La dernière publication de Boris Nemtsov « Poutine – La guerre »

Ce n’est un secret pour personne, avant d’être assassiné, Boris Nemtsov – l’une des figures majeures de l’opposition russe,  travaillait sur un rapport visant à mettre en lumière la réalité de la guerre en Ukraine.

Ce rapport devait être la troisième enquête publiée par Nemtsov pointant du doigt les agissements du Kremlin. Avec ses collaborateurs, Ilya Yashine et Olga Shorina, il avait, en effet, déjà fait paraître deux rapports : « Poutine – Le Bilan » et « Poutine – Corruption » qui soulignaient tous deux les deux grands maux de la Russie : la corruption et les différents trafics auxquels se livre le pouvoir. Au-delà de l’engagement apparent contre le pouvoir en place, ces rapports apportent des éclairages précieux sur le fonctionnement de l’Etat Russe. Vice-premier ministre sous Eltsine, Boris Nemtov, disposait ainsi de canaux d’information significatifs au plus haut sommet de l’Etat. Connaissant le système de l’intérieur, il était donc bien placé pour en parler.

Ce dernier rapport intitulé « Poutine – La Guerre » donne des informations précises et surtout avérées quant au déroulement et aux conséquences de la guerre en Ukraine. Ondes de choc vous présente les principales thèses soutenues par Boris Nemtsov et ses collaborateurs. Le texte intégral, en russe, est disponible en cliquant sur le lien suivant : https://openrussia.org/s/tmp/files/Putin-War1.pdf.

1- Pourquoi la guerre ? Les raisons de la guerre

« A partir de l’automne 2011, la côte de popularité de Poutine a commencé à baisser, remporter les élections de 2012 dès le premier tour n’était pas gagné d’avance ». Dans un Etat dans lequel le pouvoir est personnalisé à l’extrême, où le président – et non la constitution – est le garant officieux des institutions, le soutien inconditionnel du peuple est la condition sine qua non à l’exercice du pouvoir autoritaire. Après des élections présidentielles chaotiques, Poutine signe les fameuses « ordonnances de mai 2012 », une série de mesures économiques populistes. Toutefois, celles-ci ne parviennent pas à enrayer la chute de popularité du président russe qui a vu sa côte baisser à 45% à l’été 2013.

Selon Nemtsov, le scénario du rattachement de la Crimée n’aurait rien d’une coïncidence puisqu’il aurait été planifié longtemps en amont. En effet, des officiers de l’armée ukrainienne auraient été recrutés sur place par les services secrets russes ou auraient fait allégeance à la Russie au moment opportun, ce qui explique l’absence de réaction lors de l’entrée de l’armée russe en Crimée. Les élites locales (hommes d’affaires et politiques) entretenaient par ailleurs d’étroits contacts avec Moscou. Aussi, la Russie faisait pression sur le gouvernement ukrainien notamment au moyen de « guerres du gaz », d’embargos économiques et par ses processus d’intégration sur l’espace post-Soviétique. La Révolution ukrainienne créer alors les conditions nécessaires à la Russie pour passer à l’action. En rattachant la Crimée à son pays, Poutine a réussi le pari de faire remonter sa côté de popularité, celle-ci atteint rapidement les 70% . Suite à son succès en Crimée, on peut penser que le président russe ait été séduit par l’idée d’un rassemblement des terres « russes » historiques et ait pu avoir l’intime conviction que le Donbass voudrait comme la Crimée rejoindre la Russie. L’autre scénario beaucoup plus réaliste et calculé stipule que le Donbass ait été instrumentalisé par Moscou afin de servir de levier dans les négociations avec l’Occident : l’arrêt de la guerre dans le Donbass en échange de la reconnaissance de l’annexion de la Crimée.

2- La propagande

« La carrière politique de Vladimir Poutine a été rythmée par ses apparitions à la télévision ». Poutine est une véritable star du petit écran, toute la stratégie de communication du pouvoir repose sur la verticale d’information envoyée via la télévision au peuple. Une enquête menée par le journal RBC Daily, a notamment révélé que certains sujets, comme par exemple des visites officielles avaient en fait été filmés bien avant leur diffusion sur les chaînes de télévision russes. Ces séquences ne sont diffusées que lorsque le pouvoir en donne l’ordre. Au moment de la révolution en Ukraine, la propagande de l’État s’est entièrement focalisée sur le sujet. Les partisans de la signature de l’accord d’association avec l’Europe ont été présentés comme des néo-nazis et des descendants des collaborationnistes ukrainiens. À tel point que les médias parlaient plus de l’organisation marginale d’extrême droite ukrainienne, Praviy Sektor, que du parti politique de Poutine, Russie Unie . Il est essentiel de rappeler que depuis 2005, Poutine a fait de la commémoration de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, la 9 mai, la fête nationale en Russie. Cette évocation constante de la Second Guerre Mondiale en tant que principale source de fierté nationale ainsi que le militarisme ouvertement prêché par les médias et la classe politique ont été facilement transposés à la situation ukrainienne. De fait, les forces de la révolution de Maidan sont devenues des nazis et la Russie justifie son action sur le territoire ukrainien par le devoir de combattre de nouveau le nazisme.

3- La Prise de la Crimée

Le 4 mars 2014 lors d’une interview avec un journaliste de l’agence Bloomberg, Vladimir Poutine avait déclaré que les forces russes n’étaient pas impliquées dans les événements en Ukraine, et que l’équipement qu’ils avaient pouvait avoir été acheté dans n’importe quel magasin spécialisé . Le 17 avril 2014, il déclare qu’il n’avait « jamais caché que les forces russes travaillaient en Crimée ». Les interviews réalisées par la suite par le site des informations Meduza vérifient la thèse selon laquelle les forces russes auraient été envoyées en Crimée dès février 2014 . Transportés par navire depuis le port russe de Novorossiysk, il avait été demandé aux soldats, une fois sur place, de retirer leurs insignes, et autres emblèmes de l’armée russe. Ils avaient pour mission d’assurer le bon déroulement du référendum. Le 22 janvier 2015, Igor Strelkov, ancien ministre de la défense de la République de Donetsk, livre sa version des événements, déclarant que les députés du parlement de la Crimée avaient été forcés au vote menacés par les forces russes .Enfin, en mars 2015, dans le documentaire « Crimée, sur le chemin du retour vers la patrie », Vladimir Poutine a fini par avouer qu’il dirigeait lui-même l’opération militaire . Retour sur les révélations clés du Président russe sur le sujet :

« C’était dans la nuit du 22 au 23 février, nous avions terminé la réunion vers 7 heures du matin. Avant d’aller me coucher, j’avais dit à mes quatre collègues que la situation en Ukraine était telle, qu’il fallait immédiatement commencer à travailler sur le retour de la Crimée au sein de la Fédération de Russie ».

« Bloquer et désarmer 20 000 soldats n’est pas une tâche facile, pour accomplir cette mission il nous fallait avoir du personnel avec certaines qualités. J’avais donc donné l’ordre au Ministère de la Défense d’envoyer, sous prétexte de protection de nos installations là-bas, les unités d’élite de la GRU et des parachutistes ».

« Vous saviez quel était notre principal avantage ? Le fait que je sois personnellement impliqué dans la conduite de cette opération. Évidement je ne faisais pas tout personnellement, mais quand il y a une telle implication du chef de l’État, la travail devient plus facile pour ceux qui exécutent les ordres ».

Avec ces déclarations choc, Poutine avoue qu’il a joué un rôle central dans la violation de trois accords internationaux : le mémorandum de Budapest de 1994 sur le respect des frontières de l’Ukraine, l’accord d’amitié russo-ukrainien de 1997 et l’accord sur russo-ukrainien sur le respect des frontières ukrainiennes.

СДЕЛАЙ СВОЙ ВЫБОР ! {_make your choice !_}: Referendum 11 Mai 2014 à Donetsk Karl-Ludwig Poggemann via Flickr, Creative Commons Attribution

СДЕЛАЙ СВОЙ ВЫБОР ! {_make your choice !_}: Referendum 11 Mai 2014 à Donetsk
Karl-Ludwig Poggemann
via Flickr, Creative Commons Attribution

4- La présence russe dans le Donbass

La Russie nie viscéralement son implication dans le conflit entre les séparatistes du Donbass et l’Etat ukrainien. Le 4 juillet, dans son interview à TF1, Vladimir Poutine a déclaré que la Russie n’avait jamais déstabilisé la situation en Ukraine et qu’il n’y a pas de troupes russes dans le Donbass . Les faits prouvent le contraire. En août 2014, alors que l’armée Ukrainienne était sur le point de défaire les séparatistes et de reprendre le contrôle de la frontière avec la Russie, son avancée avait été brutalement stoppée. Le chef de gouvernement de la République de Donets, Alexandr Zaharchenko avait alors dit que les troupes russes avaient joué un rôle clé dans ce succès. Selon lui, « au moment clé, 150 blindés et 1200 hommes avaient franchi la frontière ». Cette information a été plus tard confirmée par Igor Strelkov, selon lequel, ces hommes étaient des militaires russes qui arrivaient armés dans le Donbass, en prétendant être officiellement en congés . Or, la loi russe précise bien qu’un militaire, lorsqu’il n’est pas dans l’exercice de ses fonctions, ne peut en aucun cas transporter son équipement avec lui ni prendre part à des combats armés . Le 24 août 2014, l’armée ukrainienne capture un groupe de 10 soldats russes. Selon le porte-parole du Ministère de la Défense russe, ils se seraient « égarés du chemin lors des exercices militaires dans la région de Rostov-sur-le-Don ». Pourtant, les soldats faits prisonniers ont démenti cette version des faits, selon eux, ils savaient très bien où ils allaient, et avaient même enlevé tous signes de distinction de leurs véhicules et uniformes.

Lors des combats du Janvier 2015, l’enquête du journal Kommersant a révélé que, désormais, les soldats russes donnaient leur démission avant de partir en Ukraine. Cela leur permettait de se présenter en tant que « volontaires civils » et non plus comme soldats professionnels d’un autre état . Le franchissement de la frontière se faisant dorénavant en petits groupes et non plus en colonnes massives. Par ailleurs, les opérations militaires plus importantes – comme la prise de Debaltseve – sont dirigées par les officiers russes, qui coordonnent les actions des séparatistes et des forces russes. Selon l’enquête réalisée par Boris Nemtsov et l’ONG Le Comité des Mères des Soldats, il y a eu 230 décès confirmés des soldats russes en Ukraine.

Un volontaire de Saint-Pétersbourg, Artyom, raconte que ceux qui viennent dans le Donbass, reçoivent leurs armes sur place. Les forces de l’ordre russes ferment les yeux sur ces mercenaires qui participent aux combats à l’étranger moyennant salaire.

Enfin, un autre groupe de soldats se trouve impliqué dans les combats en Ukraine, il s’agit des forces personnelles de Ramzan Kadyrov, le président de la République Autonome de Tchétchénie .

6- Les armes des Séparatistes

Les différents reportages et autres enquêtes montrent que les séparatistes disposent d’armes lourdes, de blindés et de l’artillerie. Même si ces derniers déclarent que toutes leurs armes lourdes ont été prises à l’armée ukrainienne, ces déclarations ne tiennent pas la route. En effet, dans les accords de Minsk, un point stipule que les séparatistes doivent retirer de la ligne de front leurs lance-roquettes multiples Tornado-S . Or, seule l’armée russe dispose de LRM Tornado-S, et ceux-ci n’ont jamais été exportés à l’étranger. De plus, selon le site du Ministère de la Défense, l’armée russe ne dispose pas du modèle Tornado-S, il s’agirait donc d’un prototype. Au regard de l’intensité des combats, il devient évident que les séparatistes ne pourraient jamais mener une telle guerre sans bénéficier de constantes livraisons en armes et munitions. Selon Igor Strelkov, lors des combats pour Debaltseve, les forces des séparatistes impliquées dans l’opération utilisaient près de 150 tonnes de munitions par jour . Pour assurer des livraisons de telles proportions, un flux constant des dizaines de camions est nécessaire.

Lors de la signature des accords de Minsk, les experts de l’OSCE avaient, par ailleurs, fait une estimation de la taille des forces séparatistes. Selon eux, elles disposeraient de 83 chars, 83 véhicules de combat d’infanterie, 63 véhicules de transport de trouves, 33 canons automoteur, 31 pièces d’artillerie, 11 LRM, 4 systèmes de missiles sol-air. Selon un expert militaire russe, environ la moitié de ces armes aurait été capturée à l’armée ukrainienne, ou achetée illégalement lors des transactions criminelles entre officiers ukrainiens et séparatistes. Pourtant, dans son rapport, l’agence ARES affirme que certains armes (ex : le char T-72 B3) utilisées par les séparatistes, n’ont jamais été exportées par la Russie vers d’autres pays.

7- Qui dirige les Républiques Populaires de Donetsk et Louhansk ?

Aux balbutiements du conflit, les positions principales étaient détenues par trois citoyens russes : Marat Bashirov, Alexandr Borodai et Igor Strelkov. Ces derniers sont d’anciens employés du fond d’investissement Marshal Capital, qui appartient à l’oligarque russe Constantin Malofeev. Selon la police ukrainienne, il serait le principal sponsor des séparatistes . Déjà au début de la crise, Alexandr Borodai ne cachait pas le fait qu’il partait régulièrement à Moscou afin de prendre conseil auprès de l’administration du Kremlin : « Je vous assure que le gouvernement russe a une véritable compréhension des problèmes du Donbass, et ils sont prêts à nous aider au plus haut niveau. Cela fait longtemps que je connais Vladislav Sourkov, qui soutient activement DNR. Sans exagérer, je peux vous dire que Sourkov est notre homme au sein du Kremlin ».

Ainsi certaines nominations des ministres des républiques populaires sont décidées à Moscou. Certains hommes qui dirigeaient des organisations politiques pro-Poutine en Russie ou qui travaillaient dans l’administration du président obtiennent ainsi des postes de ministres à Donetsk et Louhansk . Dans son interview Igor Strelkov raconte les raison de sa démission du poste de ministre de défense de la République Populaire de Donetsk : « Je ne suis pas parti de mon propre gré, on m’avait dit que si je ne démissionnais pas, les livraisons de munitions allaient s’arrêter. À Moscou la ligne politique des négociations l’a donc emporté sur celle de la guerre. Moi j’étais, et je reste un homme de guerre, je n’étais donc pas compatible avec cette nouvelle orientation ».

Si elle contrôle la politique des Républiques Populaires, la Russie ne fait rien pour lutter contre la corruption et les abus du pouvoir qui y règnent. L’aide humanitaire aux habitants du Donbass est systématiquement volée et vendue sur le marché noir par les séparatistes .

8- La catastrophe humanitaire

Selon les estimations du gouvernement ukrainien 800 000 habitants du Donbass ont migré en Russie et 900 000 sont partis dans d’autres régions de l’Ukraine pour fuir la guerre. Le coût estimé des destructions d’infrastructures est estimé à 200 000 000$. 104 000 personnes vivent, à ce jour, sans eau, ni électricité.

9- Le coût de la guerre en Ukraine pour le contribuable russe

NB : 1 milliard de roubles = 18 181818 euros

Il y a, tout d’abord, les coûts directs associés à la guerre mais aussi le coût des sanctions qui eux seront plus visibles à long terme. Selon les estimations, le coût des volontaires s’élèverait à 4,6 milliards de roubles par mois. À cela s’ajoute le coût du transport et de l’entretien des blindés, 7 milliards de roubles. Le total des coûts directs en 10 mois de guerre s’élèverait alors à 53 milliards de roubles. Sachant que le budget du programme de protection de l’environnement est de 30 milliards et celui du développement du sport 68 milliards. Le coût de l’aide aux réfugiés ukrainien résidant en Russie s’élèverait, quant à lui, à 80 milliards de roubles depuis le début du conflit. Enfin, le programme du développement de la Crimée pour les 5 prochaines années s’élève à 681 milliards de roubles et l’augmentation des salaires et des pensions de retraite dans la région a coûté 60 milliards de roubles l’an passé.

Les sanctions ont eu, tout de même, des conséquences directes en Russie. Par exemple, la plupart des grandes entreprises russes ne peuvent plus emprunter de l’argent à l’étranger afin de financer leurs projets de développement. Tous ces éléments risquent fort de ralentir la croissance économique qui piétine déjà autour de 1,5%. En 2013 l’inflation s’élevait à 6,5%, aujourd’hui elle est de près de 17%.


Sources:

http://www.kommersant.ru/doc/2434037

http://zavtra.ru/content/view/kto-tyi-strelok/

http://slon.ru/russia/chto_delat_soldatam_kotorye_ne_

http://ria.ru/defense_safety/20140826/1021446691.html

http://www.kommersant.ru/doc/2671088

http://www.novayagazeta.ru/society/65158.html

http://www.novayagazeta.ru/society/65096.html

http://www.e1.ru/news/spool/news_id-416966.html

http://www.reuters.com/article/2014/06/01/us-ukrainecrisis-vostok-idUSKBN0EC1LL20140601

http://www.osce.org/ru/home/123807?download=truehttp://vpk-news.ru/articles/21947

http://armamentresearch.com/Uploads/Research%20

http://www.theinsider.ua/politics/53c52f27b372c/

http://actualcomment.ru/boroday_surkov_nash_

http://www.novayagazeta.ru/inquests/64872.html

http://www.znak.com/print.php?article_id=103550http://kashin.guru/2014/06/02/pravisektor/

http://kremlin.ru/events/president/news/20366

https://meduza.io/special/politehttp://neuromir.tv/tsentrsily-silatsentra/

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