La diplomatie « de niche » du Qatar : la médiation dans un environnement hostile

Le Qatar est un micro-Etat dans une région de conflits. A son indépendance en 1971, il est loin d’avoir l’importance et l’influence qu’il a aujourd’hui. Sa politique étrangère passe donc plusieurs phases avant de déboucher, en 2011, sur son activisme actuel : une politique de bon voisinage, et une politique de neutralité et de médiation.

Situé géographiquement dans une région forte en conflits, le Qatar mène une stratégie d’émergence qui est directement issue de ces facteurs régionaux. Cette tendance est également historique. En effet, jusqu’en 1971, l’histoire du Qatar est faite de domination étrangère : Portugais, Ottomans, Bahreïnis puis Britanniques. A cela s’ajoute la taille du pays, qui le classe dans la catégorie des micro-Etats. D’où la perception d’une vulnérabilité qui se mesure à l’aune de ses grands, imposants et dangereux voisins, et ce, dans une région où être un petit Etat rappelle de traumatisants souvenirs comme l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990.

Carte du golfe arabo-persique. Montage réalisé sur une carte du CIA World Factbook.

Carte du golfe arabo-persique. Montage réalisé sur une carte du CIA World Factbook.

Une politique de bon voisinage

Lorsque le cheikh Hamad arrive au pouvoir en 1995, il est à 54 ans le plus jeune dirigeant des pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG, qui réunit dans une organisation régionale l’Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar), comme son fils aujourd’hui. Incarnant une nouvelle génération, il met en œuvre de profondes réformes et décide de sortir le pays de « l’orbite » saoudienne et de l’installer sur la scène régionale puis mondiale à travers une politique de bon voisinage, mais également une stratégie d’alliance avec les grandes puissances.

En tant que membre du CCG, le Qatar entretient des bonnes relations avec les autres membres, même ceux qui ont soutenus la tentative de contre-coup d’Etat de 1996. Cette stratégie s’applique surtout à l’Iran, avec qui le pays partage d’immenses ressources d’hydrocarbures. Le pays se démarque ainsi des Etats du CCG et ce, pour plusieurs raisons. Outre le partage du champ gazier[1], le fait que l’Iran contrôle le verrou du détroit d’Ormuz où transite la majorité des exportations qataries conditionne ces bonnes relations. De même, la petite minorité de chiites sur le territoire qatari rassure le pays qui n’a pas à se préoccuper de potentielles tentatives de déstabilisation de la part de cette population, menées en sous-main par Téhéran[2]. Au Qatar, les chiites sont bien intégrés, font partie des grandes familles commerçantes des classes aisées, et ne représentent que 5 à 10 % de la population. Ainsi, en février 2010, des accords de défense ont été signés entre les deux pays. Ceux-ci constituent un signal clair envoyé à l’Arabie Saoudite qui tente tout pour isoler Téhéran. Ces relations avec l’Iran restent toutefois ambivalentes et obligent le Qatar à faire preuve de prudence, le premier pouvant faire preuve de réelles capacités de nuisances : en 2004 une plateforme d’extraction qatarie a été endommagée par les pasdarans iraniens[3].

Les relations mouvementées avec l’Arabie Saoudite

Comme dans toute la péninsule, le tracé des frontières est récent et date du retrait des Britanniques dans la région. Dictée par la nécessité de délimiter les zones d’exploitations pétrolières, cette délimitation des frontières est en totale opposition avec les anciennes zones d’influence, où la frontière était symbolisée par l’allégeance des populations à un cheikh et sa famille[4]. Jusqu’en 1995, le Qatar reste dans la zone d’influence saoudienne, malgré son indépendance de fait. Le poids saoudien est tel que le tracé même des frontières reste flou et entraîne en 1992 un conflit militaire entre les deux Etats qui occasionne plusieurs morts[5]. L’arrivée du nouvel émir redessine les relations entre les deux Etats, et l’Arabie Saoudite est même soupçonnée d’un contre-coup d’Etat en 1996. Tout le reste de la décennie est marqué par des tensions et des attaques récurrentes, notamment à travers l’utilisation des médias[6].

La chaîne satellitaire Al Jazeera, lancée en novembre 1996, permet au Qatar d’exprimer son discours et de percer la chape de plomb médiatique imposée par l’Arabie Saoudite à la région, Riyad exerçant un quasi-monopole sur la presse écrite arabe internationale. Pour concurrencer la chaîne, l’Arabie Saoudite lance alors une autre chaîne satellitaire en langue arabe, Al Arabiyya, basée à Dubaï. Le départ de l’ambassadeur saoudien de Doha en 2003 et le différend en 2006 autour d’un pipeline reliant le Qatar aux Emirats arabes unis puis au Koweït contribuent à accentuer ces tensions[7]. Un dégel est donc nécessaire entre les deux Etats et, en 2007, un rapprochement a lieu avec deux visites réciproques des chefs d’Etats qatari et saoudien. La signature d’accords sur les frontières en 2008 et le retour de l’ambassadeur à Doha en 2009 marquent la fin de cette période de conflits.

L’opposition avec l’Arabie Saoudite couvre toutefois une large gamme de domaines. Ainsi, en termes de politique intérieure, des réformes structurelles dans les domaines politiques, économiques et sociaux font écho aux demandes des opposants libéraux saoudiens[8]. Sur le plan international, bien que le Qatar noue des alliances avec les amis de Riyad comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, l’émirat s’attache également à entretenir des relations avec les pires ennemis de l’Arabie Saoudite : Iran, Israël, Hezbollah, Syrie. Entre les deux Etats règne donc toujours une grande méfiance et le Qatar essaye de se rendre plus utile que l’Arabie Saoudite auprès de ses alliés occidentaux. Profitant de l’affaiblissement de l’Irak et de l’Egypte depuis le début des années 2000 ainsi que de l’immobilisme saoudien, le Qatar fait de son processus de décision ultra-rapide un atout pour tester de nouvelles politiques dans la région.

Une diplomatie de niche de la médiation

Une diplomatie « de niche » peut être définie comme la concentration des ressources d’un Etat dans des secteurs spécifiques, en vue de générer des plus-values importantes. Stratégie surtout utilisée par les Etats de petite taille, cela permet de gagner une certaine influence dans les relations internationales, en agissant généralement pour le bien de la communauté internationale. Pour ces Etats, agir dans des secteurs utilisés comme levier permet de passer outre la nécessité d’être actifs dans tous les domaines, à l’instar des grandes puissances, tout en gagnant de l’influence[9].

Le Qatar érige même cette stratégie au rang de principe constitutionnel avec l’article 7 de la constitution, approuvé par référendum en juin 2003 qui fixe le cadre de la politique étrangère du pays :

« The foreign policy of the State is based on the principle of strengthening international peace and security by means of encouraging peaceful resolution of international disputes; and shall support the right of peoples to self-determination; and shall not interfere in the domestic affairs of states; and shall cooperate with peace-loving nations »[10]

Le Qatar se doit donc de développer un rôle de médiateur, en entretenant de bonnes relations avec les acteurs régionaux. Ces dispositions sont suivies à la lettre jusqu’à la fin de l’année 2010, avec le début du Printemps arabe, qui remet en perspective la politique étrangère de l’émirat.

Cette politique de médiation donne au Qatar l’opportunité de se démarquer des autres Etats du Golfe et est le premier pas de la stratégie d’émergence de l’émirat. C’est véritablement à partir de 2006 que le Qatar met en place cette stratégie avec son accession au statut de membre non-permanent du Conseil de sécurité des Nations unies[11]. Jusqu’en 2008, le pays mène une période d’intense activité diplomatique où il marque les esprits et s’impose comme un acteur crédible sur la scène internationale. Cette diplomatie de niche se trouve appuyée par des aides financières, issues des revenus des ressources en hydrocarbures. Le Qatar met donc au service de sa politique étrangère et de sa diplomatie les richesses gazières qui lui permettent de mener une « politique du carnet de chèque ». Ainsi, les habitants de la bande de Gaza, le gouvernement syrien[12] ou les victimes américaines de l’ouragan Katrina reçoivent des aides financières de la part du Qatar.

Le Qatar a donc à son actif plusieurs médiations portant sur des conflits divers[13]. Il participe ainsi aux négociations entre le Maroc et le Front Polisario sur la dispute touchant le Sahara occidental. Il fait également la jonction entre le gouvernement soudanais et les rebelles du Darfour. Il s’implique dans le conflit en Somalie. Il travaille sur le conflit entre l’Etat du Yémen et le groupe rebelle des Houthistes. Il aide à une réconciliation entre le Hamas et le Fatah en Palestine. Ses relations cordiales avec Israël l’aident à faire le négociateur dans les conflits qui opposaient l’Etat hébreu et le monde arabe : il participe ainsi aux négociations entre Israël et le Hamas mais également entre les Etats-Unis et le Hamas. Mais ces prises de positions ne sont pas toujours réussies : le cessez-le-feu négocié au Yémen ne dure qu’un an et l’émirat est obligé de retirer ses négociateurs. Parfois l’action est même contre-productive, ainsi l’Ethiopie a rompu ses liens diplomatiques avec le Qatar à cause de son rôle dans la négociation du conflit somalien et de ses liens étroits avec l’Erythrée.

L’exemple le plus marquant de la stratégie de médiation du Qatar reste toutefois le Liban. Alors que pendant 18 mois des interlocuteurs tels que la Ligue Arabe, l’Arabie Saoudite ou la France avaient échoué à faire s’asseoir à la table de négociations les factions en guerre, notamment à cause de leurs partialités supposées à l’une ou l’autre de ces factions, le Qatar réussit à mettre un terme au conflit. Sa neutralité et son indépendance font de lui un médiateur capable de nouer des liens avec toutes les factions et d’aboutir à un accord mettant fin à la vacance présidentielle et prévoyant de futures élections[14]. Cette stratégie de la médiation et la réussite de l’émirat dans ce secteur permettent donc au pays de développer son influence dans la région, malgré sa petite taille, tout en assurant sa survie grâce à un environnement régional pacifié.

Parmi ces grandes lignes subsiste encore aujourd’hui le jeu de pouvoir et d’influence entre le Qatar et l’Arabie Saoudite. Pour le reste, force est de constater que la diplomatie de la médiation est passé au second rang derrière un interventionniste revendiqué. Si début 2015, le Qatar n’a plus la même force de frappe qu’au début du Printemps arabe, il a su se construire une aura qui l’a définitivement fait oublier la diplomatie de niche propre aux micro-Etats. La région du Golfe est toujours aussi agitée par les conflits mais le Qatar a désormais fait le choix de compter parmi les puissances du CCG, en témoigne la brouille qui l’a opposé à l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Bahreïn durant l’année 2014. La politique de bon voisinage semble désormais relever d’une stratégie passée.


[1] Valentin Germain, « Le gaz, un enjeu régional et mondial », http://www.lesclesdumoyenorient.fr/, 02/01/2014

[2] A la différence d’autres Etats comme Bahreïn qui compte 70 % de chiites et une famille régnante sunnite

[3] Mehdi Lazar, « L’émirat « hyperactif » : une analyse de la politique d’internationalisation du Qatar », Confluences Méditerranée, 2013/1 N° 84, p. 63

[4] Ces zones d’influence se sont matérialisées par les tentatives répétées du Qatar d’asseoir son pouvoir sur son territoire au cours du XIXe et XXe siècle. Voir notamment Jérôme Lavandier, « Le Qatar : une volonté au prisme de l’histoire », Confluences Méditerranée, 2013/1 N° 84, p. 17-28

[5] « Entretien avec David Rigoulet-Roze, historique des relations entre l’Arabie Saoudite et le Qatar »,  http://www.lesclesdumoyenorient.fr/, 20/03/2013

[6] Mikaïl Barah, « Le paradoxe diplomatique du Qatar comme moyen d’accès à la consécration », Revue internationale et stratégique, 2008/1 N°69, p.34-35

[7] Mehdi Lazar, art. cit., p. 76

[8] Tenue d’élections, rédaction d’une constitution, arrivée des femmes dans le gouvernement

[9] Mehdi Lazar, art. cit, p. 67-68

[10] « La politique étrangère de l’Etat est fondée sur le principe du renforcement international de la paix et de la sécurité à travers l’utilisation de moyen encourageant la résolution pacifique de conflits internationaux ; elle doit supporter le droit des peuples à l’auto-détermination ; elle ne doit pas intervenir dans les affaires intérieures des Etats ; elle doit coopérer avec les nations favorables à la paix. » Disponible sur « Constitution of Qatar », http://portal.www.gov.qa/, consulté le 11/08/2014

[11] Robin Beaumont, Doha en Erythrée, Rapport de recherche NORIA, mars 2012, p. 8

[12] Sous la forme d’investissements dans le port de Lattaquié et du don à Bachar al-Assad de son Airbus présidentiel

[13] Paul Rockower, « Qatar’s Public Diplomacy », PubD, Vol.599, 12/12/08, p. 10

[14] Paul Rockower, art. cit., p. 11

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