Les erreurs de Kiev : analyse du conflit ukrainien

Le conflit en Ukraine semble parti pour durer encore longtemps, alors que le dernier cessez-le-feu en date peine à s’imposer[1]. Depuis le début des hostilités en février 2014, l’Ukraine se précipite vers le statut d’Etat-failli, du moins sur une partie de son territoire. Comment la situation sur place a-t-elle pu à ce point se détériorer ? Après analyse de celle-ci, il apparaît que certaines décisions du gouvernement de Kiev soient discutables.

streetwrk.com, « good morning maidan », via Flickr, Creative Commons Attribution

streetwrk.com, « good morning maidan », via Flickr, Creative Commons Attribution

Pas d’affrontements en Crimée

Dès le début du conflit, la gestion de la situation en Crimée soulève un certain nombre de questions de la part des spécialistes. En effet, il semblerait que  rien n’ait été fait par les autorités ukrainiennes pour empêcher le blocus de la péninsule par les forces militaires russes et par les paramilitaires pro-russes[2]. Pourtant en cet instant, et ce même si elle augmente sensiblement sa présence militaire sur la péninsule, la Russie nie encore tout lien avec les « forces de l’auto-défense ».

Face aux menaces de guerre officialisées par la chambre haute du parlement russe[3], Kiev n’émet que des protestations et un ordre d’initier des exercices militaires. Compte tenu d’une telle violation de la souveraineté du pays, on peut considérer que les protestations sont une mesure insuffisante. Certes, la menace d’une guerre contre un pays détenteur de l’arme nucléaire a pu effrayer le gouvernement intérimaire en quête de légitimité, néanmoins certains experts estiment qu’une réaction musclée à ce moment aurait pu arrêter l’annexion[4].

Car hormis la base militaire russe, la péninsule constitue également un point stratégique pour l’armée ukrainienne dont les effectifs sur place avoisinent, à l’époque, 18 500 soldats[5]. En poste, ces derniers attendront pendant un mois des ordres émanant de leur commandement[6]. Les seules instructions reçues sont : « Ne pas se laisser provoquer ». La situation se complexifie davantage d’autant plus que l’amiral de la flotte ukrainienne à Sebastopol fait allégeance au « peuple de la Crimée », ce qui le libère de tous liens avec l’état-major à Kiev[7].

Sans rencontrer de résistance les soldats russes ont pu alors très facilement bloquer puis désarmer leurs homologues ukrainiens sans le moindre coup de feu. 15 000 soldats ukrainiens ont rejoint, par la suite, les rangs de l’armée russe. L’Ukraine a donc perdu la Crimée sans résister. Il s’agit là d’un épisode particulièrement traumatisant pour les soldats ukrainiens. Autre conséquence de la mauvaise gestion de la crise, ce signe de faiblesse a très probablement donné le feu vert aux séparatistes pro-russes dans le Donbass.

La gestion de la crise dans le Donbass

Dans cette région de l’est du pays, la différence majeure avec la Crimée est l’absence des troupes russes sur place. Après la prise des administrations des villes de la région par les séparatistes, le gouvernement ukrainien n’a ainsi plus d’autre choix que de réagir, afin de ne pas perdre une fois encore l’une de ses régions. Et ce, d’autant plus que les forces de l’ordre présentes à Donetsk, Odessa, Sloviansk et dans les autres villes de l’est du pays refusent de s’opposer aux séparatistes, certains de leurs membres ont même rejoint le mouvement. Il semble donc plus que nécessaire d’intervenir d’une autre façon afin de restaurer l’ordre. C’est ainsi que le 6 avril 2014 le président par intérim Oleksandr Turchinov déclare le lancement d’une opération anti-terroriste. Toute possibilité de dialogue ayant été écartée par Kiev, cette fois-ci la réaction se doit d’être musclée.

Les premiers régiments militaires envoyés sur place, sont désarmés par les séparatistes avec l’aide de civils, qui sont notamment utilisés à des fins tactiques[8]. En effet, selon les officiers ukrainiens, ils veulent à tout prix éviter les victimes parmi la population locale. Les soldats ukrainiens ont pour mission de rétablir l’ordre, cependant ils ne sont absolument pas préparés à la réalité du terrain. Face à la problématique d’une armée ainsi démoralisée, mal entraînée, mal équipée et de fait mal commandée, le gouvernement ukrainien réagit en créant une garde nationale et des bataillons de volontaires. Il s’agit là d’un message fort envoyé à l’état-major[9].

La majorité des personnes rejoignant la garde nationale et les formations paramilitaires sont des patriotes animés par un fort sentiment nationaliste[10], et la question du moral ne se pose pas pour eux. Une partie de ces troupes a mêmes des vues ouvertement néo-nazies, ce qui est souligné sur le blason du tristement célèbre bataillon Azov (comportant deux runes nazies).

Contrairement à l’armée, les volontaires de la garde nationale sont prêts à se battre, y compris contre les civils qui montrent leur soutien aux séparatistes. Il est également intéressant de noter qu’une grande partie de ceux qui ont répondu à l’appel du gouvernement de Kiev viennent des régions de l’Ouest de l’Ukraine. Quand on connaît les antagonismes et les préjugés qui existent entre les habitants du Donbass et ceux de Lviv, on comprend mieux la volonté des deux camps de se battre.

Une guerre médiatique

En voulant rapidement gonfler les rangs de l’armée et utiliser des formations paramilitaires, le gouvernement ukrainien compte résoudre le problème d’une armée démoralisée et en manque d’effectifs. Si Kiev élabore des réponses militaires pour résoudre la crise, la guerre en Ukraine devient de plus en plus un enjeu médiatique: la télévision russe est notamment beaucoup regardée dans le Donbass. Les chaînes russes telles que Rossiya 2 ou RT, se précipitent alors non sans plaisir sur les images des combattants ukrainiens et de leurs symboles et drapeaux néo-nazis[11]. La rhétorique officielle de Moscou contre la junte fasciste de Kiev dispose ainsi enfin de preuves.

Outre cet aspect, les paramilitaires pro-Kiev posent problème au niveau militaire. Les préparatifs pour les membres de la garde nationale se résumant à deux semaines seulement d’entraînement intensif en maniement des armes[12]. Ils n’ont reçu, dans la majorité des cas, aucune formation militaire véritable et sont particulièrement indisciplinés. Aussi, la garde nationale ayant été créée pour combler les insuffisances de l’armée régulière, les volontaires ont du mal à respecter les ordres en provenance des militaires de carrière qu’ils jugent corrompus et incompétents. De la même manière, les officiers ukrainiens perçoivent négativement les paramilitaires pro-Kiev. Il existe donc un réel antagonisme entre les officiers de l’armée régulière et les divers groupes paramilitaires ukrainiens, ce qui fait obstacle à une conduite optimale des opérations.

La question se pose alors de savoir d’où proviennent ces « carences » au sein des forces ukrainiennes ? Quels en sont les fondements? Rappelons, que l’Ukraine est un très jeune pays qui jusqu’à présent, n’a jamais participé à une veritable guerre. Les années 1990 sont marquées par une forte corruption dans les rangs de l’armée. Les reformes militaires du gouvernement Yanoukovich détruisent le peu de capacités militaires dont l’Ukraine dispose encore après la chute de l’URSS[13]. L’entraînement des militaires est négligé et en aucun cas l’Etat-major n’anticipe un scénario dans lequel l’armée serait opposée à des forces séparatistes soutenues par des civils. Cette non-préparation est l’un des facteurs qui explique le grand nombre de morts parmi les civils[14].

L’instrumentalisation des civils dans le contexte de la guerre médiatique est un autre facteur non négligeable. Les séparatistes utilisent les civils comme bouclier (en se retranchant dans les quartiers résidentiels depuis lesquels ils ouvrent le feu sur les forces ukrainiennes), et l’armée Ukrainienne riposte avec des tirs d’artillerie sans discrimination. Quant aux séparatistes, ils utilisent les mêmes armes lourdes sans se soucier des dommages collatéraux[15]. Le tout est extensivement couvert par les médias. Les civils morts présentent alors le plus grand échec médiatique pour Kiev qui se montre incapable de protéger ses citoyens dans une zone de guerre.

Outre ces échecs sur le plan médiatique, on ne peut ignorer les débâcles sur le plan militaire. Le président Porochenko a avoué que 65% du matériel de l’armée a été détruit entre mars et septembre 2014[16]. De plus, un tiers des forces armées ukrainiennes a été encerclé au cours des combats… deux fois[17]!

Au niveau stratégique, la guerre dans le Donbass ne peut pas être gagnée seulement par la force des armes. Les faits nous montrent toutefois que l’Etat-major ukrainien n’est pas au point sur la tactique d’une guerre asymétrique et sur le combat qu’il faut mener pour gagner les cœurs et les esprits de la population. L’abandon quasi-total des civils est en effet l’autre grosse erreur de Kiev. Un abandon qui a été confirmé par la déclaration du président Porochenko qui refuse de payer les salaires et les retraites des habitants du Donbass qui sont livrés à eux-mêmes[18]. La tactique actuelle nous oblige à  nous interroger sur les objectifs de Kiev. Le président Porochenko veut-il garder le Donbass sous contrôle fédéral, ou souhaite-il simplement écraser l’insurrection le plus vite possible ? La poursuite des objectifs tactiques de court terme peut nuire aux objectifs politiques à long terme. La durée de la guerre a, par ailleurs, un impact fort sur toute la population ukrainienne qui est de plus en plus lasse de la situation. Des jeunes en âge de porter les armes fuient la mobilisation pour ne pas aller à la guerre[19]. Le temps joue contre Kiev et un autre faux pas pourrait être catastrophique.


[1]Ukraine Today, « Ceasefire violations continue in Eastern Ukraine »23/03/2014, http://uatoday.tv/geopolitics/ceasefire-violations-in-eastern-ukraine-continue-with-attacks-on-ukrainian-positions-and-injuries-416976.html

[2]Lenta.ru, « СМИ сообщили о блокпостах «Беркута» на въездах в Крым »,  http://lenta.ru/news/2014/02/28/blockpost/, 28/02/2014

[3]Site officiel du gouvernement russe, « Владими Путин внёс обращение в Совет Федерации », http://www.kremlin.ru/news/20353 01/03/2014

[4]Pravda.ua, Andriy DEMARTINO, « Kрiм Який ми Втратили », http://www.pravda.com.ua/articles/2014/03/5/7017599/, 05/03/2014

[5]Agence TASS, « Свыше 15 тыс. украинских военнослужащих в Крыму перешли на службу в силовые структуры РФ », http://tass.ru/politika/1074879, 26/03/2014

[6]Agence Reuters, « Acknowledging defeat, Ukraine pulls troops from Crimea » http://www.reuters.com/article/2014/03/24/us-ukraine-crisis-crimea-base-idUSBREA2N09J20140324, 24/03/2014

[7]RBC Daily, « Экс-главе ВМС Украины нашли место в руководстве Черноморского флота », http://top.rbc.ru/politics/24/03/2014/913097.shtml, 24/03/2014

[8]Glavred, « В Минобороны объяснили, почему украинские военные согласились на разоружение под Краматорском », 17/04/2014  http://glavred.info/politika/ukrainskie-voennye-vyrvalis-iz-blokady-pod-kramatorskom-im-vernuli-tehniku-i-oruzhie-277238.html

[9]Agence TASS, « Источник: в состав Национальной гвардии Украины войдут отряды активистов майдана », http://tass.ru/mezhdunarodnaya-panorama/1040884, 12/03/2014

[10]GlobalSecurity.org, « Ukrainian National Guard »,  http://www.globalsecurity.org/military/world/ukraine/ng.htm

[11]RIA Novosti, «  »Азов », « Донбасс », « Правый сектор »: символы СС в украинском прочтении », http://ria.ru/world/20140813/1019878896.html, 13/08/2014

[12]VICE NEWS, « A Look Inside Ukraine’s Volunteer National Guard », https://news.vice.com/article/a-look-inside-ukraine-s-volunteer-national-guard, 19/03/2014

[13]Unian, « Янукович: Военная реформа предусматривает существенное повышение боеспособности Вооруженных Сил уже в ближайшее время », http://army.unian.net/837606-yanukovich-voennaya-reforma-predusmatrivaet-suschestvennoe-povyishenie-boesposobnosti-voorujennyih-sil-uje-v-blijayshee-vremya.html, 01/10/2013

[14]Agence TASS, « Минобороны Украины: состояние подготовки личного состава вооруженных сил – удручающее », http://tass.ru/mezhdunarodnaya-panorama/1040535, 12/03/2015

[15]RFI, « ОБСЕ сожалеет об использовании жилых районов Донецка в качестве огневых позиций », http://ru.rfi.fr/ukraina/20150122-separatisty-ispolzuyut-kochuyushchie-minomety-i-ustraivayut-ognevye-pozitsii-v-zhil/, 23/01/2015

[16]Agence INTERFAX, « Порошенко заявил о 60% потерь среди военной техники в операциях в Донбассе », http://www.interfax.ru/world/397896,  21/09/2014

[17]RIA Novosti, « Котлы » на юго-востоке Украины: версии силовиков и ополченцев », http://ria.ru/infografika/20140826/1021515041.html, 26/08/2014

[18]Unian, « Kyiv suspends payment of pensions in militant-held Donbas », http://www.unian.info/economics/1016246-kyiv-suspends-payment-of-pensions-in-militant-held-donbas.html, 01/12/2014

[19]Russia Today, « Potential conscripts evade draft, flee country amid escalation in E. Ukraine », http://rt.com/news/228131-draft-evasion-ukraine-military/, 31/01/2015

Publicités

Commentez cet article

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s