Le hard power du Qatar : engagements en Libye et en Syrie

Alors que le petit émirat est réputé pour son soft power, actif dans les milieux sportifs, culturels et économique, le Printemps arabe donne au Qatar la possibilité d’exprimer un hard power en Libye et en Syrie. Celui-ci est une nouveauté dans la politique étrangère du pays et résulte d’une combinaison de facteurs géographiques, politiques et conjoncturels.

Christiaan Triebert, « Azaz, Syria », via Flickr, Creative Commons Attribution

Christiaan Triebert, « Azaz, Syria », via Flickr, Creative Commons Attribution

L’engagement en Libye

En intervenant militairement en Libye, le Qatar déploie pour la première fois de son histoire un contingent dans une opération militaire extérieure[1]. Celle-ci n’est pas pensée à l’improviste, elle ne fait que confirmer les ambitions africaines du Qatar, matérialisées depuis une quinzaine d’années par une action diplomatique intense autour de son terrain de prédilection, les pays riverains de la mer Rouge[2]. Au-delà des soutiens égyptiens et tunisiens, la Libye se caractérise par un changement de paradigme, avec une politique de puissance proche du hard power.

Le Printemps arabe a diffusé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient une certaine ferveur révolutionnaire. En Libye, cela a été accompagné du rejet par la communauté internationale du régime du colonel Kadhafi, pourtant revenu au-devant de la scène depuis peu. Tous ces éléments ont permis au Qatar de pouvoir prendre position sur le dossier libyen et de soutenir la révolte populaire. Ce soutien a pour but d’hisser le Qatar au statut de leader régional dans le monde arabe et répond à des intérêts économiques et stratégiques.

En reversant le régime de Kadhafi, l’émirat redistribue les cartes du marché régional gazier et peut réviser les accords et synergies entre ces deux économies basés sur l’hydrocarbure, à son avantage[3]. Sur le plan politique et stratégique, le Qatar peut se targuer de résoudre successivement les conflits internes au monde arabe, suivant le mot d’ordre de l’élite régnante : « Arabs should solve Arab problems »[4]. Cela s’est traduit par une démonstration de puissance militaire avec un soutien diplomatique et financier aux rebelles, l’envoie de munitions, d’armes, de formateurs et par la présence de six avions de chasse Mirage pour soutenir les forces au sol[5], aux côtés des Rafale français, mais aussi par le déploiement de près de 5 000 hommes des Forces spéciales[6].

L’engagement en Libye s’est par ailleurs signalé par les manœuvres du Premier ministre Hamad bin Jassim bin Jaber al-Thani, qui conduit la résolution n°1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, aboutissant au déploiement de l’aviation de l’OTAN dans le ciel libyen. La stratégie politique du Qatar qui s’assure le soutien des pays du Golfe permet, enfin, de convaincre la Russie de ne pas mettre son veto à l’intervention militaire[7]. Cette victoire en Libye, après le renversement du régime de Kadhafi le 20 octobre 2011 renforce la place du Qatar dans le monde arabe, le pays est en effet le premier à reconnaître le Conseil national de transition (CNT) et ne cache plus son appui aux groupes et milices salafistes[8]. Ainsi, selon plusieurs rumeurs, l’émirat se serait investi sur le dossier malien et en Afrique subsaharienne avec des financements apportés aux groupes jihadistes du MNLA, d’Ansar Eddine et du Mujao[9].

L’engagement en Syrie

Suivant la stratégie engagée en Libye, le Qatar s’implique dans les troubles qui secouent la Syrie. L’émirat marque sa position tôt sur le dossier syrien, en rappelant son ambassadeur à Damas, en juillet 2011, quatre mois après le début du soulèvement populaire[10]. Le Qatar commence donc à soutenir la rébellion, à travers Al Jazeera et ses tribunes anti Bachar al-Assad mais surtout au sein de la Ligue arabe. Mettant à profit sa position à la tête de la présidence tournante de l’organisation, le Qatar fait suspendre la Syrie de la Ligue arabe au terme d’une réunion extraordinaire le 12 novembre 2011[11], après l’échec d’un premier plan de sortie de crise proposé par Doha. Toujours à l’initiative de l’émirat, des sanctions économiques sont adoptées contre la Syrie le 27 novembre 2011[12].

L’enlisement des négociations et la volonté inébranlable de Bachar al-Assad de répondre par la force aux protestations populaires entraînent le pays dans une sanglante guerre civile. Cette situation, après l’épisode libyen, achève de consacrer le Qatar comme fer de lance de l’opposition arabe sunnite face à la barbarie du régime alaouite[13] syrien. L’émirat peut agir ainsi grâce aux convergences de vues qu’il partage, dans un premier temps, avec l’Arabie Saoudite et à l’approbation de certains pays occidentaux comme la France[14]. Après ces échecs de médiations, que l’on pourrait envisager dans sa longue tradition pré-2011, le Qatar choisit donc le soutien revendiqué aux insurgés.

Cela se traduit par des livraisons d’armes aux katibas (brigades) rebelles et à un soutien à la structuration des réseaux de l’Armée Syrienne Libre. Sur le plan politique, aidé par la Turquie[15], le Qatar apporte son soutien à l’opposition en exil, le Conseil national syrien, où la coloration politique majoritaire est celle des Frères Musulmans. Les relations avec l’Arabie Saoudite se dégradent toutefois rapidement après des divergences d’opinions sur les groupes à soutenir parmi la myriade de groupuscules rebelles présente en Syrie[16].

En parallèle, le Qatar se fait le défenseur d’une intervention militaire dirigée par les pays arabes. Cette proposition reste à l’état de projet au vu des divisions qui se dessinent au sein de la Ligue arabe[17]. L’idée de l’envoi d’une force internationale est également mise de côté en vertu des vetos successifs et répétés russes et chinois[18]. Au sein des groupes rebelles, les divergences idéologiques islamistes ou laïques sont progressivement mises de côté début 2014 face au danger naissant d’un ennemi important : l’Etat islamique en Irak et au Levant. Cela atténue les rivalités saoudo-qataries sur le terrain syrien, animées désormais par la volonté de combattre l’organisation terroriste, et qui se concentrent désormais essentiellement sur la question du soutien aux Frères Musulmans dans la région du Golfe[19].

Alors que le hard power qatari avait réussi à faire tomber rapidement le régime libyen, dans un consensus international et avec l’appui des occidentaux, l’engagement du Qatar en Syrie ne débouche sur rien et contribue à enliser le pays dans la guerre civile. En effet, en Syrie, les front sont nombreux et les belligérants changent régulièrement d’alliance passant de rebelles laïques à combattants islamistes alors que le conflit mêle nationaux syriens, armée régulière et troupes internationales. Cette guerre complexe sonne la fin de la tentative qatarie d’user du hard power. Le changement d’émir durant l’été 2013 est marqué par le retour à une politique étrangère moins ambitieuse, tournée décisivement vers le soft power et les relations économiques.


[1] « Entretien avec Nidal Shoukeir – La politique étrangère du Qatar », http://www.lesclesdumoyenorient.fr/, 28/10/2013

[2] Robin Beaumont, Doha en Erythrée, Rapport de recherche NORIA, mars 2012, p. 2

[3] Mehdi Lazar, « Qatar 2008-2014 : du soft au smart power », http://www.diploweb.com/, 23/03/2014

[4] « Les Arabes doivent résoudre les problèmes arabes »

[5] David B. Roberts, « The Arab World’s Unlikely Leader: Embracing Qatar’s Expanding Role in the Region », POMED Policy Brief, Project On Middle East Democracy, 13/03/2012

[6] Georges Malbrunot, « 5 000 Forces spéciales du Qatar avaient été déployées en Libye », http://blog.lefigaro.fr/, 06/11/2011

[7] Christophe Ayad, Isabelle Mandraud, Benjamin Barthe, Hélène Sallon et Serge Michel, « Le « grand jeu » de l’Arabie saoudite pour étouffer les « printemps arabes  » », http://lemonde.fr/, 14/01/2014

[8] Mansouria Mokhefi, « Qatar : forces et faiblesses d’un activisme », Politique étrangère, 2012/4 Hiver, p. 854

[9] Mehdi Lazar, « Qatar : quelle stratégie régionale ? De l’influence à la puissance », http://www.diploweb.com/, 14/10/2012

[10] Christophe Ayad, Isabelle Mandraud, Benjamin Barthe, Hélène Sallon et Serge Michel, « Le « grand jeu » de l’Arabie saoudite pour étouffer les « printemps arabes  » », http://lemonde.fr/, 14/01/2014

[11] David Rigoulet-Roze, « Le Qatar : un paradoxe géopolitique et une anomalie géoéconomique », Géoéconomie, 2012/3 n° 62, p. 59-60

[12] Gel des transactions commerciales avec le gouvernement syrien et des comptes bancaires du gouvernement dans les pays arabes, suspension des liaisons aériennes entre les pays arabes et la Syrie, et interdiction de voyager dans les pays arabes pour des responsables syriens

[13] Secte dissidente du chiisme

[14] Mehdi Lazar, « Qatar 2008-2014 : du soft au smart power », http://www.diploweb.com/, 23/03/2014

[15] Gouvernée par la formation islamique du Parti pour la justice et le développement ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi), la Turquie partage une orientation politique pro-Frères Musulmans

[16] Fatiha Dazi-Héni, « Les diplomaties des monarchies du Conseil de coopération du Golfe dans la crise syrienne », Confluences Méditerranée, 2014/2 N° 89, p. 87

[17] David Rigoulet-Roze, art. cit., p. 61

[18] David Rigoulet-Roze, ibid., p. 63

[19] Fatiha Dazi-Héni, art. cit., p. 88

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2 réponses à “Le hard power du Qatar : engagements en Libye et en Syrie

  1. « […] le Qatar déploie pour la première fois de son histoire un contingent dans une opération militaire extérieure. » Que dire de la première guerre du Golfe, et notamment de la participation d’unités blindées quataries à la bataille de Khafji ?

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  2. Pingback: Brèves : le hard power du Qatar | Qatarinfos.net·

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