Le renseignement militaire en situation de guerre contre-insurrectionnelle: l’expérience britannique en Irlande du Nord

Opération Banner est le nom donné à l’opération des forces armées britanniques engagées dans le maintien de l’ordre en Irlande du Nord de 1969-2007. Cette opération est souvent considérée comme l’opération moderne la plus proche de ce qui est défini aujourd’hui comme le Contemporary Operating Environment, c’est-à-dire, l’engagement des armées en milieu urbain face à un adversaire multiforme et imprévisible opérant au milieu des populations. A l’heure actuelle, une grande partie des armées occidentales contemporaines se trouvent engagées dans des opérations de contre-guérilla, en témoigne notamment le cas de la France en Afghanistan. Ainsi, elles redécouvrent les leçons tirées de précédents théâtres d’opération. A ce titre les opérations menées par l’armée britannique en Irlande du Nord peuvent apporter un éclairage supplémentaire notamment en matière d’organisation du renseignement dans le cadre de la guerre contre-insurrectionnelle.


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« British Army search for explosives », Bobbie Hanvey, Photographic Archives, John J. Burns Library, Boston College. Via Flickr, Creative Commons Attribution

Fin 1972, la Provisional Irish Republican Army (PIRA), l’organisation paramilitaire la plus  importante et la plus active du mouvement républicain, met l’armée britannique sous tension en reprenant avec plus d’intensité la guérilla amorcée au début des Troubles, à l’été 1969. Peu à Peu, en l’absence de compromis sur le statut de l’Irlande du Nord, le mouvement républicain glisse vers l’organisation terroriste. Sous le commandement de Gerry Adams, Martin McGuinness et Danny Morrison, la PIRA s’impose peu à peu comme une force stable.[1] En 1974, l’organisation est officiellement déclarée illégale par le gouvernement britannique.

La réorganisation de la PIRA en organisation terroriste change la dynamique du conflit, chacun des deux camps constitue, dès lors, l’autre en ennemi principal.[2] Le commandement de l’armée doit revoir sa stratégie initiale dont le but était de s’imposer comme un tiers en déstabilisant la relation entre la PIRA et la communauté catholique. La mission des forces armées change, elle passe du simple maintien de l’ordre à une opération de contre-terrorisme. L’armée britannique doit donc réévaluer son discours et le réadapter à la situation. Le véritable ennemi est pointé du doigt, il s’agit désormais des groupes paramilitaires extrémistes, la PIRA et les ultra-loyalistes violents et non plus la population catholique des quartiers populaires dans son ensemble. L’armée passe ainsi d’un discours sur la guerre subversive au profit d’un discours sur le terrorisme.[3]

Le général Kitson[4], le responsable militaire de Belfast, développe une conception civilo-militaire de la gestion du conflit. Il fait de l’armée une organisation non subordonnée à la police mais qui la coordonne. Selon lui, il faut, avant de lancer toute action contre subversive, centraliser le renseignement et connaître et respecter le cadre légal de la guerre contre-insurrectionnelle. Il prône l’idée de la mise en place d’un système de renseignement nouveau, renforcé et efficace, notamment au travers de la création d’un bureau de liaison permanent entre les services de renseignement de la police et l’armée à défaut d’une organisation unique.

Effectivement, « l’usage minimal de la force n’est envisageable dans une campagne de contre-insurrection que s’il est compensé par des opérations spéciales et un système de renseignement efficace ».[5] La contre-insurrection ou contre-terrorisme repose donc essentiellement sur l’effectivité des services de renseignement puisqu’il s’agit d’avoir les moyens d’identifier l’ennemi, de le neutraliser ou bien de l’isoler.[6] En effet, les forces armées peuvent défendre des bâtiments et des positions fixes sans recours aux services de renseignements, mais les terroristes sont des cibles mouvantes et se fondent dans la population locale.[7] Selon les conclusions du chef d’État-major en visite en Irlande du Nord en 1971, si le conflit ne se règle pas rapidement cela est essentiellement dû à des services de renseignement inefficaces.[8] Cela provoque de sérieuses et durables dissensions entre l’armée et la population civile. Les efforts faits en 1972 pour pallier cette insuffisance permettent dès lors la mise en place de bases pour une nouvelle stratégie militaire et un retour progressif de la police au premier plan.[9]

Le système de renseignement mis en place en Irlande du Nord se compose de plusieurs organisations qui s’impliquent dans la guerre contre la PIRA à mesure que le conflit gagne en intensité : des unités de renseignement militaire (environ 20 sont actives entre 1969 et 1983)[10], des agences de renseignement puis des organisations nationales telles que le M15 et le M16, services de sécurité et services secrets britanniques.[11]

L’application d’une stratégie de « renseignement de bas niveau » (low grade intelligence)

L’armée britannique exploite différentes manières de récupérer de l’information. Le général Kitson, prend exemple sur Roger Trinquier et développe une stratégie basée sur trois axes. Le premier axe concerne le « renseignement de bas niveau » (low-grade intelligence), c’est-à-dire la collecte de l’information au plus près de l’ennemi, sur le terrain. Cette approche est hybride, entre les techniques de renseignement militaire classiques et celles des agences de renseignement. La mise en place de ce type d’approche est particulièrement importante dans la lutte contre des groupes comme la PIRA qui s’organisent en structures décentralisées.[12] Les premières sources d’information proviennent des observations et des interactions directes entre les forces armées et la population locale. Le général Kitson part, en effet, du principe que chaque soldat est un capteur potentiel, l’approche du « renseignement de bas niveau » compte ainsi sur les yeux et les oreilles de la force dans son ensemble.[13] Les terroristes étant cachés au sein même de la population civile, il s’agit de cette façon de plus facilement les identifier. Les soldats doivent donc se familiariser avec le terrain afin de détecter toute action anormale ou suspecte, c’est pourquoi des patrouilles à pieds sont effectuées quotidiennement. De fait, la collecte d’information est réalisée par les hommes du rang qui écoutent les conversations dans les rues.[14] Les patrouilles à pied permettent l’établissement de contacts avec la population civile afin « d’obtenir des informations au cours de discussions en apparence banales ».[15] En vaquant à leurs activités quotidiennes, les populations civiles ont souvent accès à des informations de premier ordre, qu’elles voient ou entendent sans s’en rendre forcément compte. La nature de l’interaction entre un soldat et un citoyen peut être déterminante pour la suite des opérations.[16] A leur retour, les soldats subissent un débriefing avec un officier de renseignement. Il s’agit rarement de données sensibles mais plutôt d’un « renseignement d’ambiance » qui permet aux forces armées britanniques de « rester en contact permanent avec le centre de gravité insurrectionnel qui reste encore et toujours la population ».[17]

Children playing on Springfield Road, Belfast, as a British Army foot patrol walks along the street, 1980s Bobbie Hanvey, Photographic Archives, John J. Burns Library, Boston College. via Flickr, Creative Commons Attribution

Children playing on Springfield Road, Belfast, as a British Army foot patrol walks along the street, 1980s
Bobbie Hanvey, Photographic Archives, John J. Burns Library, Boston College.
Via Flickr, Creative Commons Attribution.

Les unités spécialisées et les opérations spéciales

L’approche choisie par le général Kitson, en matière de renseignement, se distingue également par la planification d’opérations spéciales. Des check points sont établis afin de contrôler les véhicules et les individus. L’armée conduit également de fréquentes fouilles des maisons, 36 617 fouilles ont lieu en 1972 contre 17 262 en 1971. Ces techniques impopulaires s’intensifient pourtant dans les années 1970, et chaque maison est soumise à enquête. L’objectif étant de repérer toutes les activités inhabituelles, par exemple, les visites de leaders de la PIRA en provenance d’autres zones.[18] Le recueil d’information le plus important est effectué par la Military Reconnaissance Force, des soldats en uniforme récoltant de l’information ainsi que par les Freds, des anciens combattants de l’IRA soumis à l’armée. Le personnel des services de renseignement en excluant le M15 et le M16 se compose d’environ 500 personnes. Chaque bataillon est pourvu d’une section « renseignement ».

Les opérations plus complexes sont menées par des unités spécialisées notamment dans l’acquisition de renseignement opérationnel. La structure principale des services de renseignement de l’armée britannique s’appelle l’Intelligence Corps dont l’unité la plus célèbre est la 14th Intelligence Company aussi surnommée la « Det » (Detachment).[19] En novembre 1972, l’armée forme la Special Reconnaissance Unit (SRU). La SRU est composée de 120 personnes opérationnelles après 8 semaines de sélection et d’entrainement par le 22ème Air Service Regiment. Ces unités sont en charge de produire des rapports décrivant la structure de l’IRA, son modus operandi, ses tactiques. Ils percent peu à peu  à jour l’organisation de la PIRA.[20] Ces rapports sont, par ailleurs, très utiles pour informer les soldats sur les tactiques utilisées par l’IRA. Ils donnent, en effet, les indicateurs d’une attaque imminente, à savoir, une rue soudainement déserte, une foule qui d’un coup se disperse, une fenêtre ouverte ou un rideau à moitié baissé pouvant laisser penser qu’un sniper s’y trouve.[21]

Les unités spéciales réalisent donc des opérations spéciales et clandestines impliquant notamment l’infiltration de leur personnel au sein du groupe d’insurgés.[22] Le cas des unités du renseignement militaire britanniques est spécial puisque les agents peuvent opérer en civils de la même manière que les agents civils de renseignement extérieur.[23] Il existe deux principales pratiques, l’infiltration qui consiste à faire entrer un membre des forces à l’intérieur de l’organisation insurrectionnelle et le re-tournement, qui consiste en la récupération d’un membre de la PIRA à la cause loyaliste.[24] L’organisme responsable de ces opérations est la Force Reasearch Unit (FRU).[25] Les infiltrés ont deux missions principales que sont le recueil de renseignement opérationnel et la mise en place d’actions psychologiques afin d’intoxiquer l’adversaire. En 2006, le journal The Atlantic Monthly révèle que le responsable du contre-espionnage et de la sécurité intérieure de la PIRA, Frederic Scapaticci, est en fait un agent retourné de la FRU, qui le connaît sous le nom de code Stakeknife.[26] De la même manière, Dennis Donaldson, membre de la première heure de l’IRA et mythique dirigeant du Sinn Fein qui participe notamment aux grèves de la faim dans les années 1980, est en fait employé par la Special Branch.[27]

La stratégie développée par le général Kitson en matière de renseignement est complétée par l’emploi de moyens techniques sophistiqués. En effet, lorsque les forces armées déploient de larges efforts en matière de renseignement (observation directe, collectes d’informations menées individuellement par les soldats etc.), elles sont soumises à des risques inhérents à leurs activités. Aussi, elles doivent être appuyées par des moyens techniques importants et significatifs. Des outils techniques sont donc utilisés comme moyen alternatif ou complémentaire de récolter de l’information.[28] Notamment des outils traditionnels comme des capteurs aéroportés avec vidéo en temps réel, des dispositifs photographiques sophistiqués et des systèmes de détection infrarouge. Les dispositifs d’écoute, les caméras cachées, les détecteurs de mouvements ainsi que des dispositifs permettant d’intercepter les communications ont également joué un rôle central dans la lutte contre la PIRA. La majorité de ces dispositifs sont déployés au cœur de zones sensibles ou présentant un intérêt majeur, comme par exemple, le long de la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Le ROIM[29] est particulièrement important, il permet d’identifier les suspects d’après des photographies et d’utiliser ces photographies afin d’identifier leurs associés. Cela est élément-clé dans la constitution des dossiers mais il permet aussi d’identifier des personnes de leur entourage pouvant être recrutés en tant qu’agents pour l’armée.[30]

La mise en place d’un tel système de renseignement donne accès aux forces armées à de précieuses informations. Ainsi, suite à l’échec de la politique d’internment initiée en 1971 en raison des renseignements erronés dont l’armée dispose, « pratiquement toutes les opérations en Irlande du Nord, [sont] vers la fin, fondées sur le renseignement. Il arrivait souvent qu’on laissât s’échapper des terroristes ou qu’on annulât des opérations lorsque les renseignements disponibles ne permettaient pas de justifier un engagement pouvant mener à un emploi létal de la force. »[31] Grâce aux opérations menées par les services de renseignement, juste avant le Processus de Paix (Peace Process), plus de 40% des membres de la PIRA sont en prison et plus de 70% des opérations engagées par le groupe terroriste sont avortées.[32]


[1] Comptant 200 à 300 combattants, elle met en place de nouvelles méthodes plus sophistiquées et dispose de nouvelles armes.

[2] D. Bigo; E-P.Guittet; A. Smith, “Participation des militaires à la sécurité intérieure: Royaume-Uni, Irlande du Nord”, art.cit., p11.

[3] D. Bigo; E-P.Guittet; A. Smith, “Participation des militaires à la sécurité intérieure: Royaume-Uni, Irlande du Nord”, art.cit., p8.

[4] Le général Kitson vient de publier sa thèse à Oxford sous le titre « Low Intensity Operations », il est nommé commandant de la 39ème Brigade d’Infanterie en charge de la région de Belfast. Il a une expérience du terrain majeure ayant notamment servi lors des conflits liés à la décolonisation (Malaysie, Kenya). Il milite pour une approche résolument contre-insurrectionnelle du conflit.

[5] E.Tenenbaum, “De l’IRA à l’IRAK: transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée  britannique”, art.cit., p41.

[6] Brian Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, Military Review, janvier-février 2007, pp.74-84. P74.

[7] Michael Kirk-Smith; James Dingley, “Countering terrorism in Northern Ireland: the role of Intelligence” Small wars and Insurgencies, septembre-décembre 2009, n°3 et 4, vol 20. P551.

[8] B. Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, art.cit., p75.

[9] Didier Bigot; Emmanuel-Pierre Guittet, “ Editorial-Militaires et sécurité intérieure: l’Irlande du Nord comme métaphore”, Culture et Conflits, 56, Hiver 2004.p483

[10]B. Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, art.cit., p76.

[11] Ibid, p75.

[12] Ibid, p76.

[13] Ibid, p77.

[14] D. Bigot; E-P. Guittet, “ Editorial-Militaires et sécurité intérieure: l’Irlande du Nord comme métaphore”, art.cit., p488.

[15] E.Tenenbaum, “De l’IRA à l’IRAK: transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée  britannique”, art.cit., p45.

[16] B.  Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, art.cit., p79.

[17] E.Tenenbaum, “De l’IRA à l’IRAK: transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée  britannique”, art.cit., p45.

[18] D. Bigot; E-P. Guittet, “ Editorial-Militaires et sécurité intérieure: l’Irlande du Nord comme métaphore”, art.cit., p488.

[19] Fondu en 2005, une nouvelle unité, le Special Reconaissance Regiment (SRR) est créée par le secrétaire d’Etat à la Défense, Geoff Hoon, Le SRR procure notamment du renseignement opérationnel aux forces spéciales du Special Air Service (SAS) et Special Boat Service (SBS).

[20] D. Bigot; E-P. Guittet, “ Editorial-Militaires et sécurité intérieure: l’Irlande du Nord comme métaphore”, art.cit., p490.

[21] Les assauts de sniper peuvent provenir d’un « yobo » tireur inexpérimenté qui agit sans plan préalable, ou plus dangereusement d’un expert. Ils tirent sur les troupes depuis des appartements très en hauteur.

[22]E.Tenenbaum, “De l’IRA à l’IRAK: transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée  britannique”,art.cit., p46.

[23]Ibid, p45.

[24]Ibid,p46.

[25] Il existe un émiettement institutionnel des unités spéciales qui permet le brouillage organisationnel garantissant le secret lié à ces activités.

[26] Teague M., « Double Blind. The untold story of how British Intellligence infiltrated and undermined the IRA », The Atlantic Monthly, avril 2006.

[27] E.Tenenbaum, “De l’IRA à l’IRAK: transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée  britannique”,  art.cit., p46.

[28] B. Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, art.cit., p80.

[29]Renseignement d’origine image

[30] B.  Jackson, “Counterinsurgency Intelligence in a « Long War »: The British experience in Northern Ireland”, art.cit., p80.

[31] Garfield, A., Succeeding in Phase IV: British perspective on the U.S. Effort to Stabilize and Reconstruct Iraq, Foreing Policy Research Institute, septembre 2006.

[32] General dynamics UK research foundation, Capturing the lessons of Northern Ireland, Université de Reading, 30 janvier 2013

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