Le Qatar et le Printemps arabe : de la médiation à l’engagement régional

De son indépendance en 1971 aux « Printemps arabes » de 2011, le Qatar mène petit à petit son jeu régional et mondial et voit dans les révoltes populaires une situation qui lui permet enfin de s’imposer et de s’octroyer un statut de leader du monde arabe.

L’année 2011 voit basculer le paradigme fondateur de la politique étrangère qatarie, la politique de bon voisinage,  et l’émirat s’engouffrer dans la brèche de l’ingérence politique avec un soutien aux populations rebelles du monde arabe. Ce basculement idéologique découle de plusieurs facteurs : la consécration de l’Etat en tant que pays riche et important dans le commerce international, l’évolution géopolitique du leadership régional et le bouleversement apporté par ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « Printemps arabe ».

Gigi Ibrahim, « Tahrir 5 June 2012 », via Flickr, Creative Commons Attribution

Une conjoncture favorable

Si le Qatar décide en 2011 de changer totalement de politique étrangère et de viser une place prépondérante dans le concert des nations du Golfe, c’est qu’il sait que la place est vide. Depuis 2008, le pays est en phase ascendante[1]. En effet, depuis cette année-ci, l’émirat voit ses capacités productives et exportatrices de gaz naturel liquéfié culminer grâce à la forte augmentation des prix du marché des hydrocarbures lors d’un nouveau choc pétrolier. La puissance financière du pays est alors employée à nouer des relations fructueuses avec l’Occident, en pleine crise économique afin de devenir un partenaire économique de premier plan. En outre, sûr de sa puissance, le pays est désormais détenteur du premier PIB/habitant au monde.

Par ailleurs, la région Moyen-Orient voit ses leaders traditionnels connaître une certaine perte de puissance. Dès la fin des années 1970, et surtout dans les décennies 1990 et 2000, l’Egypte, l’Arabie Saoudite et l’Irak sont contestées en tant que grandes puissances régionales[2]. Ainsi, la signature des accords de Camp David entre Israël et l’Egypte en 1978, l’appel à l’aide de l’Arabie Saoudite aux troupes américaines après l’invasion du Koweït en 1990 et la défaite de l’Irak l’année suivante réduisent les capacités diplomatiques et politiques ainsi que l’influence de ces pays dans la région.

Avec le début du Printemps arabe, cette situation empire. L’Egypte est empêtrée dans sa révolution, l’Irak connaît des troubles confessionnelles depuis la chute de Saddam Hussein et l’Arabie Saoudite est agitée par des problèmes de succession et le danger de quelques insurrections chiites sur son territoire. La transformation du système régional arabe est donc favorable à l’émirat pour ravir une place de leader :

« Le Qatar fait preuve d’une différence vitale dans un monde arabe où les puissances traditionnelles sont secouées par les révolutions, sclérosées au vu de l’âge avancé de leurs dirigeants, ou peinant à se remettre de guerres civiles »[3]

Cette place revendiquée de leader se traduit par un interventionnisme jamais vu jusque-là dans la politique étrangère de l’émirat. Le pays, que l’on pourrait qualifier de « vacuum power », exploite ainsi le vide politique régional à son profit[4].

Cette politique mise en place par le Qatar est permise par l’utilisation depuis des années d’un pouvoir économique et d’un soft power régional (à travers la chaîne satellitaire Al Jazeera), mais se double toutefois d’un nécessaire hard power « emprunté » aux Etats-Unis, grâce à la présence de troupes américaines sur le territoire de l’émirat. Cette présence représente enfin une approbation implicite aux désirs de grandeurs du pays, garanti de la sanctuarisation de son territoire par les Etats-Unis.

Le changement de stratégie régionale

A partir de 2011, le petit émirat se met donc, tour à tour, à soutenir les rebelles libyens, le peuple de Syrie contre le régime de Bachar al-Assad, mais aussi les islamistes de la région en Tunisie, en Egypte ou à Gaza. Après plus de deux décennies de politique de médiation et de résolution de conflits, ainsi qu’une dénonciation de l’ingérence politique inscrit dans la constitution de l’émirat, celui-ci choisit de défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans le contexte de bouleversement du Printemps arabe[5].

Le Qatar change donc totalement de stratégie régionale et prend ouvertement le parti des soulèvements populaires. Il dessine alors une nouvelle politique orientée autour d’un axe sunnite/chiite, en se positionnant comme place forte sunnite dans la région. Le Qatar se distance donc du temps où il entretenait de bonnes relations avec l’Iran, la Syrie, voire le Hezbollah. En s’opposant à ses anciens alliés, il noue par contre de nouvelles relations relativement normalisées avec son voisin ennemi, l’Arabie Saoudite. La déstabilisation commune menée par les deux Etats contre la Syrie de Bachar al-Assad refaçonne l’équilibre de puissance dans le Golfe, même si cela ne dure pas, au vu de l’ambition interventionniste du Qatar, excessivement démesurée selon Riyad.

Enfin, l’implication qatarie en Syrie peut également se comprendre à travers le prisme énergétique. La proximité du Qatar avec le régime syrien dans les années 2000 avait pour but la mise en place d’un gazoduc allant du Golfe à la Turquie, ce qui aurait permis à l’émirat d’exporter son gaz naturel liquéfié jusqu’en Europe, sans passer par le détroit d’Ormuz, verrou contrôlé par l’Iran. Ce projet ne s’est pas réalisé, sur opposition des Iraniens, très actifs en Syrie. Avec un conflit en Syrie, un soutien aux rebelles et une chute espérée de Bachar al-Assad, le Qatar souhaite ainsi pouvoir remettre ce projet sur la table des négociations[6].

Le soutien aux islamistes

L’affaiblissement des deux puissances sunnites que sont l’Egypte et l’Arabie Saoudite permet aussi au Qatar de se positionner sur le plan islamique et tenter de devenir un pôle de l’Islam sunnite. Cela se traduit en termes de stratégie culturelle de soft power, mais aussi par un soutien aux régimes et formations islamistes de la région. Ainsi, dans l’optique volontaire de soutenir les peuples et leurs aspirations, le Qatar se fait le défenseur des formations islamistes arrivés au pouvoir comme les Frères Musulmans en Egypte ou le parti Ennahda en Tunisie.

C’est depuis les années 1990 que l’émirat se positionne sur l’islam politique, lorsqu’il accueille sur son territoire des islamistes du monde entier, et leur offre la vitrine internationale qu’est Al Jazeera[7]. En renforçant les forces islamistes dans la région, le Qatar sait qu’il peut agir en suivant la volonté de sa population, relativement conservatrice et de culture islamique wahhabite[8]. En agissant de la sorte, il sait aussi qu’il empêche l’Arabie Saoudite d’occuper seule la position de défenseur des mouvements islamistes radicaux. Partageant la doctrine wahhabite avec son pays voisin, le Qatar s’en diffère en soutenant quant à lui un islamisme politique moins radical que les Salafistes[9] soutenus par Riyad[10].

Ainsi, en Tunisie, l’accession au pouvoir du parti islamiste Ennahdha a été vu avec bienveillance par le Qatar qui avait, par ailleurs, accueilli son leader Rached Ghannouchi durant son exil. Une fois au pouvoir, celui-ci s’est empressé de faire une visite officielle dans l’émirat, et ce dernier compte désormais pouvoir développer son influence économique et commerciale au Maghreb. Concernant l’Egypte, l’histoire est plus ancienne et remonte aux années 1960. Bien que l’islam défendu par les Frères Musulmans[11] diffère fortement de l’islam officiel qatari, l’émirat accueille et finance le mouvement islamiste mais à la seule condition que ce dernier ne s’implique pas dans la vie politique interne du Qatar et dirige ses activités et entreprises vers l’étranger[12]. A l’instar de l’Arabie Saoudite, le Qatar accueille donc les membres de la Confrérie des Frères Musulmans persécutés par les régimes de Nasser en Egypte et du parti Baas en Syrie. Ceux-ci occupent alors des postes dans les institutions religieuses des deux Etats.

Mais si les Saoudiens rompent tous liens avec la Confrérie à partir des années 1990, le Qatar accueille l’un de ses plus célèbres membres, le prédicateur et « télécoraniste » Youssef al-Qaradawi, réfugié à Doha depuis 1961, qui étend son influence et celle des Frères Musulmans à travers le monde arabe en profitant de la tribune qu’est Al Jazeera. Avec le succès électoral, donc souverain et populaire, des Frères Musulmans en Egypte, le Qatar s’empresse de soutenir financièrement le nouveau régime. Mais l’élection de Mohamed Morsi à la tête du plus grand pays arabe ne dure pas et il est renversé par l’armée après des mois de manifestations le 3 juillet 2013, presque un an seulement après son arrivée au pouvoir. On retrouve dans cette chute un nouvel avatar de la rivalité Qatar/Arabie Saoudite, où le petit émirat s’oppose aux alliés traditionnels de l’ancien raïs Hosni Moubarak[13].

Mais cet échec en Egypte est à pondérer au vu de la victoire que représente la réintégration du Hamas dans le giron sunnite, en l’éloignant de l’Iran chiite et de la Syrie, qui hébergeait son chef, en exil à l’étranger, Khaled Meshaal. En se basant sur sa tradition, dépassée, de la médiation[14], le Qatar accueille désormais le nouveau QG du Hamas à Doha et en profite pour faire signer le 6 février 2012 un accord de réconciliation entre le mouvement islamiste et l’autre grande figure politique palestinienne, le Fatah de Mahmoud Abbas[15] En retour, l’émir du Qatar se rend en visite officielle dans la bande de Gaza, étant le premier chef d’Etat arabe à faire le voyage depuis que le territoire est passé sous contrôle du Hamas.


[1] Mehdi Lazar, « Qatar 2008-2014 : du soft au smart power », http://www.diploweb.com/, 23/03/2014

[2] Mehdi Lazar, « Qatar : une politique d’influence entre conjoncture favorable et fondamentaux géographiques », http://www.diploweb.com/, 27/05/2012

[3] Anthony Shadid, « Qatar Wields an Outsize Influence in Arab Politics », http://www.nytimes.com/, 14/11/2011

[4] Jean-Sylvestre Mongrenier, « La politique étrangère du Qatar : de l’intermédiation à l’engagement », Géoéconomie, 2012/3 n° 62, p. 37

[5] Mehdi Lazar, « L’émirat « hyperactif » : une analyse de la politique d’internationalisation du Qatar », Confluences Méditerranée, 2013/1 N° 84, p. 71

[6] Mehdi Lazar, « Qatar : quelle stratégie régionale ? De l’influence à la puissance », http://www.diploweb.com/, 14/10/2012

[7] Mansouria Mokhefi, « Qatar : forces et faiblesses d’un activisme », Politique étrangère, 2012/4 Hiver, p. 853

[8] Le wahhabisme est un mouvement politico-religieux saoudien, fondé au XVIIIe siècle par le réformateur religieux Mohammed ben Abdelwahhab, qui défend une vision puritaine et rigoriste de l’islam sunnite

[9] Issu de salaf (« prédécesseur »), ce mouvement revendique un retour à l’islam des origines. La principale divergence avec le wahhabisme est que si celui-ci se satisfait d’un dirigeant, le salafisme souhaite revenir au califat pour l’ensemble des croyants

[10] David Rigoulet-Roze, « Le Qatar : un paradoxe géopolitique et une anomalie géoéconomique », Géoéconomie, 2012/3 n° 62, p. 57

[11] Mouvement politique d’avant-garde né en 1928 en Egypte, activiste et anti-occidental, dont la finalité est de renverser les régimes nationaux non-religieux

[12] Bernard Haykel, Qatar and Islamism, Norwegian Peacebuilding Ressource Centre, février 2013, p. 2

[13] « Comment le Qatar et l’Arabie saoudite s’affrontent en Égypte », http://www.lepoint.fr/

[14] Mehdi Lazar, art. cit., p. 74

[15] David Rigoulet-Roze, art. cit., p. 57

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