Le retour de l’Egypte sur la scène régionale : lutte contre l’islamisme et front sunnite

La politique étrangère de l’Egypte est construite en cohérence avec sa politique intérieure, notamment en ce qui concerne son aversion pour les mouvements politiques islamistes, considérés comme terroristes. Ainsi, les Frères musulmans sont juridiquement interdits et sont la cible de la répression du pouvoir. Récemment, la condamnation à mort de quinze dirigeants de la confrérie, dont son guide suprême Mohamed Badie, a été conformé par le grand mufti d’Egypte. Accusé de « planification de recours à la force contre l’Etat » et condamné pour « incitation au chaos et à la violence », le guide suprême n’en est pas à sa première condamnation à mort : déjà condamné à mort dans un autre procès et en train d’être rejugé dans cette affaire, il a également été condamné quatre fois à la prison à perpétuité dans d’autres procès[1].

En guerre contre l’islamisme à ses frontières

La politique étrangère de l’Egypte est donc fondamentalement tournée vers la lutte contre les mouvements islamistes terroristes et jihadistes et s’applique sur ses espaces frontaliers : dans le Sinaï et en Libye. Le cas du Sinaï pourrait être analysé comme un élément de la politique intérieure du régime al-Sissi mais pour sa proximité avec les frontières israéliennes, jordaniennes, la Bande de Gaza voire l’Arabie Saoudite, il apparait plus cohérent de le traiter ainsi. En outre, le peu de contrôle de l’Etat sur ce territoire, quasi-failli en fait presque un espace étranger. Le jihadisme dans la région du Sinaï est un phénomène ancien[2], mais depuis la chute du Président islamiste Mohamed Morsi en 2013, l’opposition au pouvoir anti-islamiste est repartie de plus belle.

Le Sinaï est désormais un fief du groupe jihadiste Ansar Beyt al-Maqdis (« les Partisans de la Maison sainte [Jérusalem] »), qui a fait allégeance à l’Etat islamique en novembre 2014. Ce dernier est régulièrement derrière les attaques meurtrières qui touchent civils et représentants de l’Etat. Ainsi, début avril, cinq check-points de l’armée ont été la cible d’actions menées par des hommes équipés d’armes automatiques et de lance-roquettes[3]. Quinze soldats et deux civils sont morts. Quelques jours plus tard, six soldats égyptiens ont étés tués et deux blessés après l’explosion d’une bombe au passage de leur véhicule[4]. Le groupe jihadiste souhaite pouvoir rattacher la région au califat proclamé par l’EI en Irak et en Syrie et multiplient donc les attaques. Cela permet de légitimer l’action du gouvernement contre les mouvements islamistes sur son sol et la lutte armée dans le Sinaï en est l’un des éléments les plus marquants. Toutefois, elle se caractérise également par une action à l’étranger, toujours sur les frontières égyptiennes mais à l’ouest cette fois-ci : en Libye.

Dans le pays, deux forces s’affrontent désormais : le gouvernement de Tobrouk issu des élections de juin 2014 et reconnu par la communauté internationale fait face à la coalition Fajr Libya (« Aube de la Libye ») des brigades anti-kadhafistes de Misrata proches des Frères musulmans[5]. Le premier ne peut toutefois pas exercer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire libyen et dispose d’une armée réduite dirigée par le général Haftar. Quant à la  seconde, elle voit les modérés des Frères musulmans composer avec des éléments plus radicaux comme le groupe Ansar al-Charia (« les Partisans de la charia ») lié à Al-Qaida. L’Egypte soutient le gouvernement adoubé internationalement, aux côtés des Emirats arabes unis tandis que la coalition reçoit l’aide des ambitieux nouveaux leaders sunnites : Qatar et Turquie, ainsi que le Soudan. Un territoire en déliquescence comme la Libye favorise l’émergence de groupes rebelles radicaux et c’est ainsi que l’Etat islamique s’est implanté dans le pays, en ciblant directement l’Egypte avec l’assassinat de vingt et un coptes égyptiens en février 2015.

Cet événement décide le Président al-Sissi à intervenir militairement. Dès la mi-février, l’aviation égyptienne bombarde les positions du groupe terroriste, soutenu dans le pays par un déchainement militaro-nationaliste dans les médias[6]. L’intervention ne s’est pas prolongée par un déploiement terrestre mais l’Egypte a quand même soumis un projet de résolution pour une intervention internationale au Conseil de sécurité de l’ONU.

Dans l’affrontement entre les deux prétendants à l’autorité en Libye, la préférence égyptienne va aux forces armées du général Haftar. Certains observateurs pensent même que le pays a déjà apporté une aide clandestine à ces dernières, malgré l’embargo sur les armes qui touche la Libye depuis 2011. Ainsi le bombardement d’août 2014 mené par l’aviation émiratie où Le Caire a apporté son soutien logistique ne visait pas des milices jihadistes ou islamistes :

« Il s’agissait de forces de Misrata, alors sur le point de déloger de l’aéroport de Tripoli leurs rivales de Zinten, l’autre ville emblématique du soulèvement de 2011. Si le président Sissi a prêté main-forte à Abou Dhabi, c’est parce que les combattants de Misrata sont alliés aux islamistes, la bête noire du chef d’Etat égyptien. C’est aussi parce que le camp de Tripoli est soutenu par la Turquie et le Qatar, les concurrents du Caire sur la scène diplomatique régionale. »[7]

C’est dans cette optique qu’est signé le contrat d’exportation de 24 Rafale entre la France et l’Egypte, le 16 février 2015. Le Caire estime nécessaire d’avoir plus d’avions car elle considère que sa flotte de près de 200 F-16 n’est pas suffisante dans une région belligène et alors qu’elle est engagée sur plusieurs fronts. Revenu sur les devants de la scène régionale et internationale après la parenthèse révolutionnaire, l’Egypte se considère à nouveau comme le garant d’une certaine idéologie dans son espace. Enfin, cet accord souligne également le soutien international dont peut bénéficier le pays.

Airwolfhound, "Rafale - RIAT 2013", via Flickr, Creative Commons Attribution

Airwolfhound, « Rafale – RIAT 2013 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Le retour de l’Egypte dans la communauté internationale

Dès ses débuts, le Président al-Sissi reçoit le soutien de l’Union Européenne qui est l’un de ses principaux fournisseurs d’aide financière[8]. L’intérêt stratégique du pays surmonte les réticences européennes après les massacres de l’été 2013 contre les Frères musulmans. De même, si l’Union africaine suspend la participation de l’Egypte à ses activités après le coup d’Etat contre Mohamed Morsi, elle revient sur sa décision et lève la suspension du pays, un après[9]. Le pays est trop important et dispose d’un potentiel trop intéressant pour le mettre au ban des nations. En témoigne, le retour d’une relation apaisée entre la France et l’Egypte, qui se traduit par la première vente de Rafale à l’étranger. L’Egypte est une alliée nécessaire pour mener la guerre contre le terrorisme islamique, proclamé à corps et à cris ennemi public numéro un sur le territoire égyptien[10].

La conférence économique internationale pour l’Egypte, tenue à Charm el-Cheikh en mars 2015, est l’aboutissement des efforts du Président al-Sissi pour faire revenir l’Egypte sur le devant de la scène. Rassemblant plus 22 chefs d’Etat et 3 500 participants, c’est un plébiscite international pour l’ancien militaire dont les promesses de campagne annonçaient le retour du développement économique[11]. Les signatures de contrats, de prêts et aides, et de plan d’investissements sont autant de victoires pour le retour à la stabilité défendu par le chef de l’Etat. Malgré un coup d’Etat et une répression sanglante, l’Egypte est redevenu une figure de premier plan avec l’appui de la communauté internationale.

Constitution d’un front sunnite aux côtés de l’Arabie Saoudite

La politique étrangère de l’Egypte l’amène à se positionner contre l’islamisme, mais à l’échelle régionale le pays se pare de l’identité sunnite et affronte, aux côtés de l’Arabie Saoudite, l’influence chiite d’un Iran sur le retour. Paradoxalement, cette entreprise lui donne l’occasion de faire front aux côtés de ses adversaires habituels, hérités de sa lutte contre les Frères musulmans : le Qatar et la Turquie, qui ne manquent pas d’habitude de critiquer l’interventionnisme égyptien en Libye[12]. En témoignent des premiers signes d’apaisement entre ces pays : le Qatar a ainsi ordonné le départ de certains cadres des Frères musulmans qui déplaisaient au Caire, où la filiale égyptienne d’Al Jazeera  a également été interrompue.

Si le Caire se positionne dans le giron de l’Arabie Saoudite c’est car cette dernière est la puissance sunnite actuelle la plus importante dans la région, malgré les tentatives du Qatar. Opposante de la première heure du Printemps arabe, elle s’était offusquée de la révolution égyptienne et des tentatives régionales et est une fervente supportrice du retour des militaires au pouvoir au Caire. Aujourd’hui, les menaces qu’elle juge primordiales sont celle du groupe terroriste de l’Etat Islamique et surtout celle de l’influence chiite venue d’Iran, susceptible d’encercler le royaume. Au-delà d’une lecture simplement confessionnelle et d’un affrontement motivé par le fait religieux, l’opposition de l’Arabie Saoudite à l’Iran résulte surtout de la peur de perdre son statut de puissance régionale avec la montée en puissance de la République islamique, de retour dans le concert des nations.

D’où la nécessité désormais de constituer une alliance des puissances sunnites. Le Liban étant sous la coupe du Hezbollah et la Syrie étant plongée dans la guerre civile contre le régime alaouite de Bachar al-Assad, la prise de pouvoir des rebelles au Yémen et la chute du gouvernement constituaient une opportunité unique de lutter militairement contre l’influence chiite. Face aux milices houthiste, l’Arabie Saoudite oppose donc huit pays d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, où l’Egypte joue le rôle de second du royaume. Dans cette intervention militaire au Yémen, le Président al-Sissi déploie sa flotte dans le détroit de Bab al-Mandeb et bombarde Aden[13] et pourrait même organiser des manœuvres militaires terrestres[14]. Cette intervention rappelle à beaucoup d’observateurs une première guerre au Yémen dans les années 1960 où le pays s’était embourbé et qu’on avait qualifié à l’époque de « Vietnam égyptien ». Ainsi, de 1962 à 1970, dans le cadre d’une guerre par procuration typique de la Guerre froide, plus de 25 000 soldats égyptiens étaient morts, alors qu’à l’époque l’Egypte progressiste et proche de l’URSS s’opposait à une Arabie Saoudite conservatrice défendue par les Américains[15].

La politique étrangère de l’Egypte s’articule donc autour de deux idées maitresses : la lutte contre l’islamisme et l’interventionnisme régional sunnite. Cela l’amène à prendre position sur des sujets, au détriment de l’avis de sa population et plus largement du monde arabe. Ainsi, sur le conflit israélo-palestinien, l’Egypte se retrouve plus proche d’Israël que de la Palestine, allant à l’encontre de ses 86 millions d’habitants. En effet, le renversement de Mohamed Morsi a eu des conséquences sur la politique égyptienne envers la Palestine. Ainsi, à Gaza, le Hamas est devenu une cible, au même titres que la confrérie des Frères musulmans sur le territoire égyptien. Cela s’est traduit par un étouffement économique du territoire palestinien[16] et un soutien politique à ses adversaires. Pour le gouvernement égyptien, l’idée est que les 1 700 000 habitants de Gaza se retournent contre le Hamas[17]. En outre, les intérêts stratégiques de l’Egypte et d’Israël dans la lutte contre le terrorisme poussent les deux puissances à se rapprocher.


[1] « Egypte : 14 dirigeants des Frères musulmans condamnés à mort », http://lemonde.fr/, 11/04/2015

[2] Voir à ce sujet l’article d’Ismaïl Alexandrani, Généalogie du djihadisme au Sinaï sur http://orientxxi.info/magazine/genealogie-du-djihadisme-au-sinai,0687

[3] « La branche égyptienne de l’Etat islamique revendique une série d’attaques dans le Sinaï », http://lemonde.fr/, 03/04/2015

[4] « Egypte : cinq soldats tués dans une attaque au Sinaï », http://lemonde.fr/, 12/04/2015

[5] Editorial Le Monde, « La Libye, une menace pour l’Europe », http://lemonde.fr/, 25/03/2015

[6] Benjamin Barthe, « L’Egypte en embuscade face aux djihadistes », http://lemonde.fr/, 12/03/2015

[7] Benjamin Barthe, « L’Egypte en embuscade face aux djihadistes », http://lemonde.fr/, 12/03/2015

[8] Pierre Jalin, Égypte : la coupable bienveillance de l’Union européenne, http://orientxxi.info/, 21/05/2014

[9] « L’Egypte réintègre l’Union africaine », http://www.liberation.fr/, 18/06/2014

[10] Warda Mohamed, « Rafale à l’Égypte : Paris tourne la page des printemps arabes », http://orientxxi.info/, 16/02/2015

[11] Hélène Sallon, « Le monde investit en masse dans l’Egypte de Sissi », http://lemonde.fr/, 16/03/2015

[12] Nabil Ennasri, « L’Arabie saoudite peine à créer un front sunnite », http://orientxxi.info/, 11/03/2015

[13] Benjamin Barthe, « Le réveil de l’Arabie saoudite face à l’Iran », http://lemonde.fr/, 07/04/2015

[14] « Yémen: Riyad et Le Caire annoncent des manoeuvres sur le sol saoudien », http://www.rfi.fr/, 15/04/2015

[15] Alexandre Buccianti, « L’engagement au Yémen ravive des souvenirs cuisants aux Egyptiens », http://www.rfi.fr/, 06/04/2015

[16] Destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande reliant la bande de Gaza à l’Égypte, fermeture du point de passage de Rafah et interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du Hamas

[17] Hélène Sallon, « Conflit israélo-palestinien : l’Egypte, médiateur à sens unique », http://lemonde.fr/, 17/04/2015

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s