Yémen : analyse et prospective (1/2)

Première partie : des divisions aux racines historiques profondes

Les violences se sont intensifiées au Yémen depuis que, dans la nuit du 25 au 26 mars 2015, l’armée saoudienne a lancé l’opération « Tempête décisive » sur le territoire yéménite. L’Arabie saoudite et ses alliés- l’ensemble des pays du Conseil de coopération du Golf (à l’exception d’Oman) accompagnés du Maroc, de l’Egypte, de la Jordanie, du Soudan et du Pakistan- ont formé une coalition et lancé une campagne de frappes aériennes pour venir en aide au président yéménite en fuite, Abd Rabbo Mansour Hadi, et pour empêcher les rebelles chiites houthistes de prendre le pouvoir. Cette opération militaire menée sous l’égide de Ryad contre les rebelles houthistes apparaît comme le dernier épisode d’un long processus d’éclatement du pays.

Connu, dans l’Antiquité, sous le nom d’Arabie heureuse (Arabia felix), l’actuel Yémen semble plongé dans une crise politique sans fin. Dans ce pays qui compte en moyenne quatre armes par habitant, les affrontements tribaux, politiques, ou religieux lorsqu’ils éclatent sont souvent d’une extrême violence. En l’espace de quelques décennies, le Yémen a ainsi connu plusieurs guerres civiles, des interventions étrangères, l’émergence de la branche locale d’Al Qaida -Al Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA), une montée du terrorisme suscitant un contre-terrorisme appuyé par les Américains, ou encore un soulèvement chiite.

La crise politique au Yémen s’est à nouveau réveillée à l’automne 2014. Les rebelles houthistes, en prenant, la capitale du pays, Sanaa, ont mis fin au fragile équilibre établi après le printemps yéménite de 2011 qui avait renversé le président Saleh. En revendiquant leur identité zaydite, les combattants chiites houthistes creusent un peu plus la fracture confessionnelle déjà existante. Le gouvernement yéménite semble alors pris en tenaille entre la rébellion chiite et le sunnisme majoritaire.  Enfin, les militants islamistes d’Al-Qaïda pour la Péninsule arabique (AQPA) profitent de ce chaos intérieur pour reprendre leurs positions dans le pays.

De fait, le Yémen concentre la plupart des contradictions explosives du monde arabe, en mêlant une fracture religieuse entre une minorité issue du chiisme et une majorité sunnite et une structure tribale très forte. Le pays est aussi au cœur d’ambitions géopolitiques, terrain où s’exprime la rivalité des grandes puissances régionales-notamment l’Arabie Saoudite et l’Iran. Aussi, la situation actuelle semble difficilement lisible pour la Communauté Internationale. Celle-ci a tendance à la simplifier en utilisant une grille de lecture binaire en réduisant le conflit à un affrontement nord/sud ou chiite/sunnite. Or, cette lecture des événements encourage la polarisation du conflit yéménite autour de cette logique binaire qui risque à terme de précipiter le pays un peu plus dans la guerre et le chaos.

Franco Pecchio, « 200612_yemen-08 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Des antagonismes régionaux séculaires

La crise actuelle ne peut être correctement démêlée et donc comprise sans être lue à la lumière du passé. Dans le cas yéménite, le retour sur l’histoire longue permet de comprendre l’enchevêtrement des allégeances et la complexité du conflit. Celui-ci n’oppose pas seulement un État à une rébellion, il exprime ainsi des antagonismes séculaires qui sont à la fois régionaux, confessionnels, historiques, tribaux mais aussi idéologiques.

Les populations de l’actuel Yémen sont islamisées par le prophète Mahomet vers 630-631. La fracture apparaît avec l’arrivée du chiisme à la fin du IXème siècle et l’émergence de la doctrine du zaydisme dans le nord du pays. Développée par Zayd[1], le cinquième imam pour les chiites, la doctrine zaydite en rejetant le principe dynastique dans la transmission du pouvoir et en confiant à la communauté la désignation de l’imam, diffère des régimes sunnites voisins. Les références de la rébellion houthiste remontent ainsi à cet imamat chiite qui a dominé la partie nord du Yémen pendant 1 000 ans.

Le territoire yéménite actuel porte, en outre, les stigmates de la conquête ottomane et de la colonisation britannique. En effet, l’antagonisme Nord/Sud est dû au fait qu’il y a plus d’un siècle le nord du Yémen faisait partie de l’Empire ottoman et était placé sous le régime de l’imamat, tandis que le sud – alors appelé Protectorat d’Aden – était une colonie britannique. A la suite de la Première Guerre mondiale, la chute de l’Empire ottoman précipite l’indépendance du nord sous la forme d’un imamat indépendant. Cet imamat, le royaume mutawakkilite, sera renversé en 1962 puis remplacé par une république autoritaire. Au sud du territoire, le processus de décolonisation est amorcé en 1963 et s’achève quatre années plus tard avec la mise en place d’un régime socialiste, la République Populaire du Yémen. Le pays est donc une nouvelle fois coupé en deux.

En 1990, à la fin de la Guerre Froide, la République arabe du Yémen (Yémen nord) et la République Populaire du Yémen (Yémen sud) fusionnent pour ne plus former qu’un seul état – la République du Yémen. Ali Abdullah Saleh, ancien chef d’Etat du Yémen du Nord devient le président du Yémen unifié, le vice-président quant à lui est l’ancien Secrétaire général du Parti socialiste du Yémen du sud, Ali Salim al-Beidh. Toutefois, il apparaît rapidement que les formations politiques apparentées à l’ancien Yémen nord prennent peu à peu la totalité du pouvoir au détriment de l’ancien sud. L’appauvrissement généralisé du pays et la pratique hégémonique du pouvoir provoque une tentative de sécession du sud qui donne lieu à une guerre civile de trois mois entre mai et juillet 1994. Le nord remporte la victoire et accentue la marginalisation des régions du sud en confisquant des terres, en renvoyant les officiers de l’armée originaires du sud et en faisant perdre à ces régions tout pouvoir politique. Néanmoins, la défaite des territoires méridionaux n’abolit en aucun cas les revendications de ses populations. Les tensions se cristallisent et culminent en 2007, au moment de la création du mouvement indépendantiste du Yémen du sud, al-Hirak al-Janubi.

Il apparaît ainsi que les divisions actuelles du Yémen tiennent en partie à la négligence d’un Etat central qui privilégie les intérêts du nord au détriment des régions méridionales, concentrant les pouvoirs à Sanaa et marginalisant les régions périphériques.

La réapparition d’une opposition confessionnelle et les conséquences du Printemps yéménite

Ces antagonismes régionaux séculaires sont doublés d’une fracture confessionnelle également très ancienne. Au Yémen, la majeure partie de la population est sunnite, relevant de l’école juridique chaféite. Toutefois, il existe une forte minorité de yéménites, environ 45% de la population notamment au nord-ouest du pays, qui est affiliée à l’école zaydite, une branche issue chiisme bien que cela soit parfois contesté[2]. Jusque dernièrement, ces deux identités confessionnelles cohabitaient sans véritable problème, en fréquentant notamment les mêmes mosquées. Pourtant, sous la pression du contexte régional, ces identités confessionnelles se figent et des tensions se cristallisent. La dimension confessionnelle réapparaît dans le discours et est de plus en plus mise en avant. Les chaféites subissent depuis quelques années l’influence des salafistes yéménites de retour d’Afghanistan tandis que les zaydites commencent à se rapprocher du mouvement houthiste[3] afin de faire entendre leurs revendications. Le régime de Saleh ne fait rien pour empêcher l’accentuation de ces antagonismes, il va même jusqu’à les provoquer.  Ce dernier encourage et finance les activités du mouvement houthiste dans le but de contrer l’influence des islamistes sunnites à la fin des années 1990. Rapidement, le président en place change son fusil d’épaule face à l’ampleur du mouvement houthiste qui défie bientôt le pouvoir central et se range du côté du parti Al-Islah (aussi appelé « Congrès yéménite pour la réforme », d’obédience islamiste et affilié aux Frères Musulmans, il est l’un des principaux partis du pays).

La rébellion houthiste, appelée dans un premier temps «guerre de Sa’ada », commence véritablement en 2004 dans le nord du pays. Les combattants se sentent marginalisés, sur le plan religieux mais aussi économiquement et politiquement. La rébellion vise le président Saleh qui leur semble avoir abandonné sa propre affiliation zaydite au profit d’une identité musulmane plus large, partagée par les élites et une large partie de la population.

Selon Benjamin Wiacek, rédacteur en chef de La Voix du Yémen, c’est au cours des six guerres de Sa’ada (les différentes rébellions houtistes à partir de 2004) qu’une dimension confessionnelle est véritablement donnée au conflit et cela serait dû à la propagande utilisée alors. En effet, le gouvernement a tenté de décrédibiliser les houthistes en les accusant notamment d’avoir des liens avec le Hezbollah et d’avoir pour but de restaurer la monarchie au Yémen avec le soutien de l’Iran. Des milices sunnites furent également instrumentalisées dans ces guerres aux côtés des forces gouvernementales. Ces éléments ont renforcé la confessionnalisation du rapport de force.

Avec plus de la moitié de sa population vivant sous le seuil de pauvreté, le Yémen connaît une situation économique et sociale extrêmement délicate. La colère de la population se cristallise peu à peu contre le président Saleh en poste depuis trente-deux ans. En 2011, le printemps arabe touche le Yémen et provoque un soulèvement populaire porté dans un premier temps par la jeunesse puis repris par les partis politiques majoritaires. La révolution yéménite est en marche et elle demande la démission de Saleh. Après une répression sanglante en mars 2011, l’ampleur de la contestation oblige ce dernier à accepter un plan élaboré par le Conseil de coopération du Golfe, il démissionne en novembre 2011. Après ce départ négocié, Abd Rabbo Mansur Hadi, ancien Vice-Président qui constitue une coalition d’unité nationale, est élu président de la République en février 2012.

La révolution de 2011 a eu des conséquences majeures sur les antagonismes régionaux et religieux déjà existants. Dans un premier temps, le dessin national révolutionnaire intègre à la fois le nord et les régions du sud du pays. Chacun se reconnaît dans le mouvement national. Les sudistes se détournent de leurs revendications indépendantistes pour l’intégration nationale qui semble alors possible. Mais très rapidement, force est de constater que le mouvement révolutionnaire est détourné par Al-Islah et le général Mohsen, un influent officier militaire qui a joué un rôle majeur dans la construction du parti. Les intérêts particuliers de ces personnalités reprennent le pas sur le dessein national des révolutionnaires. Les sudistes reprennent leur discours indépendantistes tandis que les houthistes se distancent du mouvement. Du côté de la fracture confessionnelle, la révolution a cristallisé les points de tension notamment en raison du traitement fait par les médias. Ces derniers ont appliqué une grille de lecture semblable à celle utilisée pour traiter de la guerre civile irakienne dans les années 2000 puis du conflit syrien en 2012. Celle-ci a largement contribué à la construction d’un conflit confessionnel. Cette dimension implique qu’à l’heure actuelle, au Yémen, comme ailleurs dans le monde musulman, les populations sont contraintes de prendre position selon les lignes d’opposition confessionnelles.

En septembre 2014, le conflit est ravivé par les rebelles houthistes qui parviennent à prendre le contrôle de la capitale, Sanaa, mettant ainsi fin à la domination des Frères musulmans d’Al-Islah. Rapidement, les combats à travers le pays tournent à l’affrontement confessionnel entre sunnites et chiites selon la logique entretenue par le conflit syrien. Les houthistes qui ne cachent pas leur lien avec l’Iran chiite se retrouvent face à des milices sunnites et à la branche d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) à qui profite le chaos ambiant. Elle étend son influence en multipliant les attentats contre les lieux de pouvoirs et les populations chiites sous prétexte de prendre le relai d’une armée régulière défaillante pour protéger les populations sunnites.

Au regard de l’histoire longue du pays, il semble plus aisé de comprendre l’enchevêtrement des allégeances et la complexité du conflit. Les fractures contemporaines portent ostensiblement les stigmates de la frontière politique intérieure qui a longtemps séparé un nord prospère et conservateur d’un sud plus pauvre et socialiste. Aujourd’hui, si l’identité confessionnelle semble être le « label » le plus couramment utilisé pour identifier les protagonistes du conflit, il n’en demeure pas moins que celui-ci ne peut pas être réduit à ce simple facteur. Le Yémen a toutes les caractéristiques d’une société profondément divisée, la fracture est non seulement territoriale, religieuse, mais également sociale et politique et aucun de ces éléments ne doit être occulté  lorsqu’il s’agit d’analyser les événements actuels.


[1] Il est l’arrière-petit-fils d’Alî ibn Abî Talîb, le cousin et gendre de Mahomet.

[2] Elle est parfois considérée comme étant la cinquième école du sunnisme.

[3] Baptisé du nom de son ancien chef, Hussein Badredin al-Houthi.


 Bibliographie

Bonnefoy Laurent, « Le Yémen en morceaux, qui se bat contre qui ? », http://orientxxi.info/, 25/03/2015

Bonnefoy Laurent, « Les trois gagnants de la révolution yéménite », http://orientxxi.info/, 18/07/2014

Denis Corentin, « Des fractures toujours ouvertes »,  http://www.lesclesdumoyenorient.com/, 20/11/2014

Gresh Alain, « Au Yémen, un enchevêtrement de conflits et d’ambitions géopolitiques », http://orientxxi.info/, 31/03/2015

Kaval Allan, « Le Yémen, prochain champ de bataille du Moyen-Orient ? Entretien avec Benjamin Wiacek, rédacteur en chef de la voix du Yémen », http://www.lesclesdumoyenorient.com/, 04/11/2013

Vallet Eric, « Pour comprendre  l’actualité du Yémen : Yémen une histoire longue de la diversité régionale (de l’Antiquité au XIXème siècle », http://www.lesclesdumoyenorient.com/, 21/12/2011

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