de recrutement pour le terrorisme islamiste. Ainsi, des agents de la Direction générale de la surveille du territoire (DGST, le service de renseignement intérieur marocain) ont participé le 16 décembre 2014 à l’arrestation, en simultané, de plusieurs jihadistes sur le territoire espagnol.

De même, les deux pays ont également préparé en commun une opération, intitulée « Firewell », ayant permis de démanteler un groupe lié à l’État islamique, en septembre 2014[2]. Avec l’arrestation du citoyen espagnol d’origine marocaine Mohamed Said Mohamed, les deux États font tomber une cellule terroriste ayant des ramifications en Espagne et au Maroc, à Melilla et Nador. Ce groupe, qui bénéficiait de l’appui technique et stratégique du frère de Mohamed Said Mohamed, ancien militaire espagnol et jihadiste passé par le Mali, souligne bien la porosité du terrorisme international et l’utilité de la coopération sécuritaire entre États partenaires.

L’Europe recherche en effet au Maroc un ancrage local fort dans le domaine du renseignement. Avec un appareil d’État tentaculaire, le Makhzen, l’État marocain dispose d’une emprise jusqu’au plus petit échelon, à travers le poste des moqaddems[3], sorte d’officiers gouvernementaux de quartier. En tant que relais locaux pour l’État, ceux-ci peuvent surveiller ce qui se passe et en rendre compte. À cela s’ajoute ensuite des services plus traditionnels comme la police ou la gendarmerie. La connexion avec les pays du Golfe avec lesquels le Maroc dispose également d’une coopération sécuritaire lui donne également accès à de précieuses sources de renseignement.

Ainsi, lors d’une intervention à l’Assemblée générale de l’ONU, le chef de la Direction générale des études de la documentation (DGED, le service de renseignement extérieur marocain), Yassine Mansouri, a révélé que l’action de ses services avait permis « l’avortement de 119 attentats », « la mise en échec de 109 tentatives d’assassinats » ainsi que « la mise en faillite de 7 projets de prises d’otages »[4].

Filip Gierlinski, "Marrakech Bomb Explosion", via Flickr, Creative Commons Attribution

Filip Gierlinski, « Marrakech Bomb Explosion », via Flickr, Creative Commons Attribution

Une crise diplomatique avec la France

Partageant une histoire commune vieille de plus d’un siècle et d’ordinaire partenaires importants, le Maroc et la France connaissent pourtant, entre février 2014 et janvier 2015, près d’un an de crise diplomatique, avec des conséquences majeures sur le plan judiciaire et sécuritaire.

Tout commence le 20 février 2014, lorsque sept policiers armés débarquent à Neuilly-sur-Seine, à la résidence de l’ambassadeur du Maroc, Chakib Benmoussa[5]. Ceux-ci ont pour objectif de remettre une convocation judiciaire au patron de la DGST, Abdellatif El Hammouchi. Ce dernier, en visite en France pour une réunion entre le ministre de l’Intérieur marocain et ses homologues européen, est en effet visé par une plainte déposée par l’ONG française Action des chrétiens pour l’abolition de la torture pour des faits de torture au centre de détention de Temara. Abdellatif El Hammouchi n’est toutefois pas sur les lieux durant l’arrivée des policiers et quitte le territoire français avant d’être entendu par la justice.

Six jours plus tard, après l’annulation successive d’une conférence de Nicolas Hulot au Maroc et la tenue d’une manifestation de plusieurs milliers de Marocains devant l’ambassade de France à Rabat, le Maroc signe la suspension des accords de coopération judiciaire entre les deux pays[6].

La crise s’accentue quand, un mois plus tard, le 26 mars, le ministre des Affaires étrangères marocain Salaheddine Mezouar subit une fouille policière inopinée. En effet, malgré son passeport diplomatique, le ministre en transit à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle se voit prier de retirer ses chaussures, sa veste et sa ceinture et constate que ses effets personnels et sa valise sont fouillés[7]. Dans la foulée, la France s’excuse par la voix de son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, mais trop tard, la rupture est consommée.

La brouille entre les deux États a alors des conséquences graves en terme diplomatique car elle entraîne une absence de coopération judiciaire et d’échanges d’informations sur des dossiers comme le jihadisme. Toutes les enquêtes en court restent au point mort car plus aucune commission rogatoire internationale n’est exécutée. Cette fracture dans la coopération est d’autant plus préoccupante que le Maroc dispose d’informations essentielles au vu de ses services de renseignements ouverts sur la Mauritanie et la bande sahélo-saharienne : une région capitale pour la France, en lutte contre le terrorisme dans la région avec les opérations Serval puis Barkhane.

Le théâtre moyen-oriental est également impacté par cette crise diplomatique, et notamment la lutte contre le groupe terroriste de l’État islamique. En effet, le Maroc est l’un des pays fournissant le plus de combattants volontaires, aux alentours de 1 500. Toute coopération et échange d’information sont donc utiles aux services français. En outre, parmi les européens volontaires, on compte de nombreux binationaux, en particulier issus du nord du Maroc[8].

Le 31 janvier 2015, les deux pays renouent toutefois leurs relations diplomatiques en retrouvant une coopération judiciaire et sécuritaire. Après un an de brouille, les ministres de la Justice marocain et français, Mustapha Ramid et Christiane Taubira, signent ainsi un nouvel accord d’entraide permettant le rétablissement immédiat de leur coopération[9]. Au terme d’un mois de janvier éprouvant pour les autorités françaises où le territoire national a été la victime d’attaques terroristes, la signature de cet accord permet au pays de renouer avec un partenaire diplomatique de premier plan dans la lutte contre la menace jihadiste.

Pourtant, trois mois après cette réconciliation, ce nouvel accord est déjà critiqué en France. Cinq ONG de défense des droits de l’homme[10] ainsi que le Syndicat de la magistrature contestent les dispositions prévues par le texte de loi. Ils dénoncent ainsi l’obligation d’information réciproque, le renvoi prioritaire des affaires et la possible remise en cause de la compétence universelle de la France. Pour les détracteurs du texte, ce dernier risque d’enterrer les affaires politiquement sensibles pour le Maroc en accordant une impunité à tout détenteur de la nationalité marocaine au nom de la raison d’État[11]. Malgré les critiques, le texte est adopté par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 16 juin, avant de passer le 23 juin en séance plénière à l’Assemblée nationale et le 8 juillet devant le Sénat. Cela devrait conclure définitivement la crise entre Paris et Rabat.

La création du BCIJ

Acteur important de la lutte contre le terrorisme, le Maroc se dote début 2015 d’une nouvelle structure spécialisée. C’est toutefois dès octobre 2014 et la mise en place du plan Hadar que le royaume chérifien renforce son dispositif sécuritaire[12]. Censé notamment renforcer la sécurité dans les aéroports, le plan Hadar (« vigilance ») concerne plusieurs villes : Rabat, Fès, Casablanca, Marrakech, Agadir et Tanger[13]. Il fait intervenir différents éléments sécuritaires, telles que les Forces armées royales, la gendarmerie royale, la police et les forces auxiliaires[14], appelés à patrouiller dans les lieux publics. Le pays, qui craint en particulier la menace des jihadistes marocains de retour au pays, espère également avec ce plan rassurer l’international.

Alors que la région est à nouveau touchée par le terrorisme islamiste, avec les attaques de Tunis et l’attentat du Bardo, le Maroc se dote en mars 2015 d’une nouvelle structure, le Bureau Central des Investigations Judiciaires (BCIJ). Le BCIJ est notamment chargé de traiter les crimes et délits prévus par l’article 108 du code pénal, c’est-à-dire ce qui relève du banditisme, des trafics de stupéfiants, d’armes et d’explosifs, du terrorisme, de l’atteinte à la sûreté de l’État, et de la falsification de la monnaie[15].

Le BCIJ relève de la DGST, et est issu d’une coopération entre le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Justice. Il englobe à terme des équipes de la magistrature et des services de sécurité, comme la Brigade nationale de la police judiciaire. En son sein, deux groupes se distinguent, l’un consacré à la lutte anti-terroriste et l’autre dédié au crime organisé[16]. Rapidement qualifié de « FBI marocain » par les médias, le BCIJ est le symbole d’une réorganisation de la lutte contre le terrorisme, alors que la DGST semble se concentrer désormais exclusivement au renseignement.

Pas moins de deux jours après l’annonce de la création du BCIJ, dans un souci semble-t-il de communication, cette dernière structure annonce dès lors le démantèlement d’une vaste cellule terroriste[17]. Lié à l’État islamique, cette cellule prévoyait de s’attaquer à des personnalités politiques et militaires. De même, en juin 2015, une nouvelle opération du BCIJ permet de  démanteler une autre cellule ayant prêté allégeance à l’État islamique, qui envisageait d’enlever et de tuer des touristes étrangers[18]. Après l’attentat de Marrakech d’avril 2011, ce projet souligne la cible que peuvent représenter les touristes au Maroc. Avec un secteur qui représente près de 9% du PIB, une telle attaque aurait pu également porter un coup fatal à l’économie du pays.

À la fois point de passage, foyer de jihadiste ou cible de l’islamisme, la place du Maroc sur la scène internationale de la lutte contre le terrorisme est donc primordiale et prend plusieurs formes : coopération interétatique internationale ou déploiement sur le territoire national.


[1] Yassine Majdi, « La lutte contre Daech rapproche le Maroc et l’Espagne », http://telquel.ma/, 05/01/2015

[2] Fernando Lázaro, « Un español es el jefe de la célula islamista desmantelada en Melilla y Nador », http://www.elmundo.es/,  26/09/2014

[3] Yassine Majdi, « Le Maroc, un acteur important de la lutte contre le terrorisme? », http://telquel.ma/, 23/01/2015

[4] Lila Taleb, « Le patron de la DGED, Yassine Mansouri, révèle des détails de l’approche antiterroriste du Maroc », http://www.atlasinfo.fr/, 02/10/2014

[5] Christophe Cornevin, « La coopération antiterroriste au point mort entre la France et le Maroc », http://www.lefigaro.fr/, 06/01/2015

[6] François Soudan, « France – Maroc : la gifle de Neuilly », http://www.jeuneafrique.com/, 06/03/2015

[7] « Incident diplomatique franco-marocain à Roissy », http://lemonde.fr/, 28/03/2014

[8] « Réchauffement franco-marocain: rencontre au sommet ce week-end? », http://www.rfi.fr/, 01/02/2015

[9] « Maroc-France: fin de la crise, reprise de la coopération judiciaire », http://telquel.ma/, 31/01/2015

[10] Amnesty International, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, la Ligue des droits de l’homme, Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et Human Rights Watch

[11] Charlotte Bozonnet, « Des ONG dénoncent l’accord judiciaire Paris-Rabat », http://lemonde.fr/, 12/05/2015

[12] « Avec «Hadar», le Maroc affiche sa volonté sécuritaire », http://www.rfi.fr/, 26/10/2014

[13] Yassine Majdi, « Mohamed Hassad donne plus de détails sur le plan Hadar », http://telquel.ma/, 30/10/2014

[14] Hassan Hamdani, « Terrorisme: le Maroc déploie Hadar, son nouveau dispositif anti-attentats », http://www.huffpostmaghreb.com/, 28/10/2014

[15] « Inauguration à Salé des locaux du Bureau Central d’Investigations Judiciaires (BCIJ) », http://www.maroc.ma/, 20/03/2015

[16] « Abdelhak Khiame, patron du Bureau central d’investigation judiciaire, accorde une interview à Le360.ma », http://www.huffpostmaghreb.com/, 22/04/2015

[17] « Une cellule terroriste démantelée au Maroc », http://www.rfi.fr/, 22/03/2015

[18] « Maroc: démantèlement d’un groupe terroriste qui visait des touristes », http://www.rfi.fr/, 12/06/2015

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s