Le nouveau champ de bataille de la Russie : la guerre d’information

L’OTAN a officiellement déclaré en mars 2015 qu’elle allait créer une riposte à la « propagande russe » : l’objectif étant de contrer la « fausse narration des événements en provenance de la Russie », selon les propos du commandant en chef de l’OTAN, le général Philip Breedlove. Il est aujourd’hui évident que la manière dont les événements en Ukraine sont présentés, varient selon le pays et le média qui les traite. Le général Breedlove a-t-il cependant une véritable stratégie pour mener cette guerre d’information contre la Russie ? Penchons-nous en profondeur sur la conception stratégique russe de la guerre et le rôle de la guerre informationnelle dans ce dispositif.

Utilisation de la guerre d’information

La propagande classique sert à convaincre et embrigader, mais elle peut être démentie[1]. Avec la Russie, les objectifs sont quelque peu différents : en étudiant de près les messages véhiculés on se rend compte qu’ils ne cherchent à convaincre personne. La Russie cherche en effet à invalider le concept même de la « preuve » et à créer suffisamment de bruit pour que la vérité se noie dans la profusion. Selon l’ouvrage d’Andrei Manoylo Opérations d’une guerre psychologique et d’information, la guerre d’information est invisible, comme la radiation. La population ne se rend même pas compte du fait qu’elle est une cible. En conséquence, l’état ne fait rien pour se défendre et pour défendre la population. Dans une guerre d’information, l’arsenal est souple et imprévisible[2]. L’objectif d’une guerre d’information diffère alors de celui d’une simple campagne de propagande. On ne cherche plus à convaincre, l’objectif est d’influencer durablement les relations sociales afin d’atteindre les objectifs, et rendre une intervention militaire inutile.

En étudiant de plus près la littérature militaire et géopolitique russe, on se rend compte que l’idée d’un retour en force sur la scène internationale n’a jamais été abandonnée. Comme la Russie ne pouvait pas s’imposer dans une nouvelle course aux armements, elle s’est investie dans le développement des méthodes non-conventionnelles[3]. Exit la guerre classique, aujourd’hui la Russie est pionnière de la guerre non-physique. Le chef de l’Etat-major russe Valeriy Gerassimov est un expert dans le domaine de la guerre hybride et a récemment déclaré :

« Aujourd’hui la Russie a la possibilité de vaincre ses ennemis en utilisant la guerre politique, économique, informationnelle, technique et écologique[4] ».

La guerre de demain aura donc lieu dans la tête des gens et les émotions sont la cible principale. Certes, la désinformation et la guerre psychologique sont des concepts qui ne sont pas neufs, mais l’approche russe est différente. Dans la conception stratégique russe, la guerre psychologique devient essentielle et n’est plus un aspect complémentaire d’une guerre normale.

Le chercheur Letton Jānis Bērziņš décrit ainsi les huit phases d’une nouvelle stratégie de la guerre russe en se basant sur le scénario ukrainien :

  • Utilisation des moyens diplomatiques et psychologiques pour préparer le terrain.
  • Désinformation des chefs politiques occidentaux et de la population locale.
  • Des bandes armées occupent les bâtiments clés des administrations.
  • Déstabilisation de la population au moyen de la propagande pour augmenter son mécontentement.
  • Prise du contrôle de l’espace aérien qui devient dangereux pour les forces du gouvernement.
  • Frappes ciblées sur les points stratégiques.
  • Intervention militaire.
  • Elimination des derniers points de résistance[5].

Deux phases sont donc directement associées à la guerre d’information. Celle-ci cherche à instaurer un climat d’incertitude qui peut être très stressant et néfaste pour les démocraties occidentales. C’est le cas avec l’Estonie par exemple, le pays est régulièrement victime des provocations russes. Ainsi, une déclaration russe affirmant « nous sommes capables de conquérir l’Estonie en deux heures » influencerait le climat d’affaires dans le pays et pourrait déboucher sur une situation catastrophique grâce au pouvoir de nuisance de l’information. L’Estonie qui se veut une démocratie digitale est également menacée par les attaques cyber.

Cette stratégie est extrêmement dangereuse car elle remet en question la structure de l’OTAN, qui selon l’article 5 du traité de Washington, ne peut intervenir qu’en cas d’une agression ouverte. Est-ce qu’une attaque informatique peut être considérée comme une agression ? Si l’Est de l’Estonie se soulève et demande le rattachement à la Russie, l’OTAN va-t-il réagir ? Un pays membre de l’OTAN peut donc être victime d’une attaque semblable à celle contre l’Ukraine, où il n’y a pas encore eu de phase 7 : l’intervention militaire. Il s’agit donc pour l’OTAN de revoir complètement ses principes fondamentaux si l’Alliance souhaite faire face à ces nouveaux types de conflits.

Dans les coulouirs du Kremlin on parle aussi de la guerre d’information. Dans l’ouvrage Bez Neba (« Sans le Ciel ») sur la Cinquième Guerre Mondiale, dont on pense que l’auteur est l’idéologue du Kremlin Vladislav Sourkov, on décrit un futur sombre qui est caractérisé par une guerre hybride mettant en œuvre une guerre d’information permanente entre tous les Etats. La guerre d’information effacerait le concept même de la vérité et lutterait contre n’importe quel argument rationnel en rendant tout débat constructif inutile. Selon l’auteur, une telle situation serait parfaite pour des Etats comme la Russie qui peuvent facilement mobiliser les masses et obtenir ainsi leur soutien et un engagement total, même dans les situations les plus difficiles. En revanche, une démocratie ne pourra jamais faire face à une guerre hybride et à une guerre d’information permanente, sur la durée, car cela détruirait toutes les bases d’une démocratie : la liberté de la presse, la liberté d’expression, etc[6]. En voulant créer un dispositif pour combattre la propagande russe, les généraux de l’OTAN ont ont-ils une perspective globale d’une telle offensive ?

Capture d'écran d'un article sur le site de RT

Capture d’écran d’un article sur le site de RT

Médias et idéologie dans la Russie de Poutine

Selon les canons du journalisme libéral il suffit d’avoir les meilleurs arguments, d’exposer la vérité pour gagner un débat, or cela ne marche pas avec la Russie. D’autant plus que les médias occidentaux perdent actuellement en crédibilité, étant visés par des chaînes comme Russia Today (RT) qui ciblent le public étranger. Quant aux médias qui essayent d’exposer leurs arguments en détails, ils perdent l’attention de leurs lecteurs. À l’âge du digital, on préfère l’information rapide et simple, d’où le succès des chaînes comme RT, qui fournit des vérités toutes faites et énormément de théories du complot. La ligne éditoriale officielle de la chaîne est que l’objectivité est impossible[7]. Ainsi RT discrédite encore plus les autres médias occidentaux qui sont présentés comme des pions de leur gouvernement. L’objectif final de cet assaut sur l’oppinion public occidental est de diviser la société, de provoquer des tensions, et de discréditer les médias occidentaux. RT ne veut pas créer une vérité alternative, l’objectif est de détruire la vérité en tant que concept tout court. Si la vérité n’existe pas, les gens n’ont plus de repères, et il est donc plus facile de les manipuler[8].

Sur le plan intérieur, les médias, majoritairement contrôlés par les deux géants médiatiques Gazprom Media et VGTRK, cherchent à souder la population autour du gouvernement. Cela fait quelques années que les médias russes véhiculent des messages clés à destination à la fois du consommateur intérieur et du monde entier. Il s’agit premièrement de présenter la Russie comme une puissance qui est entourée d’ennemis, mais qui est sur le droit chemin pour retrouver sa gloire voire son empire[9]. Une grande partie de la population russe est convaincue que la chute de l’URSS est due aux occidentaux et à la mythique, et toute puissante cinquième colonne, et que cette chute n’est pas du tout la conséquence inévitable des problèmes structurels et systémiques du régime des Soviets.

Dans la conscience des Russes, lest États-Unis sont encore perçus comme un ennemi[10]. Dès lors, un tel ennemi extérieur peut être extrêmement utile pour justifier n’importe quel échec de la politique intérieure. Les russes sont ainsi sensibles à l’idée de l’élargissement de leurs terres : l’expansion est dans l’ADN russe. Poutine devient alors l’incarnation des désirs subconscients du citoyen lambda, le culte de la force est prêché partout. Ensuite toute la haine du peuple est canalisée contre l’Étranger, l’ennemi.

Beaucoup de personnes au sein du gouvernement sont convaincues que la Russie est entourée d’ennemis[11], et le même message est véhiculé par les médias. Les chaînes occidentales comme la BBC, CNN ou Fox News sont perçues comme des armes de propagande de l’ennemi, et sont dont présentées en tant que telles. Selon les sondages, la part des Russes qui ne font pas confiance aux médias occidentaux a été multipliée par 7 depuis 2007, et représente aujourd’hui 50% de la population. Et ce, alors que 70% de citoyens font confiance à la télévision russe, une source d’information relativement peu fiable[12]. La télévision est le média mainstream dont la tâche officielle est de façonner l’oppinion publique sans fournir trop d’informations.

En témoigne un exemple récent de la première chaîne russe Rossiya 1 et de son traitement des événements en Ukraine. Malgré les rapports de l’OSCE qui stipulent que les deux cotés violent le cessez-le-feu, Rossiya 1 insiste ainsi sur le fait que ce sont les Ukrainiens qui en sont solennellement responsables. En utilisant le procédé de la juxtaposition de l’image et des commentaires, elle montre des corps alors que la voix-off exprime que les forces ukrainiennes ont violé le cessez-le-feu. Puis il est annoncé que ce sont les Ukrainiens qui tuent délibérément les civils, en utilisant les images de l’armée ukrainienne et en les superposant à une narration qui interprète les éléments à la place du spectateur. Souvent lors des interviews des civils, les phrases sont régulièrement utilisées hors de leur contexte pour peindre un tableau extrêmement négatif de l’armée ukrainienne[13]. Les reportages taillés ainsi selon tous les canons de la propagande sont monnaie courante à la télévision russe.

Hormis la télévision, le gouvernement russe compte beaucoup sur les personnalités médiatiques et les stars pour forger l’opinion des citoyens. Selon les révélations du groupe d’hacktivistes Shaltai Boltai, le célèbre acteur et comique Mikhail Galusyan aurait demandé de l’aide à l’administration pour rédiger un long post sur Facebook qui exprimait son opinion, évidemment biaisé, sur le conflit ukrainien[14].

Par ailleurs, tout soutien à l’Ukraine de la part d’une figure publique est perçu par les médias comme une trahison, et est présentée comme telle. Une campagne médiatique de diffamation a ainsi été lancée contre le chanteur Andrei Makarevich ou encore contre le député Ilya Ponomaryev. Le sommet de cette campagne fut le pseudo-documentaire « Les 17 Amis de la Junte », produit par la chaîne NTV, appartenant à Gazprom Media. On y retrouve la même juxtaposition des images et de la narration, ainsi qu’une interprétation faite par le narrateur.

L’ « usine à trolls » de Poutine

Enfin, une enquête toute récente de la Novaya Gazeta, a révélé un nouvel échelon de cette structure de guerre informationnelle. Tout en bas du réseau se trouve le service responsable des réseaux sociaux et des blogs, qui est au contact direct avec la population. Il s’agit d’une véritable « usine de trolls »[15], comme elle a été qualifiée par les médias.

L’organisation existe officiellement et s’appelle OOO Internet Issledovaniya (« Etudes Internet »), le siège se trouve à Saint-Pétersbourg au 55 Rue Savushkine. L’entreprise a été fondée en mars 2014 par Mikhail Bystrov, un ancien colonel du ministère de l’intérieur. Depuis, le budget de l’organisation est de 20 millions de roubles par mois (environ 363 000 euros). On y emploie essentiellement des étudiants qui travaillent dans de rudes conditions (amendes pour le moindre retard, interdiction d’échanger avec ses collègues, etc). Un ancien employé témoigne ainsi dans la Novaya Gazeta, et révèle que le seul critère d’embauche est d’être pro-Poutine et d’avoir une bonne connaissance de l’actualité internationale. Les gens y travaillent 12 heures par jour, y compris la nuit pour environ 30 000 à 40 000 roubles par mois (550-700 euros environ). L’organisation est organisée en plusieurs pôles : commentaires sur les sites des médias, réseaux sociaux, LiveJournal, caricatures, commentaires sur les sites étrangers, etc.

Tous les jours, ces internautes à la solde du gouvernement reçoivent donc des instructions avec les thèmes à aborder dans la journée, les thèses à soutenir et les mots clés à utiliser. Le non-respect de ces consignes provoque des amendes. Chaque personne a plusieurs comptes de LiveJournal ou des réseaux sociaux à sa charge (environ une cinquantaine par personne).

Suite au meurtre de Boris Nemtsov, les employés avaient ainsi reçu les instructions suivantes : soutenir quelques thèses principales pour détourner l’attention des gens telles que : Poutine n’a pas l’intérêt de tuer Nemtsov ; il s’agit d’une provocation ; l’opposition va profiter de ce meurtre pour déstabiliser le pays ; les services secrets ukrainiens (SBU) ont tué Nemtsov pour établir une révolution en Russie ; les Etats-Unis ont tué Nemtsov et ils veulent utiliser cette tragédie à leurs fins.

Dans ces conditions il est impossible d’avoir un vrai débat sur internet, et les personnes qui ne regardent pas la télévision, préférant obtenir leurs informations sur la toile, sont ainsi visées et détournées. Le travail de « l’usine à trolls » s’inscrit donc parfaitement dans la stratégie de lutte contre la vérité et contre l’émergence de tout débat constructif. Maintenant que l’emprise sur l’opinion publique russe est ferme, la guerre informationnelle va viser les pays occidentaux. Et dans ce domaine-là, il semble que la Russie a une longueur d’avance sur l’OTAN.


[1]Richard Alan Nelson, A Chronology and Glossary of Propaganda in the United States, Greenwood Press, 1996.

[2] Andrei MANOYLO, Opérations d’une guerre psychologique et d’information, Goryachaya Liniya Telekom, 2011

[3] The Guardian, « Inside the Kremlin’s Hall of Mirrors », http://www.theguardian.com/global/2015/apr/10/kremlin-hall-of-mirrors-peter-pomerantsev-long-read-russian-translation, 09/04/2015

[4]Inosmi, « Hybrid War in Ukraine », http://inosmi.ru/sngbaltia/20140515/220303215.html, 15/05/2014

[5]European Leadership Network, « What Does Hybrid Warfare Mean to Europe ? » http://www.europeanleadershipnetwork.org/what-does-hybrid-warfare-mean-to-europe-four-experts-weigh-in_2034.html,  21/10/2014

[6]Radio Free Europe « Une Histoire Sombre », http://www.svoboda.org/content/article/25321516.html, 05/04/2014

[7]International Business Times, « Russia Today Drops all Pretense Editorial Independence and Publishes pro-Putin Propaganda »,  http://www.ibtimes.com/russia-today-drops-all-pretense-editorial-independence-publishes-pro-putin-propaganda-1562535,  20/03/2014

[8] The Guardian, « Inside the Kremlin’s Hall of Mirrors », http://www.theguardian.com/global/2015/apr/10/kremlin-hall-of-mirrors-peter-pomerantsev-long-read-russian-translation, 09/04/2015

[9] Vice News, « The EU and NATO are Gearing up to Fight Russia on the Internet »,  https://news.vice.com/article/the-eu-and-nato-are-gearing-up-to-fight-russia-on-the-internet?utm_source=vicenewsfb,  24/03/2015

[10] Radio Free Europe, « United States Once Again Russia’s Worst Enemy »,  http://www.rferl.org/content/russia-us-worst-enemy/25021735.html,  19/06/2013

[11]Inosmi, « Tous les Ennemis de Vladimir Poutine sont à l’Etranger », http://inosmi.ru/world/20131202/215281450.html, 02/12/2013

[12] DW « La Part des Russes qui ne font pas confiance aux médias occidentaux a été multipliée par 7 », http://bit.ly/1zQngWE,  07/05/2015

[13] BBC NEWS, « How Russian TV Misleads Viewers About Ukraine »,  http://www.bbc.co.uk/monitoring/how-russian-tv-misleads-viewers-about-ukraine,  22/04/2015

[14]TSN, « Russian Hackers Uncover the Scale of Putin’s Propaganda »,  http://ru.tsn.ua/svit/hakery-raskryli-masshtaby-putinskoy-propagandy-pro-ukrainu-zadeystvovali-dazhe-komika-galustyana-418645.html,  01/04/2015

[15] Novaya Gazeta, « Comment devenir un chasseur de trolls »,  http://www.novayagazeta.ru/inquests/67574.html,  24/03/2015

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Une réponse à “Le nouveau champ de bataille de la Russie : la guerre d’information

  1. Ils ne sont pas encore au niveau des américains mais bénéficient d’une vraie tradition dans le domaine.
    Ca ne fait pas de mal de remettre en question le monopole US quand on constate aujourd’hui les conséquences de leur monopole

    J'aime

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