Des murs et des hommes

« Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts », cette citation d’Isaac Newton est plus que jamais d’actualité. Plus de 25 ans après la chute du mur de Berlin, de nombreux murs continuent de séparer les hommes. En dix ans, plus de 9500 kilomètres de murs de séparation ont été bâtis à travers le monde.

De la Grande Muraille de Chine, le plus ancien des murs défensifs, au Limes romain en passant par les villes fortifiées, depuis toujours les peuples ont tenté d’ériger des frontières physiques face à celui qu’ils identifient comme « l’ennemi ». Avec la chute du mur de Berlin en 1989, la Communauté Internationale est convaincue que tous les murs séparant les hommes seront amenés à disparaître d’ici peu. Si la mondialisation a, il est vrai, encouragé l’abaissement des frontières et facilité les déplacements de populations, elle a aussi poussé certaines sociétés à bâtir de nouveaux murs pour se préserver de ceux qu’elles jugent indésirables. Ces « nouveaux »  murs entre les hommes dans un monde sans frontière n’ont plus la fonction idéologique ou militaire d’antan. Ne faisant plus obstacles aux nouvelles armes conventionnelles, aujourd’hui, ils cherchent à séparer, diviser ou à protéger un peuple d’un autre peuple. Il s’agit de garder l’autre à distance, parce qu’il est différent ou plus pauvre. Ces murs récents sont souvent le signe de tensions et de conflits inextricables gelés par l’histoire, ces « nouveaux » murs qu’ils soient à Chypre, Belfast, au Sahara occidental, à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, au Cachemire, en Israël, témoignent tous d’une forte tendance au repli sur soi. Le phénomène est d’autant plus choquant qu’il est de plus en plus le fait de régimes démocratiques. Alors, quelles sont les raisons qui poussent certaines communautés à bâtir des murs ? Celui-ci peut-il réellement résoudre les problèmes ou, au contraire, ne fait-il que cristalliser et aggraver des tensions déjà existantes ?

Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

Différents types de murs, toujours une négation de l’autre 

Selon les pays et leur histoire, le mur n’a pas la même fonction et peut prendre diverses formes. Dans les sociétés « profondément divisées », où les différences fondamentales sur les plans culturel, ethnique, religieux, économique et politique entre les différentes communautés accroissent sensiblement le risque de conflit, la partition peut être envisagée afin d’éviter tout éruption intempestive de la violence ou pour l’endiguer durablement. Dans ces cas-ci, la partition peut être vue comme une forme de divorce au sens de Brendan O’Leary qui envisage la partition politique comme étant « la séparation d’une entité territoriale précédemment unifiée entre deux ou plusieurs parties, marquées par des frontières parfois accompagnées de barrières, de murs ou de barbelés et dont les entrées sont contrôlées ». Ainsi nombre de ces « nouveaux » murs ont été érigés à la suite de guerres civiles comme en Irlande du Nord, au Cachemire, à Chypre, en Israël-Palestine, où plus récemment en Syrie où la guerre civile actuelle a provoqué la construction de murs autour des quartiers de Bab Amru, hostile au régime, et de Al-Zahra, favorable à Bachar el-Assad. Dans ces différents cas, la partition politique a été envisagée comme seule solution pour mettre fin aux conflits intercommunautaires. La partition constitue, ici, une chirurgie radicale pour séparer des communautés antagonistes.

Certains états, quant à eux, construisent des murs dans l’intention de dédoubler des frontières déjà existantes. Les gouvernements justifient l’existence de ces barrières physiques renforcées en s’appuyant sur des discours sécuritaires, prétendant qu’elles offriront une protection contre l’immigration massive et/ou le terrorisme. C’est le cas de la frontière renforcée entre les USA et le Mexique, ou en Espagne avec la barrière de Ceuta et Melilla. En témoigne également, le mur entre la Grèce et la Turquie dont la construction a été entamée en 2012 pour parer à l’arrivée massive de migrants. D’autres murs peuvent aussi avoir d’autres explications, parfois surprenantes. Au Sahara occidental, par exemple, le Maroc a construit plusieurs milliers de kilomètres de murs pour marquer son territoire.

Dans tous les cas, les murs sont toujours une figure de l’interdiction, contre l’incursion. Le mur de Berlin était un interdit de sortir, le mur israélien avec la Cisjordanie, lui, interdit de sortir et d’agir par « mesure de sécurité ». Les clôtures américaines interdisent d’entrer sur le territoire national, tout comme le mur marocain au Sahara Occidental. Derrière les briques, le béton, les barbelés,  il y a donc toujours une forme de déni de l’autre. Les barrières permettent de cacher l’autre, de faire comme si celui-ci n’existait pas. Voir l’autre, celui qui est différent ou plus pauvre amène des interrogations : pourquoi vit-il de cette façon ? Comment peut-on tolérer ça ? Que fait le gouvernement ? Dans le cas de l’Irlande du Nord, les « Peace Lines » de Belfast et Derry/LondonDerry – ces murs construits au cœur des Troubles séparent les communautés catholique et protestante depuis près de 40 ans –ajoutent à la division du pays : la division des quartiers dans une Irlande du Nord, elle-même séparée en communautés majoritaires et minoritaires renvoie à une autre séparation entre l’Irlande du Nord et la République d’IrlandeIl s’agit de poser une limite entre deux communautés, deux états. Il y a toujours deux choix possibles dans l’interaction avec l’autre : la frontière ouverte ou la limite, dans le premier cas l’autre est reconnu, dans le second il est nié. Le mur a une fonction de déni de l’autre, il entre dans la catégorie du bornage linéaire unilatéral.

Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

Quand le mur devient la solution de dernier recours

Aussi hideux soient-ils, ces murs peuvent à première vue endiguer la violence ou cloisonner la détresse des hommes. Ils peuvent être une « solution de dernier recours« , selon Lijphart, le seul moyen d’éviter que la violence n’atteigne un niveau inacceptable et n’engendre de fatales issues : guerres fratricides sanguinaires ou génocides. Dans les sociétés profondément divisées, lorsque tous les moyens traditionnels de gestion de conflit ont échoué, la partition apparaît comme étant la meilleure solution, bien qu’imparfaite, pour réguler les tensions ou mettre fin aux affrontements intercommunautaires.

Celle-ci peut faire en sorte que soient établies les bases d’un processus de paix, une séparation de court terme avec pour objectif la construction d’un futur commun, avec l’espoir d’une cohabitation apaisée. Une séparation temporaire de deux communautés antagonistes pourrait apaiser certaines tensions cristallisées, permettant à chacune d’entre elles de prendre du recul, de se reconstruire, de se développer indépendamment de l’autre notamment économiquement parlant. En Irlande du Nord, le mur qui sépare les communautés catholique et protestante est d’ailleurs appelé « Peace Wall » (Mur de la paix), puisqu’il a été construit sur une volonté des deux camps. Au cours des Troubles (entre 1969 et 2007), la police est délégitimée dans les enclaves communautaires, les habitants ne se sentent plus protégés et en viennent à penser que leur vulnérabilité a atteint un niveau intolérableselon Jon Calame, « une composante essentielle du contrat urbain disparaît alors » et « certaines compensations paraissent nécessaires« .

 « Ils n’arrêtent jamais les protestants… Je crois que c’est là qu’est le problème. Je pense que si vous disiez : écoutez, on va commencer à abattre les murs dans le coin, les gens vous répondraient : Qui nous protégera alors ? Parce que personne ne fait confiance à la police pour nous protéger. Pas à cette police, en tout cas. » (McAtamney, 2001)

Le mur devient alors « à la fois une prison et une protection »  témoigne Stuart Tould dont la maison se trouve dans l’enclave protestante du quartier catholique de Short Strand (Est de Belfast). Ainsi comme l’explique Calame, les habitants en souffrance en viennent à préférer l’assurance brute du mur, en dépit de ses inconvénients. Le « Peace Wall » a d’ailleurs eu une efficacité indéniable dans le cas nord-irlandais. Si les racines du conflit sont multiples, c’est la situation socio-économique critique dans laquelle se trouve la minorité catholique qui provoque l’embrasement de la province à l’été 1969. La violence interethnique à Belfast a été déclenchée par des privations : des restrictions légales à l’emploi, au logement, à la santé, à l’éducation, au droit de vote. Or, depuis les années 2000, à la faveur du « Peace Wall », la communauté catholique a plus d’opportunités qu’avant et cette barrière lui permet de combler peu à peu le gouffre social qui la séparait autrefois de la majorité protestante d’Irlande du Nord.

Ces « nouveaux » murs représentent moins de 3% de la longueur totale des frontières terrestres, mais ont une forte portée symbolique et démontrent une efficacité certaineDans le cas israélien, ou dans le cas de la clôture construire par les Indiens en retrait de la ligne de contrôle au Cachemire, les murs réduisent sensiblement les incursions. Le dispositif terrestre est dans les deux cas redoutablement efficaceDans le cas des Etats-Unis, avant la crise, la frontière renforcée avec le Mexique aurait fait baisser les flux illégaux d’au moins 25%. Les murs engendrent donc une diminution des flux, les compliquent, les rendent plus coûteux et surtout plus risqués. Ces murs, bien qu’illicites, controversés ou scandaleux tendent pourtant à réduire la violence intercommunautaire, à court terme, plus efficacement et à moindre coût que la surveillance policière.

Le coût de la partition 

Toutefois, ne perdons pas de vue que ces murs ont un coût, matériel, social et bien sûr humain. S’ils semblent résoudre de façon plus ou moins superficielle et temporaire un problème profond et de long terme, ils sont toujours la résultante de l’échec d’une politique. On érige un mur parce qu’aucune autre solution n’a été trouvée.

A l’heure actuelle, la partition devient une solution acceptable pour « des gestionnaires urbains à la recherche de remèdes peu onéreux au problème de la violence entre groupes« . Cela devient une solution de facilité, en se retranchant derrière des barrières, on clôt le dialogue avec l’autre, on ferme les yeux sur le problème. De fait, les vraies racines de ce problème ne sont jamais traitées puisqu’il est toujours dissimulé. Les violences intercommunautaires qui engendrent la séparation cachent souvent des tensions sociales fondamentales : entre classes sociales, entre autochtones et immigrants, entre puissantes minorités et des majorités marginaliséesEn apportant une réponse au besoin de sécurité des populations, les murs laissent souvent dans l’ombre ces problèmes sociaux, comme l’explique un animateur socioculturel de Belfast :

 « Nous voyons que les lignes de paix répondent au symptôme, et non au problème. Si mes vitres sont brisées toutes les nuits, une clôture de 20 pieds de haut sous mes fenêtres peut les empêcher d’être cassées. Mais cela ne fait rien pour répondre à ce qui fait que telle personne entend briser mes vitres… » (O’Halloran, 2001).

En outre, dans de nombreux cas, les inégalités augmentent, la violence également, les conflits ethniques se renforcent, les divisions s’aggravent avec la séparation. Même si elles semblent dans un premier temps gagner à l’encontre des communautés antagonistes, toutes les partitions apportent leur lot de souffrance, de perte de repères parfois, d’anémie sociale et de mort. En zone urbaine où la structure des villes est défigurée, les habitants vivent au quotidien en état de siège, les réseaux sociaux sont détruits, les biens perdus, la sécurité physique est instable tandis que la sécurité psychologique a disparu. En témoigne l’état de la capitale chypriote, Nicosie, toujours paralysée physiquement et fonctionnellement, surveillée par les Nations Unies et par les armées grecque et turque, la ville se dégrade des deux côtés du mur en dépit du rapprochement initié en 2007 le long de la ligne verte.

Le contrat social est brisé et même lorsqu’un processus de paix est finalement engagé, le coût de reconstruction de celui-ci est toujours élevé. Un sociologue nord-irlandais expliquait que pour un an de conflit à Belfast, il faudrait au moins de dix ans de reconstruction sociale, le plus dur étant de faire évoluer les consciences. En effet, les barrières physiques renforcent des barrières psychologiques déjà existantes à mesure que s’accumulent rancunes et idées reçues. Peu à peu, le mur n’est plus seulement un obstacle physique, il s’érige dans les esprits. C’est ce mur, invisible, qui devient le cœur du problème parce que bien plus difficile à faire tomber. En Irlande du Nord, aucune « ligne de paix » sur les 99 existantes n’a encore disparu aujourd’hui et ce, en dépit, de l’ambition de les détruire avant 2023.

Enfin, ces murs coûtent chers en termes de construction, d’entretien mais surtout de surveillance puisque des patrouilles sont déployées le long de la barrière, des check-points sont quant à eux établis pour contrôler le transit. Aussi, de chaque côté du mur, de nouvelles infrastructures doivent être construites afin de remplacer les structures autrefois communes et désormais abandonnées. Les administrations se retrouvent donc à dépenser sans compter pour endiguer la violence intercommunautaire.

Si ces murs peuvent à première vue endiguer la violence ou cloisonner la détresse des hommes, ils ne sont pas une solution viable à long terme. Dénoncés par de nombreux acteurs de la Communauté Internationales, ils ne peuvent qu’avoir une durée de vie limitée en attendant une meilleure solution. C’est là que réside le vrai message positif de la chute du mur de Berlin : un mur a toujours une durée de vie limitée et il est possible d’inventer de nouveaux rapports sociaux, de nouveaux rapports interétatiques. Ces murs peuvent être déconstruits et l’on peut trouver les moyens de restaurer un contrat social brisé afin d’envisager à terme une cohabitation apaisée.

Une porte ouverte ... Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

Une porte ouverte … Peace Wall, Belfast, 2012 @Marine Lainé, photographie personnelle

 

BIBLIOGRAPHIE

Brown Wendy, « Vingt ans plus tard, les murs-frontières prolifèrent », http://www.liberation.fr/, 11/2009

Calame Jon, Richard Thomas, «La ville divisée : les minorités hors les murs », Politique étrangère, 4/2010 (Hiver), p. 783-797

Dumont Gérard-François, « Mur de Berlin : vie, mort et héritage géopolitique »,  http://www.diploweb.com, 18/10/2009

Garcin Thierry, Enjeux Internationaux, « Frontières. La multiplication des barrières et lignes de séparation dans le monde »,  http://www.franceculture.fr, 11/03/2015

O’Leary Brendan, “Analysing partition: Definition, classification and explanation”, Political Geography 26, 2007

Pouchard Alexandre, « Quinze ans après l’accord de paix, Belfast reste emmurée », http://www.lemonde.fr/, 10/04/2013

http://www.lesmurs.org/

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