La Russie est-elle en déclin sur le marché des armes ?

A ce jour, en Russie, l’industrie de l’armement reste indéniablement liée à l’État central, en témoigne le cas de Rosoboronexport, l’agence russe en charge des exportations du complexe militaro-industriel créée par décret, le 4 novembre 2000, par le président russe Vladimir Poutine. Détentrice du monopole du commerce d’armes vers l’étranger, Rosoboronexport a exporté en 2011 pour 10,7 milliards de dollars d’équipements militaires sur les 13,2 milliards de dollars d’exportations russes dans le domaine. En Juillet 2013, Rosoboronexport aurait enregistré 34 milliards de dollars de commandes pour 66 pays. Il semblerait ainsi que les bénéfices engendrés par l’agence profitent, de fait, directement à la Russie. Aussi, depuis les événements en Crimée, l’entreprise est devenue, inévitablement, la cible privilégiée des sanctions qui visent le pays. Se pose alors la question de savoir si ces sanctions ont réussi à déstabiliser et à freiner le commerce d’armes en provenance de Russie.

L’État russe a récemment annoncé que les profits de la vente d’armes avoisinaient 15 milliards d’euros pour l’année 20141. Ainsi, pour le moment, le pays ne semble pas ressentir le poids des sanctions occidentales qui visent le domaine de l’armement. Ces sanctions ont pour but de fermer les marchés européens et américains aux exports d’armes russes et d’instaurer un embargo sur la vente d’armes et des technologies à double usage (civil et militaire) envers la Russie. Au premier regard, inutile de s’inquiéter pour la Russie puisque ses principaux acheteurs sont principalement des pays en voie de développement (Inde 28%, Irak 11%, Chine 9%). Ce qui, en revanche, pourrait à terme faire souffrir le complexe militaro-industriel russe réside dans l’interdiction d’acheter des technologies militaires et à double usage en provenance d’Europe et des États-Unis. En effet, en dépit de sa deuxième place de vendeur d’armes dans le monde2, l’industrie de défense russe dépend fortement des technologies de pointe en provenance des pays occidentaux.

Le marché russe de l’armement en perte de vitesse

Aleksandr Bridnikov, conseiller du directeur de Rosoboronexport, explique dans une interview du 27 mars 2015 que la Russie perd en compétitivité dans plusieurs secteurs du marché de l’armement3. Contrairement aux États-Unis, le pays vend surtout des armes datant de l’époque soviétique à des prix très abordables, ainsi plus accessibles financièrement aux pays en voie de développement. Auprès de cette clientèle, les ventes sont très importantes à ce jour et le chiffre d’affaire n’a de cesse d’augmenter. En revanche, en ce qui concerne la vente d’armes plus sophistiquées, un net recul de la Russie peut être facilement observé.

Certains secteurs du marché de l’armement ont été complètement abandonnés, c’est notamment le cas de l’artillerie lourde (lance-roquettes multiples, mortiers, canons), autrefois secteur phare du complexe militaro-industriel russe. Selon Bridnikov cette perte de compétitivité serait due à la mauvaise qualité des composants électroniques et autres technologies de pointe produites directement en Russie. Effectivement, avant 2014, ces produits étaient majoritairement achetés en Europe ou aux États-Unis, leur production n’étant pas développée en Russie faute d’investissements majeurs ces vingt dernières années.

Hormis l’artillerie lourde, la Russie recule également sur les marchés des avions de transport et des véhicules de combat d’infanterie. Ainsi, la Russie pourra-t-elle conquérir de nouveaux marchés sans proposer des produits de qualité ? La question se pose, d’autant que la concurrence de pays comme la Chine, la Suède et l’Allemagne se fait aujourd’hui de plus en plus ressentir. Sur le marché des véhicules de combat d’infanterie par exemple, l’Ukraine menace les positions russes4. La question du remplacement des composants électroniques autrefois achetés à l’étranger devient aujourd’hui une priorité, la vente d’armes étant l’une des principales sources de revenu de l’État. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le développement d’un secteur négligé pendant autant d’années prendra nécessairement un certain temps.

En outre, sur le plan extérieur, les sanctions dont elle fait l’objet incite la Russie à honorer, finalement, son contrat envers l’Iran5, une commande de missiles S-300 dont la livraison avait été gelée en 2010 suite à l’embargo sur la vente d’armes à l’Iran. La République islamique reste, en effet, l’un des clients les plus fidèles de la Russie dans la région. La Russie a même proposé aux iraniens de leur vendre des systèmes de missiles anti-aériens Antei-25006, la version plus moderne des S-300.

Si la Russie s’appuie de plus en plus sur les marchés iranien et sud-américain, c’est en partie pour compenser sa perte de parts de marché dans d’autres régions autrefois clientes majeures. La Chine par exemple, qui achète de moins en moins d’armes russes à mesure qu’elle développe sa propre industrie en la matière7. De la même manière, en essayant d’ores et déjà de diversifier ses sources d’approvisionnement8, l’Inde, le plus important client de la Russie en matière d’armement en 2013 pourrait à terme se tourner ailleurs9 Cela s’explique entre autres par le fait que les entreprises occidentales sont en mesure de faire des investissements beaucoup plus importants que leurs concurrents russes. Enfin, il ne faut pas non plus négliger la baisse des prix du pétrole qui impacte nettement la Russie, mais aussi ses principaux clients comme l’Iran et le Venezuela10. Tout cela crée une dynamique plutôt négative pour le marché des armes russes.

Pas de quoi décourager Serguei Chemezov, directeur de Rosoboronexport. Selon ses prévisions, la Russie devrait augmenter ses ventes en 2015 :

« En ce qui concerne le conflit au Moyen Orient, je ne vous cache pas, et je crois que tout le monde me comprend, que plus il y a de conflits, plus on nous achète d’armes. Les ventes ne cessent d’augmenter, et cela malgré les sanctions11 ».

Néanmoins certaines mesures prises par le gouvernement russe laissent penser qu’un contexte difficile est à attendre. Ainsi, pour avoir plus de flexibilité sur le marché international le gouvernement russe a choisi d’accorder une autonomie d’action pour le commerce des armes à deux entreprises : Vyisokotochniye Kompleksi et KRET. Dans un secteur strictement contrôlé par le gouvernement, à travers Rosoboronexport, ce geste semble être la bouffée d’oxygène attendue depuis un moment par les industriels.

Il est également intéressant de noter que les sanctions occidentales n’ont pas eu de conséquences sur les nombreuses joint-ventures. Ainsi, comme il était prévu, les hélicoptères italiens AgustaWestland seront produits en Russie12. La coopération entre AvtoVAZ, Renault-Nissan et Daimler n’a pas non plus été touchée. Cependant, si la Russie ne veut pas perdre ses positions sur le marché, la solution à long-terme reste de miser au maximum sur l’innovation et d’encourager des investissements massifs dans le secteur afin de garantir la compétitivité.

Presidential Press and Information Office, « Russian T-90 tanks during the Victory parade 2012 », via Wikimedia, Creative Commons Attribution

Les ventes d’armes, une part importante du budget de l’Etat

Là réside le principal problème : ces investissements n’entrent pas dans les plans du gouvernement. Le budget militaire prévu jusqu’en 2020 devait financer la reforme militaire accompagnée d’un plan de réarmement massif de l’armée. Dans le contexte de cette réforme, la Russie ne peut se permettre de vendre moins d’armes car tous les profits sont instantanément réinvestis dans le réarmement de l’armée nationale13.

La réforme en question est l’un des plus grands projets du président Poutine, déclenchée après la guerre contre la Géorgie. Cette guerre avait révélé les points faibles d’une armée russe composée principalement de conscrits avec de l’équipement qui datait de l’époque soviétique. Cette réforme est très ambitieuse puisque son budget est estimé à 750 milliards de dollars sur douze ans14. L’objectif étant de transformer une armée trop nombreuse et souvent mal équipée en une force militaire contemporaine de qualité et capable d’intervenir rapidement15.

Sur le plan intérieur, la situation économique difficile due en partie aux sanctions ne semble pas infléchir la volonté du Kremlin de poursuivre la modernisation de l’armée, pour le moment. Pour l’année 2014 le budget de la défense est passé de 17,5% à 20,8%, ce qui représente environ 4,2% du PIB16. L’objectif tel qu’il été défini en 2008 est d’avoir 70% d’armes modernes et une majorité de soldats contractuels d’ici 2020.

En conclusion il semble intéressant de mettre en exergue les tensions qui peuvent exister entre le ministère de la défense russe et les monopoles industriels d’armements. Ces tensions s’expliquent par des divergences d’orientation entre la doctrine officielle du ministère de la défense et les monopoles de l’industrie de l’armement. Si le ministère de la défense est enclin à acheter les meilleures armes possibles pour l’armée russe, y compris à l’étranger (d’où l’achat des Mistral), de leur côté, les monopoles ne souhaitent pas avoir de la concurrence étrangère sur leur marché intérieur. Les sanctions occidentales contre le pays semblent, dès lors, éliminer de facto une partie de l’équation. Au regard de celles-ci, le ministère se trouve dans l’obligation d’acheter des armes de production russe qui ne correspondent pas toujours aux critères de qualité et de facilité d’exploitation exigés.


1 The Moscow Times, « Russian Arms Exports hit $13 Billion in 2014 », http://www.themoscowtimes.com/business/article/russian-arms-exports-hit-13-billion-in-2014–rosoboronexport/517554.html, 17/03/2015

2 Stockholm International Peace Research Institute, « The United States Leads Upward Trend in Arms Exports » http://www.sipri.org/media/pressreleases/2015/at-march-2015, 16/03/2015

3 Voennovosti.ru, « Рособоронэкспорт констатирует неконкурентоспособность некоторого российского оружия », http://voennovosti.ru/2015/03/rosoboroneksport-konstatiruet-nekonkurentosposobnost-nekotorogo-rossijskogo-oruzhiya/, 30/03/2015

4 RBC Daily, « Россия потеряла ряд секторов рынка оружия из-за неконкурентоспособности », http://top.rbc.ru/business/27/03/2015/55151ae19a7947285badd2a7, 27/03/2015

5 Agence Reuters, « Russia may send S-300 missile system to Iran – media », http://www.reuters.com/article/2015/01/20/us-russia-iran-missiles-idUSKBN0KT1K420150120, 20/01/2015

6 Freebeacon, « Moscow’s Declining Arms Exports », http://freebeacon.com/national-security/moscows-declining-arms-exports/, 12/03/2015

7 Financial Times, « Chinese Arms Sales Surge 143% in 5 Years », http://www.ft.com/intl/cms/s/0/52eb31a4-cb99-11e4-aeb5-00144feab7de.html#axzz3VsAVj3UI, 16/03/2015

8 Forbes, « 6 Things the Global Weapons Trade Says About the State of Country Relations », http://www.forbes.com/sites/anaswanson/2015/03/20/6-things-the-global-weapons-trade-says-about-the-state-of-international-relations/, 20/03/2015

9 Financial Times, « Chinese Arms Sales Surge 143% in 5 Years » http://www.ft.com/intl/cms/s/0/52eb31a4-cb99-11e4-aeb5-00144feab7de.html#axzz3Vm86rBin 16/03/2015

10 CNBC News, « Saudi Arabia overtakes India as top weapons importer »,  http://www.cnbc.com/id/102486802, 08/03/2015

11 Newsru, « Глава « Ростеха » сообщил о росте продаж: « Чем больше конфликтов, тем больше у нас покупают вооружения », http://newsru.com/russia/23feb2015/chemezov.html, 23/02/2015

12 Site officiel de Helivert, http://www.helivert.aero/en/about/

13 Inosmi, « Рост продаж российского оружия за счет советских образцов », http://inosmi.ru/russia/20140709/221549408.html, 27/03/2015

14 The Economist, « Money and Reform Have Given Russia Armed Force it Can Use-Putin’s New Model Army », http://www.economist.com/news/europe/21602743-money-and-reform-have-given-russia-armed-forces-it-can-use-putins-new-model-army, 24/05/2014

15 Council for Military and Foreign Policy, « Александр Гольц: Реформа, прерванная на полпути », http://svop.ru/news/12230/, 31/07/2014

16 SlonRu, « Пушки вместо масла, или Милитаризация России », http://slon.ru/economics/pushki_vmesto_masla_ili_militarizatsiya_rossii-1171969.xhtml, 24/10/2014

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