Le régime al-Sissi au pouvoir : des pouvoirs renforcés face à une opposition maîtrisée

Le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir depuis l’été 2013 après le coup d’Etat renversant Mohamed Morsi, fait actuellement face à une double contestation. D’un côté, s’expriment des membres de la première heure de la révolution du 25 janvier 2011, inquiets de voir les militaires de retour au pouvoir et craignant une nouvelle forme d’autoritarisme. De l’autre, les partisans de la confrérie des Frères musulmans font face à une sanglante répression, accusés de terrorisme et d’être des ennemis de la nation. Dès lors, quelles sont les caractéristiques du régime al-Sissi et comment justifie-t-il son idéologie répressive ?

Gigi Ibrahim, « At war with SCAF », via Flickr, Creative Commons Attribution

Gigi Ibrahim, « At war with SCAF », via Flickr, Creative Commons Attribution

Un militaire puissant et charismatique au pouvoir

Mohamed Morsi, premier président élu d’Egypte depuis la révolution de 2011, quitte le pouvoir le 30 juillet 2013, chassé par une coalition mêlant citoyens excédés par sa gestion du pays et militaires désireux de retrouver leur pouvoir d’avant le soulèvement populaire. Le mouvement Tamarrod (« rébellion »), né dès les premières dérives économiques et sécuritaires du gouvernement des Frères musulmans, est assisté par « l’Etat profond » qu’incarne l’armée égyptienne[1]. Se présentant comme le bras armé du peuple, cette dernière agit à la fois par idéologie comme l’exécutant des volontés du peuple et par opportunisme avec une possibilité de coup d’Etat militaire s’appuyant sur des manifestations de masse.

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi s’impose alors comme l’homme fort de l’Egypte. Charismatique et très pieux, le militaire donne tout d’abord une légitimité démocratique au nouveau processus de transition avec un référendum constitutionnel qui approuve une nouvelle version de la Constitution à 98 % des voix, en janvier 2014. Cette légitimité se poursuit avec son élection à la Présidence en mai 2014 : avec un score plébiscitaire de 96,9 %, la page Morsi est belle et bien tournée, malgré un taux de participation de 47,5 %.

Dès ses débuts, un amalgame est fait entre son régime et celui de Nasser[2]. Tous deux nationalistes, tous deux opposés aux mouvements religieux politiques tels que celui des Frères musulmans, ils sont chargé de redonner à l’Egypte la stature glorieuse et indépendante et la puissance qu’elle a connue. La filiation est acceptée et revendiquée : Houda Abdel Nasser, fille de l’officier de 1952, apporte ainsi rapidement son soutien au général, puis maréchal, al-Sissi. Le militaire apparaît dans la continuité des figures d’homme fort qui ont dirigé le pays et on observe la véritable mise en place d’un culte de la personnalité le concernant, où la population est l’objet d’une propagande nourrie. Son régime est néanmoins l’objet d’attentes importantes et sans des succès rapides (tels que celui de la grande conférence des Amis de l’Egypte de Sharm al-Sheikh), les Égyptiens pourraient se lasser.

La question des pouvoir du Président al-Sissi reste toutefois importante. Depuis 2012, deux constitutions ont été rédigées et votées, la première sous Morsi et la seconde sous al-Sissi. Le premier, accusé d’avoir élargi ses prérogatives, semble toutefois avoir été surpassé par le second[3]. La constitution de 2014, bien que présentée comme ayant réduit les pouvoirs du président au profit du gouvernement et du Parlement, restitue en effet une grande partie de ces pouvoirs écartés par celle de 2012. Comportant également des avancées en matière de libertés publiques, de droits des femmes et de liberté de culte, la nouvelle constitution consacre néanmoins les prérogatives de l’armée et du président[4].

Les élections législatives devraient être la prochaine étape du processus démocratique sous al-Sissi. Initialement prévue pour le printemps 2015, elles ont toutefois été repoussées. En effet, la justice égyptienne a considéré que la loi électorale devant les régir était anticonstitutionnelle, notamment le découpage des circonscriptions électorales[5]. Ces dernières pourraient-elles amener une majorité hostile au président ? Devant favoriser les indépendant par rapport aux candidats des partis, elles pourraient permettre l’élection d’un Parlement très fragmenté[6]. En attendant la tenue de possibles élections, c’est néanmoins au président que revient le pouvoir législatif. Celui-ci dirige donc par décret.

Une opposition révolutionnaire mal perçue par la population

Si l’étendue des pouvoirs du Président al-Sissi inquiète les observateurs et l’opposition politique, une partie non négligeable de la population observe avec lassitude la contestation qui ne faiblit pas[7]. Remplie d’attentes, économiques et sociales, la population a vu la révolution puis la présidence qui a suivi ne pas tenir ses promesses. Pour beaucoup la contestation de 2011 n’a semé que le désordre et le chaos et est responsable du déclin économique de l’Egypte actuel, ayant notamment fait fuir la manne financière du tourisme. Dès lors, toute activité révolutionnaire est regardée comme dangereuse pour l’économie et est mal perçue par la population. Cela explique ainsi le soutien du peuple égyptien à la présidence face au courant contestataire, islamiste et laïc. Une partie importante de la population accepte même la répression du pouvoir.

En effet, l’Etat a mis en œuvre un nouvel arsenal répressif : certains bâtiments gouvernementaux et publics sont désormais considérés juridiquement comme des institutions militaires et l’on peut ainsi traduire devant une cour militaire toute personne les attaquant. De même les manifestations sont régulièrement interdites et les sympathisants de l’opposition arrêtés sous le statut de révolutionnaire. Ainsi, depuis la fin de l’année 2014, près de 3 000 civils sont passés par les tribunaux militaires, notamment un nombre important d’étudiants arrêtés sur leur campus, désormais institution militaire. Ces dérives sécuritaires ne sont pas contestées par une partie de l’opinion libérale qui juge les manifestants comme des provocateurs inconscients, alors que le pays est engagé dans une lutte contre le terrorisme qui justifie ces moyens.

Pour Bernard Rougier, directeur du CEDEJ (Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales, basé au Caire), la puissance renouvelée de l’appareil sécuritaire du régime reste toutefois différente de celle des années Moubarak :

« Ce n’est pas un retour à l’avant-2011 mais une transformation à l’intérieur du régime. L’armée a retrouvé sa prééminence sur le ministère de l’intérieur et la police, dont elle veut effacer les excès. Mais le ministère de l’intérieur se reconstitue et Mohammed Ibrahim a beaucoup d’autonomie dans son ministère. »[8]

Quant aux révolutionnaires, ils vivent un processus post-révolution sanglant. Si beaucoup d’activistes ne sont pas opposés à l’Etat et l’ont même rejoint, jugeant que le retour à l’ordre pouvait améliorer la situation et essayant d’améliorer les choses de l’intérieur, nombreux ont été arrêtés, emprisonnés voir tués.

Shaymaa al-Sabbagh est ainsi devenue l’une des icônes des Jeunes de la Révolution (shabab al thawra). Militante du parti de l’Alliance Populaire Socialiste, cette femme de 33 ans est morte de blessures causées par des tirs de chevrotine, le 24 janvier 2015, à la veille du 4e anniversaire de la révolution de 2011. Pour le premier anniversaire de la contestation populaire depuis l’accession d’Abdel Fatah al-Sissi au pouvoir, de nombreux manifestants s’étaient retrouvés sur la place Talaat Harb à proximité de la place Tahrir. Revendiquant les mêmes objectifs que quatre ans auparavant et enrageant face à la libération de Moubarak et de son ministre de l’intérieur, les contestataires sont attaqués par la police.

Depuis les premiers mois post-révolutionnaire et la gouvernance du Conseil suprême des forces armées du maréchal Tantawi, puis sous la présidence Morsi, et toujours aujourd’hui sous le régime al-Sissi, les violences policières et la répression des manifestations ont répondu aux protestations et aux grèves, alors que le pouvoir tente de s’approprier la date anniversaire du 25 janvier[9]. Les manifestants se sentent donc trahis et expriment leur colère face à tous ceux qui ont renié les idéaux de 2011 : ‘askar, felloul, ikhwan (soldats, proches de l’ancien régime sur le retour, Frères [musulmans]) [10].

Les Frères musulmans face à la répression sanglante

Le régime du Président al-Sissi s’appuie sur une coalition hétéroclite : il rassemble libéraux, nassériens, proches de l’ancien régime (personnel politique et milieux d’affaires) et membres des appareils d’Etat (sécuritaire, judiciaire, armée). Le ciment de ce régime est l’opposition partagée contre un acteur en particulier, les Frères musulmans, et plus largement contre l’islam politique[11]. Dans sa rhétorique, le régime refuse la différence entre la confrérie, l’islamisme politique et le terrorisme islamiste de Daech : tous les islamismes sont les mêmes et le régime les combat. Et ce, alors même que ces derniers s’affrontent et sont adversaires. Ainsi, Ansar Beit al-Maqdis, le groupe terroriste jihadiste actif dans le Sinaï, se définit comme un adversaire idéologique des Frères Musulmans et a notamment traité l’ancien Président Morsi de « mécréant » [12]. Cette ligne politique sécuritaire est soutenue à l’échelle régionale, en particulier par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis.

Le mouvement des Frères musulmans est qualifié par la justice d’organisation terroriste en décembre 2013, aboutissement d’une campagne menée par le régime et la presse. Dans les faits, leurs sympathisants sont criminalisés dès l’été 2013 avec près de 2 000 morts dans leurs rangs et plus de 15 000 sympathisants arrêtés, désormais prisonniers politiques. Le gouvernement justifie ces faits par une rhétorique ultra-nationaliste où l’Egypte est victime d’un complot international. La confrérie serait le bras local de l’occident, des Etats-Unis mais aussi du Hamas, de l’Iran ou d’Israël. Les terroristes veulent vendre l’Egypte au plus offrant et celle-ci doit se défendre : le bandeau « l’Egypte lutte contre le terrorisme » apparaît sur les écrans de plusieurs chaînes télévisées durant trois mois, renforçant les propos de l’appareil d’Etat[13].

Côté Frères musulmans, les manifestations sont réelles et nombreuses dans les quartiers et villages acquis à la confrérie, notamment en Haute-Egypte et dans la périphérie du Caire. Néanmoins, la répression limite la taille des manifestations à une cinquantaine de personnes à chaque fois. Ces protestations se déroulent toujours hors des centres-villes : Tahrir est inatteignable pour le mouvement. On observe un black-out médiatique et une guerre d’usure menée par le pouvoir.

Le régime répond à ces protestations par une répression féroce. Le massacre de la place Rabi’a al-Adawiya en est l’exemple le plus marquant. Le 14 août 2013, protestant contre la destitution de leur président, les sympathisants des Frères musulmans demandent le retour de Mohamed Morsi au pouvoir. Accusés par le régime d’être une menace pour la sécurité nationale égyptienne, les 20 000 personnes présentes dans les deux camps de manifestants de la place Rabi’a al-Adawiya et de la place al-Nahda sont encerclés puis attaqués par la police[14]. Selon un rapport d’Human Right Watch, au moins 817 Egyptiens sont tués en douze heures (d’autres estimations évoquent le millier)[15].

Les militants et sympathisants arrêtés sont dès lors jugés et condamnés par centaines à la peine de mort. Reconnu coupable de violences à Alexandrie en juillet 2013 et jugé avec un groupe de 63 partisans de l’ancien président déchu, un premier sympathisant des Frères musulmans est pendu le samedi 7 mars 2015[16].

On peut s’attendre à ce que la brutalité de la répression conduise à une radicalisation partielle de la jeunesse des Frères. L’abandon sans cadre et sans leadership et le séjour en exil ou en prison peut détourner les militants de base de la rhétorique du mouvement, face à la brutalité policière. Des mouvements d’ex-Frères musulmans se créent désormais, sans l’approbation du leadership. Dès lors, le jour où le régime discutera avec les leaders de la confrérie, il est possible que ceux-ci ne contrôlent plus leur base militante[17]. Le pouvoir se plait à entretenir la confusion entre les Frères et les mouvements terroristes jihadistes mais la base militante de la confrérie pourrait bientôt suivre ce discours et rejoindre la mouvance jihadiste basée dans le Sinaï, en pleine expansion.

Le régime au pouvoir mène donc une répression sanglante contre l’opposition, en particulier contre la confrérie des Frères musulmans. Mais s’il agit de la sorte c’est car il possède à la fois, le pouvoir pour le faire avec un renforcement des pouvoirs du président, mais aussi le soutien d’une grande partie de la population qui a vu la période post-révolutionnaire se transformer en chaos démocratique et qui cherche la stabilité à tout prix, la croissance économique et le retour de la manne touristique. En outre, le Président al-Sissi s’impose peu à peu sur la scène régionale comme un interlocuteur de premier plan et bénéficie du soutien des autres grandes puissances de la région comme Israël ou l’Arabie Saoudite. A l’échelle internationale, il bénéficie enfin du soutien de l’occident, en particulier de la France et des Etats-Unis.


[1] Commission des Affaires étrangères, Rapport d’information sur le Proche et le Moyen-Orient, Rapport d’information n° 2666, 18 mars 2015, p. 14

[2] Mathilde Rouxel, « Abd al-Fattah al-Sissi, une popularité héritée de Nasser », http://www.lesclesdumoyenorient.fr/, 27/03/2015

[3] Nathalie Bernard-Maugiron, « Égypte, retour à un régime présidentiel », http://orientxxi.info/, 08/10/2014

[4] Commission des Affaires étrangères, Rapport d’information sur le Proche et le Moyen-Orient, Rapport d’information n° 2666, 18 mars 2015, p. 15

[5] Le Monde.fr avec AFP, « Egypte : les élections législatives reportées par une décision de justice », http://lemonde.fr/, 01/03/2015

[6] Nathalie Bernard-Maugiron, « Égypte, retour à un régime présidentiel », http://orientxxi.info/, 08/10/2014

[7] Hélène Sallon, « « Une partie importante de la population égyptienne semble accepter le mouvement répressif » », http://lemonde.fr/, 15/02/2015

[8] Hélène Sallon, « « Une partie importante de la population égyptienne semble accepter le mouvement répressif » », http://lemonde.fr/, 15/02/2015

[9] Hélène Sallon, « En Egypte, anniversaire sanglant de la révolution », http://lemonde.fr/, 27/01/2015

[10] Chaymaa Hassabo, « Égypte, les illusions perdues des « jeunes de la Révolution » », http://orientxxi.info/, 20/03/2014

[11] Propos de Stéphane Lacroix, Conférence Afrique du Nord/Moyen-Orient : Entre djihadisme et autoritarisme, Sciences Po/CERI, 27/11/2014

[12] Azmi Bishara, « Égypte, le prix de la « guerre contre le terrorisme » », http://orientxxi.info/, 10/01/2014

[13] Warda Mohamed, « Égypte, une stratégie d’élimination des Frères musulmans », http://orientxxi.info/, 14/11/2013

[14] Le Monde.fr avec AFP, AP et Reuters, « Egypte : une dispersion qui est devenue un « bain de sang » », http://lemonde.fr/, 14/08/2013

[15] Warda Mohamed, « Massacre de Rabaa : le rapport que les autorités égyptiennes ne veulent pas qu’on lise », http://orientxxi.info/, 14/08/2014

[16] Le Monde.fr avec AFP, « En Egypte, première exécution liée aux manifestations pro-Morsi », http://lemonde.fr/, 07/03/2015

[17] Propos de Stéphane Lacroix, Conférence Afrique du Nord/Moyen-Orient : Entre djihadisme et autoritarisme, Sciences Po/CERI, 27/11/2014

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