Yémen : analyse et prospective (2/2)

Deuxième partie : conflits internes et guerre par procuration

Depuis l’automne 2014, le pouvoir politique yéménite est marginalisé et le pays livré à l’arbitraire des clans et des groupes armés. Écartelé depuis entre le nord dominé par les houthistes et le sud pro-Hadi, le Yémen voit également la montée d’affrontements sectaires entre les milices chiites et Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA), la principale branche d’Al-Qaida. Depuis peu, le groupe État islamique (EI) a fait son entrée sur le théâtre yéménite, profitant du chaos ambiant, il souhaite lui aussi étendre son influence dans la région. Enfin, l’opération militaire « Tempête décisive » conduite par Riyad et comptant une dizaine de pays a été lancée, le jeudi 26 mars 2015, pour venir en aide au président Hadi. Aussitôt condamnée par Téhéran, l’intervention laisse entrevoir les prémices d’une guerre par procuration entre deux poids lourds de la région, l’Iran chiite et le royaume saoudien sunnite. Dans cet enchevêtrement de conflits et d’alliances instables, il est utile de se demander quelles sont alors les forces en présence au Yémen et quelles peuvent être leurs véritables ambitions.

Le Yémen écartelé entre le nord à domination houthiste et les sudistes pro-Hadi

Le Yémen fait partie de l’un des quatre pays où le « printemps arabe » ait débouché sur le départ du président en place, le changement sur le plan institutionnel a généré beaucoup d’espoir du fait de la rédaction en cours d’une Constitution et des élections à venir. Dans les premiers temps suivant la révolution, le Yémen a même été perçu comme un modèle de transition réussie. Toutefois, le président, Abd Rabbo Mansour Hadi, au pouvoir depuis 2012, n’a jamais réussi à mettre en place les recommandations du dialogue national établi après la révolution populaire et sa gestion des divers dossiers sécuritaires s’est inscrite en continuité de la politique menée sous l’ex-président Saleh. Son principal souci restant notamment les accrochages réguliers avec le mouvement houthiste. A l’époque, ce mouvement réclame le renforcement de la région nord et notamment un accès à la mer dans le cadre du projet de Constitution fédéraliste en cours d’adoption. Pourtant, lorsque le rapport de force s’inverse en sa faveur, il dénonce finalement les dangers du fédéralisme et prône la centralisation. L’objectif des houthistes est alors clair, ils ambitionnent de prendre la place du président Abd Rabbo Mansour Hadi à la tête du Yémen unifié .

Selon le dernier rapport de l’International Crisis Group sur le Yémen, les rebelles houthistes peuvent être considérés comme les principaux bénéficiaires du soulèvement de 2011. Il faut savoir qu’à l’acmé du printemps yéménite, les forces armées loyalistes ont été contraintes de se replier autour de Sanaa, la capitale, pour faire face aux manifestants laissant alors le champ libre aux houthistes au nord du pays. En guerre avec l’État central depuis 2004, les rebelles houthistes en profitent pour prendre durablement le pouvoir au niveau local dans la région. Ainsi, la ville de Saada, bastion historique du zaydisme chiite vit depuis quatre ans sous le joug de ce mouvement, officiellement rebaptisé Ansar Allah (les partisans de Dieu). Le front dans le nord du pays contre ce groupe déstabilise le gouvernement yéménite et affecte directement les fondements du régime sur plusieurs plans : territorial, tribal et populaire.

Jusqu’en 2011, les rebelles houthistes se situaient dans une logique essentiellement défensive, dénonçant la marginalisation de leur identité zaydite minoritaire par le pouvoir central majoritairement sunnite et allié aux Etats-Unis, notamment dans la lutte contre le terrorisme au Yémen. Peu à peu, cette logique va changer au profit d’une dynamique plus offensive, devenue au fil du temps manifestement agressive. Le conflit interne se complexifie davantage lorsque ces derniers s’allient avec leur ancien ennemi, l’ex-président Saleh dans le but de vaincre Al-Islah, leur adversaire commun du moment et de défaire le gouvernement en place. Grâce à lui, la rébellion bénéficie de puissants relais au sein de l’armée parmi les fidèles de l’ex-président; notamment le général Sakkaf, officier rebelle qui dirige actuellement des unités des forces spéciales comptant 1 000 à 2 000 hommes lourdement armés. Cette alliance de circonstance reste pourtant fragile, le Congrès général populaire de l’ancien président a d’ores et déjà critiqué leur offensive lancée contre le sud.

Toutefois, bien organisé, le mouvement houthiste qui bénéfice vraisemblablement de soutiens financiers iraniens, parvient à prendre le contrôle de points stratégiques du territoire et se placent ainsi en position de force. Les rebelles s’imposent d’abord face aux tribus alliées aux Frères Musulmans d’Al-Islah, en prenant notamment, en février 2014, le fief des Al-Ahmar, le principal clan de la puissante confédération tribale des Hashed au pouvoir depuis les années 1970. Situé entre Saada et Sanaa, cette prise permet aux houthistes d’avancer rapidement vers Sanaa. Après des tentatives de dialogue entre le gouvernement et la rébellion houthiste, l’armée- qui avait jusqu’alors laissé ses alliés tribaux faire barrage- se résout à lancer l’offensive et bombarde certaines positions rebelles à la mi-mai 2014. En dépit des efforts consentis par les forces gouvernementales, le 21 septembre 2014, les rebelles parviennent à entrer dans Sanaa.

Face à la rébellion se trouve un gouvernement en perdition. Débordé en septembre 2014 par le mouvement houthiste, le président Rabbo Mansour Hadi est contraint à la démission en janvier dernier, lorsque les rebelles s’emparent du palais présidentiel à Sanaa. Toujours considéré par la communauté internationale comme le président légitime du Yémen, il parvient à rejoindre Aden en février avant de fuir le pays dans la nuit du 25 au 26 mars suite aux combats pour la prise de contrôle de l’aéroport d’Aden. Le 24 mars, il avait exhorté l’ONU pour la seconde fois à adopter une résolution contraignante dans le but de stopper l’avancée des milices houthistes vers Aden.

Les affrontements opposent à ce jour, les forces rebelles houthistes et les forces gouvernementales pro-Hadi soutenues par le parti Al-Islah (associé aux Frères Musulmans). Les sudistes anciens sécessionnistes, s’ils regrettent leur indépendance du temps du Yémen du sud, se sont alliés de par les circonstances avec un Etat central qu’ils ont longtemps combattu. Les combats font toujours rage à Aden  dans le quartier du Cratère, dernier bastion des forces gouvernementales, que les rebelles ont réussi à pénétrer le 8 avril soutenus par les soldats restés fidèles à Saleh.

 Rod Waddington, "Yemen", via Flickr, Creative Commons Attribution

Rod Waddington, « Yemen », via Flickr, Creative Commons Attribution

La percée des organisations terroristes: AQPA et l’Etat islamique

Alors que le pays s’enfonce dans le chaos des organisations terroristes tirent profit de la situation, également galvanisées par des dynamiques régionales (en Syrie comme en Irak).

Au cours des années 2000, Al-Qaida fait intrusion dans le paysage yéménite et y prospère alors que le mouvement était affaibli par l’intervention internationale en Afghanistan et par les bombardements de drones américains (sous l’administration Obama) dans les zones tribales pakistanaises. En 2009, les branches saoudienne et yéménite d’Al-Qaida se regroupent sous le nom d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). AQPA est la seule filiale d’Al-Qaida qui dispose d’une base territoriale, enracinée à Shabwa au centre du pays et Al-Baida au sud-est. L’organisation décide rapidement de mener des actions internationales tout en en gardant le Yémen comme base de repli. Au cours du printemps yéménite, le groupe profite déjà du chaos dans le pays pour s’emparer de plusieurs régions du sud et de l’est du Yémen. Le gouvernement d’Hadi se retrouve contraint d’agir contre le groupe terroriste et lance une offensive terrestre en avril 2014 avec le soutien des Etats-Unis, qui appuient les forces yéménites par des frappes de drones. Cependant, l’opération est rapidement mise en échec. Les leaders djihadistes restent hors de portée des forces loyalistes. Estimés entre 200 et 300 à la fin 2009, les membres d’AQPA seraient plus d’un millier aujourd’hui, bénéficiant de phénomènes de solidarité notamment dus au nombre important de civils tués par les attaques de drones et alimentés par des mécaniques tribales.

Si la menace terroriste portée par AQPA apparaît comme périphérique pour les forces gouvernementales, sa capacité de nuisance est indéniable et l’organisation remporte d’impressionnants succès sur le terrain. AQPA apparaît comme un électron libre au milieu des forces en présence, opposée aux houthistes contre lesquels elle a revendiqué de multiples attaques, elle ne semble pas remettre en cause la transition institutionnelle mais n’a pour autant, aucune réelle sympathie pour le président Hadi ni pour l’Arabie Saoudite où elle poursuit son action terroriste. AQPA est en nette progression au Yémen et étend son influence. Le groupe djihadiste sunnite a notamment pris le contrôle le 3 avril 2015 du quartier général de l’armée à Moukalla, dans le Sud-Est. Les combattants détiennent désormais toute la ville, à l’exception de l’aéroport et de camps militaires. Ils auraient libéré 300 prisonniers de la prison municipale à cette occasion.

De son côté, le groupe djihadiste Etat islamique, force naissante dans la région, tente également de prendre des positions stratégiques sur le territoire yéménite. Des groupes issus d’AQPA ont annoncé leur allégeance à l’EI entre novembre et février, la branche locale de l’EI au Yémen est ainsi née d’une scission au sein d’AQPA. Dans un premier temps, peu visible dans le chaos ambiant, elle ne s’était signalée que par des attaques mineures de postes de contrôle houthistes dans la région de Dhamar. Les attaques de Sanaa et Saada, le 20 mars dernier, témoignent de l’ambition nouvelle de l’EI d’étendre son influence dans la région. En visant de façon coordonnée des lieux de culte un jour de prière (150 morts et de nombreux blessés), l’EI affirme sa volonté d’instaurer un climat de terreur dans la région et d’accélérer la sectarisation du conflit yéménite. Ces actions sont évidemment condamnées par AQPA.

Cependant, l’émergence et la progression des ces groupes djihadistes ne semblent pas, à l’heure actuelle, inquiéter outre mesure la coalition formée par l’Arabie Saoudite et la Communauté Internationale.

Le Yémen au cœur d’ambitions géopolitiques

A cette situation déjà extrêmement chaotique, vient s’ajouter l’implication récente de puissances étrangères dans le conflit. La coalition arabe menée par Ryad s’est engagée sur le théâtre yéménite dans la nuit du 25 au 26 mars dernier en lançant l’opération « Tempête décisive ». Le déploiement annoncé par l’Arabie Saoudite est impressionnant, le royaume affirme mobiliser –le long de sa frontière avec le Yémen- pas moins de 150 000 combattants et une centaine d’avions de combat, prêts à intervenir.

Alors, quel sens donner à l’intervention sur le théâtre yéménite du royaume saoudien? S’agit-il de contenir les appétits de l’Iran qui a désormais des alliés ou affidés partout au Proche-Orient ? La peur de l’enfermement, peut-il être un motif d’intervention de l’Arabie Saoudite qui cherche à retrouver un rôle central dans la région ? En vérité, les raisons de l’intervention sont multiples. Il ne faut, en effet, en aucun cas négliger l’importance géopolitique du Yémen. Le pays est un maillon essentiel de la « guerre contre le terrorisme » (les forces spéciales américaines avaient des bases sur le territoire afin de coordonner des actions contre AQPA) mais aussi et surtout un point de transit majeur du pétrole mondial.

Depuis plusieurs années, l’Arabie Saoudite sunnite est dans une dynamique de lutte d’influence géopolitique et religieuse avec l’Iran. Uniques puissances régionales encore debout depuis que l’Irak et la Syrie se soient embourbées dans des guerres civiles interminables. Aussi, il semblerait que le nouveau roi Salman et les jeunes princes qui forment son gouvernement aient décidé de reprendre l’initiative dans l’intérêt de leur royaume et dans celui de la région. Ces dernières années, la maison des Saoud avait perdu en influence, entre les absences répétées de l’ex-roi Abdallah gravement malade et la chute de son principal allié l’égyptien Hosni Moubarak à l’aune des « printemps arabes ».

En outre, l’Arabie Saoudite, déroutée par le désengagement des États-Unis de la région, et perdant alors son protecteur, n’est pas parvenue à s’opposer aux tentatives du Qatar et de la Turquie pour s’imposer comme le nouveau leader de la région. Aussi, la nouvelle direction saoudienne semble vouloir développer une politique étrangère qui permette au monde arabo-sunnite de retrouver son centre de gravité. Celle-ci est fondée sur la légitimité de la monarchie et le rôle central du royaume pour le monde musulman. En tant que gardienne de La Mecque et Médine, l’Arabie Saoudite est, de toute évidence, en position de force pour combler les divisions entre les principaux pays sunnites. L’objectif de Ryad est d’éviter à tout prix que l’Arabie saoudite ne soit prise en tenaille entre l’Iran et ses alliés. Selon le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, « C’est le début d’un plan destiné à couper l’herbe sous le pied des iraniens partout où nous le pouvons ».

Outre l’ambition de retrouver un rôle central dans la région, l’Arabie Saoudite souhaite également s’assurer que le deuxième point de passage par lequel transite une partie du pétrole mondial ne soit bloqué par Téhéran. Le Yémen contrôle, en effet, l’entrée de la mer Rouge et le détroit de Bab El-Mandeb, qui s’il est moins important que celui d’Ormuz, permet le passage d’une grande partie du pétrole et du gaz à destination de l’Europe. Ryad aurait ainsi pour objectif de prendre le contrôle de ce détroit au même titre que le détroit d’Ormuz avant que l’Iran ne tente de s’en emparer.

En débouchant sur la création d’une force commune aux pays sunnites, le sommet des pays arabes qui s’est tenu le 27 mars au Caire et auquel a participé le président yéménite en fuite, vient confirmer ces hypothèses. Ainsi, au regard de l’ampleur de la force d’intervention qui rassemble une dizaine d’autres pays avec la bénédiction des États-Unis, les Saoudiens ne sont pas les seuls à nourrir cette inquiétude vis-à-vis de la montée en puissance du « danger perse ».

Le Yémen, clé de voûte de la région, se trouve ainsi au cœur d’ambitions géopolitiques, pris en tenaille entre les deux poids lourds de la région, l’Iran chiite et le royaume saoudien sunnite qui expriment leur rivalité sur son territoire, se livrant de fait une guerre par procuration. L’implication des puissances étrangères n’est pas sans risque : l’armée saoudienne pourrait ne pas avoir les moyens de ses ambitions et ses troupes au sol risquent l’enlisement, après une première défaite face aux rebelles houthistes au Yémen en 2009 (même soutenue par l’armée égyptienne). Existe également le risque que la coalition arabe ne soit qu’une entente fragile, de circonstances et que bientôt le « danger perse » ne soit pas suffisant pour tenir une alliance aux bases instables : Ryad autrefois farouchement opposé aux Frères musulmans se montre plus conciliant ces derniers temps, notamment en opérant un rapprochement avec le Qatar et la Turquie (parrains des Frères musulmans), rapprochement évidemment dénoncé par le Caire. Les rivalités et ambitions géopolitiques exprimées sur le territoire yéménite présentent de fait un risque majeur d’embrasement de la région.

Quoiqu’il en soit, l’Arabie Saoudite a renforcé sa main en prenant la tête de l’intervention au Yémen. Quelle que soit l’issue de l’opération « Tempête décisive », il s’agit pour Ryad d’affirmer sa place face à Téhéran.

BIBLIOGRAPHIE

Barthe Benjamin, « Le réveil de l’Arabie Saoudite face à l’Iran », http://www.lemonde.fr/, 07/04/2015

Bonnefoy Laurent, « Le Yémen en morceaux, qui se bat contre qui ? », http://orientxxi.info/, 25/03/2015

Bonnefoy Laurent, « Les trois gagnants de la révolution yéménite », http://orientxxi.info/, 18/07/2014

Denis Corentin, « Des fractures toujours ouvertes »,  http://www.lesclesdumoyenorient.com/, 20/11/2014

Gresh Alain, « Au Yémen, un enchevêtrement de conflits et d’ambitions géopolitiques », http://orientxxi.info/, 31/03/2015

Kaval Allan, « Le Yémen, prochain champ de bataille du Moyen-Orient ? Entretien avec Benjamin Wiacek, rédacteur en chef de la voix du Yémen », http://www.lesclesdumoyenorient.com/, 04/11/2013

Le monde.fr avec l’AFP, « Al-Qaida gagne du terrain au Yémen », http://www.lemonde.fr/, 03/04/2015

 

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s