Renseignement en territoire occupé (1) : contrôler l’activité des services de renseignement

Une étude de cas des activités françaises en Allemagne au début de la Guerre froide

L’Allemagne est au coeur des enjeux de l’après Seconde Guerre mondiale. C’est le lieu d’une vaste opération d’affrontement dans le contexte d’un duel idéologique naissant, s’illustrant en partie par la présence renforcée et renouvelée des services secrets (1). Plusieurs travaux insistent sur le rôle du KGB et de la CIA dans cette véritable guerre des services (2).  Cependant, le cas français n’est encore que très peu connu. S’il est indéniable que l’accès aux sources et leur densité en sont pour partie responsables, faut-il pour autant en déduire que le renseignement français n’est pas suffisamment impliqué pour être durablement mentionné ?

Carte de l'Allemagne occupée par les Alliés via www.wir-rheinlaender.lvr.de

Carte de l’Allemagne occupée par les Alliés
via http://www.wir-rheinlaender.lvr.de

Pourtant, la France est bien, au même titre que les autres, un Etat occupant l’Allemagne. Avant même la capitulation du pays, le protocole de Londres, signé par les représentants des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union soviétique déclare que « L’Allemagne, à l’intérieur de ses frontières telles que celles-ci existaient au 31 décembre 1937, sera divisée pour les besoins de l’occupation en trois zones, une de ces zones étant attribuée à chacune des trois puissances, et en une zone spéciale pour Berlin qui sera occupée conjointement par les trois Puissances ». La conférence de Yalta, qui se tient du 4 au 11 février 1945, et l’action de Churchill permettent à la France d’obtenir, elle aussi, une zone d’occupation, octroyée sur celles des Britanniques et des Américains. Celle-ci comprend le Wurtemberg-Hohenzollern, le pays de Bade, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre. Le quartier général de la ZFO est situé dans le land de Bade, à Baden-Baden. La zone d’occupation française à Berlin comprend les districts de Reinickendorf et de Wedding.

L’objectif de cette occupation est d’empêcher le retour du nazisme et d’une Allemagne militarisée. Lorsque l’Allemagne capitule, le 8 mai 1945, les troupes des quatre pays alliés prennent en charge leurs zones d’occupation respectives. Celles-ci sont placées sous la responsabilité du Conseil de contrôle allié de Berlin. Cette occupation s’exerce dans ce cadre jusqu’à la création de la Bizone, le 1er janvier 1947, qui réunit les zones britanniques et américaines, puis de la Trizone, avec le ralliement de la France, le 3 juin 1948 qui devient, le 23 mai 1949, la République fédérale allemande puis de la République démocratique allemande, le 7 octobre 1949, qui n’est autre que la zone d’occupation soviétique. Les accords de Paris du 9 mai 1955 prévoient la pleine souveraineté de la République fédérale d’Allemagne et son intégration à l’OTAN. En conséquence, l’importance des structures d’occupation alliées est remise en cause et modifiée.

Une partie du travail du renseignement français en Allemagne est de surveiller et de tenter de contrôler l’activité des services spéciaux alliés et ennemis. Si cela répond à l’une des attributions classiques des agences de renseignement afin de se tenir au courant des activités subversives des adversaires, de leur organisation, de leurs moyens et de leurs méthodes, le fait de surveiller les services alliés est ici, dans la perspective de l’occupation, particulièrement intéressant. Contrôler les activités des alliés n’est pas effectué dans le simple but de les définir. Il s’agit de maintenir la France dans sa posture d’occupant. En effet, nous le verrons, si les activités soviétiques font l’objet de nombreux rapports, ce sont avant tous les services spéciaux de l’Allemagne fédérale naissante qui attirent l’attention des Français. Surveiller les services de renseignements est un moyen de maintenir la France comme Etat occupant.

Les services allemands : un partenaire et ennemi potentiel

La réorganisation des services spéciaux allemands est un sujet qui intéresse tout particulièrement le milieu du renseignement français. Si la mise en place de l’Organisation Gehlen par les américains ne s’accompagne pas de commentaires particuliers, et fait, généralement, l’objet de rapports relativement neutres, l’autonomisation progressive des réseaux allemands et leur unification au sein d’un service fédéral est considérée comme beaucoup plus inquiétant. «Les Américains ont favorisé la reconstitution des services spéciaux allemands. Les Alliés pourraient bientôt avoir à le regretter (3)».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Général-major Reinhard Gehlen (1902-1979) assure la direction de la section du service de renseignement sur les armées étrangères de l’Est au sein de l’état-major des armées (4). Il est ainsi chargé d’établir des rapports sur les jours «effectifs, l’armement et les régions d’intervention de l’armée soviétique (5)». L’organe principal du renseignement militaire à l’étranger reste cependant celui du Commandement suprême de la Wehrmacht dirigé par Wilhem Canaris. Canaris (1887-1945) est un officier de Marine qui débute sa carrière au sein des services spéciaux allemands dans les années 1920, il est par la suite, chef de l’Abwehr, de 1935 à 1944 (6). Les Américains, conscients du potentiel que peut représenter Gehlen, alors en fuite et recherché par les soviétiques, décide de financer et d’encadrer la création et la reconstitution d’un réseau allemand. Le réseau de Gehlen est alors chargé du contre-espionnage mais aussi de surveiller les communications des services secrets de l’Est qui avaient leurs informateurs en Allemagne de l’Ouest (7).

Le réseau du général Braun est associé à ce dispositif et s’occupe de la collecte du renseignement tandis que l’organisation Gehlen est chargée, elle, de l’analyse et de l’exploitation des données. En 1950, l’Organisation Gehlen dispose d’un réseau de soixante-quinze opérateurs radio à l’Ouest et a formé près de «22 opérateurs radio extérieurs dont neuf en RDA, trois à Berlin Ouest et un en Pologne (8)»

A partir de 1953, le travail de Gehlen concerne également le renseignement dans les Etats satellites des Soviétiques, c’est à dire principalement la Yougoslavie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Pologne. Très rapidement, une grande partie du renseignement américain repose sur le dispositif de Gehlen. Ils en prennent d’ailleurs le contrôle dès le 1er juillet 1949. Parallèlement, la loi de protection de la Constitution permet la création de la BfV dès le 27 septembre 1950. Cet organisme est chargé de protéger la République fédérale d’Allemagne «des agissements contraires à la constitution, des tentatives révolutionnaires et des menaces pour la sécurité intérieure (9)». Elle est également chargée de s’occuper du communisme est-allemand.

Cette tutelle américaine des services de renseignement allemand fait l’objet de nombreuses critiques de la part des soviétiques. C’est ainsi la cible prioritaire des services spéciaux soviétiques en zone orientale. Un article de la Pravda, un journal soviétique, dresse un portrait de l’espionnage américain. L’organisation Gehlen est vu comme un centre de renseignement et d’espionnage entièrement organisé, financé et instrumentalisé par les services américains en Allemagne occidentale. «Gehlen envoie des saboteurs et des provocateurs en Allemagne orientale et dans les pays de démocratie populaire». Le journal accuse les américains de se servir de l’organisation Gehlen contre ses alliés. «Les services de renseignement des USA ont établi un réseau d’espionnage sur le territoire de leurs propres alliés, en Angleterre, en France et en Italie (10)».

L’article évoque aussi en détail, non seulement l’utilisation de ce réseau pour espionner les Alliés mais aussi l’implantation des services américains en Asie et au Proche et moyen-Orient. Ainsi, il est évident que cette coopération germano-américaine en matière de renseignement est perçue par les Soviétiques comme du seul fait des Américains, accusés d’utiliser les Allemands pour arriver à leur fin. Ainsi, chaque arrestation d’espions fait l’objet de cette même analyse. Un centre d’espionnage américain aurait été découvert en DDR. Il s’agirait en réalité d’une organisation de Berlin-ouest dont le financement est américain. Ce service agit sous couvert d’un «Institut pour l’hygiène dans les entreprises» et a pour visée d’établir un vaste réseau en DDR. Ce réseau est dirigé par Flamaenberg, l’ex général Doering assistés d’anciens de la Wehrmacht, dont d’anciens collaborateurs de l’amiral Canaris. En août 1954 (11), plusieurs dizaines d’agents ont été arrêtés en Tchécoslovaquie. Tous membres du réseau Gehlen, ils avaient pour instruction des informations militaires, politiques et économiques.

kirsten, "Entering East Berlin", via Flickr, Creative Commons Attribution

kirsten, « Entering East Berlin », via Flickr, Creative Commons Attribution

La réorganisation autonome des services de renseignement allemand : un danger potentiel pour l’occupant ?

L’émancipation progressive des services de renseignement allemands de la tutelle américaine occupe une grande partie des archives du Ministère des Affaires étrangères. La France est informée en décembre 1951 de la réorganisation supposée des services spéciaux de l’autorité fédérale sous la forme d’une «Abwehr nouvelle manière (12)» . Ce service bénéficierait des réseaux qui ont été développés en Allemagne jusque ici, dont ceux qui l’ont été grâce aux Anglo-Saxons. Le plus ancien de ces réseaux est celui formé par le général Gehlen, dans le cadre et sous l’impulsion des américains et qui fonctionne depuis 1946 comme représentant du SR allemand.

Ce SR est basé à Munich. Il est chargé d’observer les menées subversives à l’Est. En 1950 est crée le Bundesamt für Verfassungsschutz. Son chef, le docteur Otto John, a été nommé conjointement par les Alliés et les Allemands. Ce service collabore principalement avec les Britanniques. Officiellement, ce réseau est chargé de la protection de la Constitution allemande. Le service Blank dispose d’une section «Renseignements» et est dirigée par le Major Obtar. En décembre 1951, des liaisons auraient déjà été établies entre le réseau Gehlen, l’office Blank et BfV en vue de reconstituer les services spéciaux de l’Allemagne fédérale. Pour compléter le dispositif, celui-ci serait amené à collaborer avec des «organismes latéraux».

Cependant, et conformément à ce projet, les Ministères fédéraux et les gouvernements des Länder disposeraient de leurs propres services de renseignement. Le Ministère de l’unification de Monsieur Kaiser, tourné vers l’Allemagne orientale a permis la création du Cat-Büro. L’affaire Platow montre cependant, que les services allemands seraient susceptibles de s’intéresser également aux Alliées et pas seulement à l’Est. La France soupçonne d’ailleurs que la lutte contre le communisme ne serve à légitimer l’activité de certains groupes, alors que ceux-ci se livrent également à l’espionnage économique des Alliés. La «1ère Légion» est citée comme exemple de ce phénomène. Elle serait en effet liée aux milieux industriels, qui auraient tout intérêt à disposer d’une bonne connaissance de l’économie Alliée afin de pouvoir, en retour, s’imposer face à elle. Les ramifications qu’elle entretiendrait au sein des différents ministères et avec des entreprises à l’étranger ne ferait que le confirmer. La création d’une «Abwehr nouvelle manière» viserait à leur permettre une gestion autonome du renseignement et de leurs services et d’être débarrassés de la tutelle des Alliées en la matière. Le regroupement de plusieurs réseaux de taille variable permettrait d’en coordonner l’action et d’en rendre la gestion et le contrôle plus efficaces.

En effet, l’Allemagne fédérale exprime, dès 1950, sa volonté de disposer d’une «source de renseignements indépendante des Alliés sur la situation, particulièrement dans la zone d’occupation soviétique (13)» C’est à cette époque que se pose la question de savoir si l’Allemagne de l’ouest doit intégrer ou non l’OTAN. Ainsi, est crée le Bureau Friedrich Wilhelm Heinz (FWHD) qui existe jusqu’en 1955. Le chancelier Adenauer modifie l’organisation du Bureau Blank en avril 1951. Celui-ci est chargé d’étudier le réarmement de l’Allemagne occidentale. Ainsi, pour l’aider dans sa tâche, des militaires sont chargés de faire du renseignement au sein de l’Office Blank. L’ex commandant du régiment Brandenburg, Friedrich Heinz est placé à la tête de cet organisme. Trois branches distinctes, correspondant aux sections I, II et III de l’ancienne Abwehr composent le dispositif. «La première chargée du SR militaire sera en liaison directe avec le Bureau Blank. La deuxième chargée des questions psychologiques travaillera pour le compte du Ministère des Affaires étrangères. La troisième, enfin, chargée du contre-espionnage, fournira les informations à l’Amt für Verfassungsschutz (police de renseignement) intérieure autorisée par les Alliés en 1949 (14)».

Lorsque les Alliés occidentaux reconnaissent la souveraineté de la RFA, le 5 mai 1955, le Chancelier prend la décision de créer un service fédéral de renseignement, qui est en réalité une transformation de l’Organisation Gehlen. Le 1er avril 1956, le BND est officiellement en activité (15).

Nous pouvons distinguer trois principaux dangers représentés par les services spéciaux allemands : l’infiltration du réseau par les communistes, l’émancipation économique, remettant en cause le pouvoir exercé par les Alliés sur l’économie allemande et enfin, l’émancipation de nature politique, qui aboutirait à une politique de renseignement allemande anti-alliée. L’agitation communiste en Allemagne occidentale serait entretenue par le service Wollweber du renseignement en zone orientale. Ce groupe coordonnerait la formation des dirigeants de groupes politiques divers pour permettre la création de cellules communistes clandestines dans les principaux groupes ouvriers et syndicats de l’Ouest (16). Dans ce contexte, l’affaire Heinz, qui débute le 26 mars 1954 par l’arrestation de l’ancien chef des services de renseignement de l’office Blank, montre le peu de confiance supposé que l’on peut accorder aux services allemands. Heinz avait en effet démissionné en octobre 1953 à cause de sa collaboration supposée, entre 1945 et 1946 avec les services soviétiques.

Cependant, cette volonté d’émancipation se traduit également dans le renseignement de nature économique, ce qui n’est pas sans poser problème pour les Alliés qui exploitent et encadrent le potentiel économique et industriel allemand. La reconstitution d’une «Abwehr économique» fait l’objet d’une note d’information le 7 avril 1953 (17). Le chef de ce nouveau service est le colonel Gieske, qui dirigeait l’Abwehr Canaris contre les SR anglais durant la Seconde Guerre mondiale. Les industriels allemands ont, semble-t’il, pris la liberté de recruter d’anciens membres de l’Abwehr afin de lutter contre le sabotage effectué par les organismes de renseignement soviétiques (18).

Ce système d’auto-défense, baptisé «Bertungsstelle fûr Betriebschutz», autorisé par les autorités de Bonn, prévoit la constitution d’un service au sein de toutes les entreprises et usines qui en expriment la volonté. Une liaison avec les services centraux du Land et avec les services de police doit permettre d’assurer la protection de l’économie et de l’industrie allemande.

La volonté d’émancipation des services de renseignement pourrait également se transformer en trahison. A plusieurs reprises, la peur de voir les services spéciaux allemands se retourner contre les Alliés est exprimé. En octobre 1951, une publication des renseignements généraux indique que «les services spéciaux allemands, récemment reconstitués, recherchent les intentions secrètes des Alliés, à l’égard de l’unification de l’Allemagne (19)». Sous la tutelle américaine, l’activité de l’organisation Gehlen est avant tout orientée vers l’Union soviétique et les Etats sous domination ou influence communiste.

Désormais, il semble que le renseignement concerne aussi les Alliés, et ce, dans le but de répondre à deux questions principales, à savoir, les positions françaises, anglaises et  américaines à l’égard de la question allemande et si ceux-ci mènent une politique secrète visant à rendre définitive la frontière de l’Allemagne de l’Est. Le 17 novembre 1952, l’hebdomadaire de Berlin-ouest, «Berliner Informationsbriefe» consacre plusieurs pages aux services d’espionnage en Allemagne. Selon le journaliste, le général Gehlen serait à l’origine de l’Affaire Wehner en transmettant à la Chancellerie, des informations à propos d’un entretien tenu secret qui aurait eu lieu avant la signature de la Convention en Allemagne. Cet entretien aurait réuni trois Français dont un général et deux représentants du Quai d’Orsay, ainsi que trois représentants russes. L’objet de cette rencontre est d’assurer le maintien du pacte d’assistance mutuel franco-russe. Le but de ces révélations, jugées fausses, serait de mettre en évidence que la France n’est pas un Allié digne de confiance. Cela revient donc à montrer que les Allemands peuvent seuls assurer la lutte contre les Soviétiques aux côtés des Anglo-Saxons.

Les services soviétiques et les affaires d’espionnage au coeur des intérêts des services français

Un réseau d’espionnage au profit de la Pologne a été découvert au cours du mois de juin 1952 (20). Les articles paraissant dans la presse contribuent à attirer l’attention de l’opinion publique sur les menées des services de renseignement de l’Est. Ce réseau, implanté à Francfort, Cologne et Berlin opérait également en France et visait à recueillir des renseignements concernant «les troupes d’occupation, l’activité de la police, la situation politique dans l’Allemagne de l’Ouest et les rapports de la République fédérale avec les Alliés occidentaux (21)». La découverte de ce vaste réseau est le travail à la fois de l’Office fédéral pour la protection de la Constitution et le Service Gehlen.

De même, un autre réseau important, dirigé depuis la zone russe par les services soviétiques, a été découvert à Berlin-est (22). Il s’agit du troisième plus gros réseau neutralisé depuis 1945, après les réseaux Tchèques et Polonais, que nous venons d’évoquer. Le coeur de ce réseau d’espionnage était constitué par l’Institut de recherches économiques de Berlin, fondé en août 1949. Cet institut possède en effet d’importants moyens comme des laboratoires, des ateliers, de nombreux ouvrages ainsi que des ressources financières conséquentes. En conséquence, il constitue un lieu privilégié pour observer l’économie capitaliste et recueillir un grand nombre de données, pouvant ainsi générer des trafics illégaux entre l’Est et l’Ouest. Il semblerait que l’organisation ait commencé ses activités depuis l’année 1951 et que celles-ci ne se limitaient pas à la recherche de renseignement  économique mais qu’elle se livrerait également à de l’espionnage politique. La fuite du chef de l’Institut, nommé Krause, vers l’Allemagne occidentale aurait permis de mettre au grand jour le réseau. L’opération Volcan est le nom donné aux autorités fédérales à une vaste opération policière qui fait suite au démantèlement de ce réseau d’espionnage le 9 avril 1953. Trente-neuf individus auraient été incarcérés et détenus sous l’inculpation de haute trahison à la date du 14 avril 1953 (23). Ces agents étaient recrutés parmi les milieux industriels et commerciaux, principalement en Ruhr et à Hambourg (24). A ce titre, nous pouvons citer l’exemple de Friedrich Brannekaemper, représentant à Bonn de la Fédération de l’Industrie chimique.

Néanmoins, et c’est ce que note le HCRFA, la République fédérale semble davantage faire de cette affaire un problème essentiellement politique en accusant directement Moscou, ce qui serait, peut-être, un moyen de montrer que l’Allemagne fédérale peut elle aussi aboutir à des résultats au moins aussi biens que ceux des services alliés. De plus, il faut également noter le contexte dans lequel cette affaire éclate, celui du déplacement du Chancelier aux Etats-unis dans le souci de réaffirmer la détermination ouest-allemande de lutter contre le communiste. Il n’est donc pas surprenant que, dès le 24 juin 1954, l’affaire face l’objet de discussions au sein du Bundestag (25).

Ces débats se concentrent essentiellement sur deux points, d’une part, le caractère politique à priori donné à l’affaire par la Chancellerie et, d’autre part, l’arrestation précipitée et médiatisée de personnes dont la culpabilité parait avoir été inventée. Il parait difficile, compte tenu des sources à notre disposition de délimiter ce qui fait partie du domaine de la propagande et du domaine des faits. Néanmoins, le procès, qui se déroule sur plusieurs mois a lieu et le premier jugement est rendu en janvier 1954 à huit clos.

Les procès et arrestations pour espionnage :  les méthodes soviétiques à la loupe

Le rapport de plusieurs arrestations et affaires d’espionnage représente en réalité, la forme de connaissance la plus répandue dans les archives concernant les services spéciaux soviétiques et leurs activités. L’implantation de réseaux soviétiques s’effectue par des moyens traditionnels, les mêmes employés par les services alliés. Il s’agit de l’utilisation de réfugiés ou allemands du camp adverse. Le 26 janvier 1953 débute le premier procès d’espionnage en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (26).

Il s’agit du procès de quatre personnes, dont trois employés de la Préfecture de Police de Francfort accusés d’avoir collaboré avec les services de renseignement en Pologne. La principale accusée avait été envoyée par les services spéciaux à Cologne afin d’y rédiger des rapports sur les troupes et leur stationnement. Les complices, quant à eux, fournissaient des rapports de la Police. Une autre espionne, connue sous le nom de «Olga la Rouge» est également arrêtée près de Lünebourg. Elle était chargée d’organiser un réseau d’espions russes dans le Brandebourg. Le renseignement soviétique est également fourni par la collaboration d’Allemands de l’Ouest. Kutscher est un employé des Services de Presse du Bundestag qui aurait entretenu des liens avec des agents soviétiques en leur remettant des documents. Arrêté en juillet 1952 lors de l’affaire Platow, ses activités auraient débuté en 1947 alors qu’il était employé par le Conseil économique de la bizone. Il aurait par la suite effectué plusieurs voyages vers Berlin-Est. Le procès de Kutcher est largement relayé dans la presse, le Président du Tribunal soulignant la nécessité de dévoiler au grand jour les méthodes des agents étrangers. Les espions alliés arrêtés sont très généralement condamnés à de lourdes peines.


1. Olivier Forcade, Sébastien Laurent, Secret d’Etat. Renseignements et pouvoirs dans le monde contemporain, Paris, Armand Collin, 2005, p. 140-142

2. Christopher Andrew, The Mitrokhin Archive : The KGB in Europe and West, Londres, 1999. Paul Maddrell, Spying on science, Western Intelligence in Divided Germany 1945-1961, Oxford, Oxford University
Press, 2006.

3. Ministère des Affaires étrangères, Archives françaises de l’occupation, 180, Télégramme n° 8472, fait à Bonn, le 5 décembre 1951.

4. Michael Mueller, Erich Schimdt-Eenboom, Marie Bouquet, Nadège Marguerite, Lucie Roignant, Histoire des services secrets allemands, Paris, Nouveau monde édition, 2009, p. 17

5. Mueller, ibid., p. 25

6. Forcade, op. cit., p. 804

7. Mueller, op. cit., p.97

8. Mueller, op. cit., p.98

9. Mueller, op. cit., p.83

10. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe, 180 Article de la Pravda, pas d’indication de date.

11. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180 n°471/EU, fait à Prague, le 8 août 1954.

12. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, n°468, fait à Berlin le 23 septembre 1953.

13. Mueller, op. cit., p. 127

14. Archives Nationales 552AP91, RG, fait à Paris le 14 avril 1951.

15. Mueller, op. cit., p. 137.

16. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180 n° 427, fait à Berne le 1er décembre 1953.

17. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, n°2160, fait en Sarre, le 7 avril 1953.

18. Archives Nationales 552AP91, RG, fait à Paris le 3 décembre 1951.

19. Archives nationales, 552AP91, RG, fait à Paris, le 27 octobre 1951.

20. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 1790/EU, lettre de l’ambassadeur de France, HCRFA pour le Ministre des Affaires étrangères, fait à Godesberg, le 1er Juillet 1952, 2 pages.

21. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 1790/EU, lettre de l’ambassadeur de France, HCRFA pour le Ministre des Affaires étrangères, fait à Godesberg, le 1er Juillet 1952, p. 2

22. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, Télégramme chiffré, fait à Bonn, le 10 avril 1953.

23. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 766/EU, Courrier de l’Ambassadeur de France

24. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 766/EU, Courrier de l’Ambassadeur de France, HCRFA pour le ministre des Affaires étrangères, fait à Godesberg le 14 avril 1953

25. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 1374/EU, lettre de l’ambassadeur de France, HCRFA pour le Ministre des Affaires étrangères, fait à Godesberg, le 24 juin 1954.

26. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 217/EU fait à Godesberg le 28 janvier 1953.

27. Ministère des Affaires étrangères, fonds Europe , 180, 105/EU, lettre de l’ambassadeur de France, HCRFA pour le Ministre des Affaires étrangères, fait à Godesberg, le 15 janvier 1954.

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